LES PIEDS SALES
bonne figure, brune, énergique, mais les trails profondément altérés par la souffrance.
Le premier pansement avait été fait à la hâte. L’épaule était traversée par une balle; une autre blessure avait fracassé une partie du bras droit.
C’était une sœur jeune, vingt ans à peine, qui le guidait jusqu’au lit blanc que l’on venait de préparer pour lui. Elle le fit asseoir avec précaution sur la chaise qui se trouvait près de la tête du lit.
— Mon ami, lui dit-elle avec un doux accent que j’entends encore, voici votre lit, vous devez avoir, avant tout, besoin de repos. Le docteur viendra tout à l’heure panser votre pauvre bras.
Le chasseur restait immobile, son front laissait perler de grosses gouttes de sueur.
- — Laissez-moi vous aider, dit-elle.
— Non, merci, ma sœur, répondit-il.
Et il ne bougeait pas. Que se passait-il dans son esprit? Je le suivais du regard ; je ne sais quelle impression douloureuse s’était emparée de lui.
Enfin, il sembla saisir tout son courage.
— Ma sœur, dit-il, voici deux mois que je vis nuit et jour dans les tranchées, deux mois que je n’ai pas dormi dans un lit! Que vous dirai-je? Je voudrais vous demander si je ne pourrais avoir un bain de pieds?...
— Certainement, mon ami, et tout de suite.
La sœur sortit; un soupir de soulagement s’échappa des lèvres du pauvre garçon.
Peu d’instants après, la petite sœur apparut portant elle-même à grand’ peine un vase brillant de terre vernie contenant de l’eau tiède; et la vapeur estampait ses mains dont j’apercevais vaguement la silhouette.
La petite sœur attendait, se penchant vers lui pour l’aider.
— Non, je vous en supplie, dit-il.
Et de la main gauche qu’il avait seule libre, il s’efforcait d’enlever les gros lacets de cuir qui retenaient sa chaussure souillée de poussière et de boue.
Quel que fût son courage, la douleur l’emporta. Le mouvement qu’il faisait avait ravivé la douleur et la souffrance de son épaule brisée.
Il fut forcé de se rejeter en arrière ; une pâleur de mort se répandit sur ses trails, et il resta comme évanoui, la tête renversée sur le dossier de son siège.
La sœur s’était agenouillée devant lui. De ses doigts longs et blancs qui m’apparaissaient comme ceux d’une statue détachée d’un tableau du Fiesole, elle dénoua les tresses de cuir, ouvrit les lourdes chaussures, et tira tout doucement chacun des pieds du blessé.
Je vois encore ces pieds, ils n’avaient plus couleur humaine; la boue des champs, la sueur fangeuse les avait couverts de teintes noirâtres, fauves et brunies de sang.
Elle prit pieusement ces pieds, les posa doucement dans l’eau fumante, et les frotta, comme jadis les femmes de la Bible faisaient pour les pieds poudreux des voyageurs.
C’était un tableau touchant que cette femme délicate et pure, entourée de longs voiles , agenouillée devant cette figure de soldat.
Le sentiment revenait peu à peu.
Les mains du pauvre blessé se joignirent.
— Oh! ma sœur, dit-il avec un accent que je n’oublierai pas, oh! ma sœur, pardon !
Et les larmes jaillirent de ses yeux.
J’ai revu dernièrement ce chasseur, maintenant tout à fait guéri.
— Quelles bonnes et saintes créatures, me disait-il, que celles qui nous ont soignés et sauvés !
Mais, je vous le dirai, je n’ai jamais souffert autant ni de la guerre, ni des Prussiens, ni de mes blessures, que lorsque j’ai compris qu’il fallait montrer à cet ange agenouillé devant moi des pieds affreux et noirs à faire fuir un escadron !
Comme si, dans la société, on ne jouait pas assez la comédie tous les jours!
Mais le succès des comédiennes et des jupons courts au théâtre empêchait sans doute ces dames de dormir.
- Cher marquis, vous êtes préposé aoi tentares. Prenez garde on pea à vos doigts et beaocoup à mes boiseries.
— Moi, je n'ai qoe ce costame-là, Étoile-da-Matin. Il me va. Je venx l'otiliscr.
— Délicieux! délicieux! mais ne craignez-vous pas que pour jouer la pièce de M. Verconsin, En wagon, ça soit un peu voyant?
— Je représente une personne excessivement simple, bien envie de ne mettre que trois bracelets.
- Heureusement que nous avons ce bon docteur, qui est i obligeant, et qui accepte les rôles dout ces messieurs n se soucient guère.