LA GALERIE
— Cette petite baronne joue comme une véritable pantoufle. Quand je pense que je vais loi dire tout à l’heure qu’elle a du talent comme mademoiselle Mars!
MADEMOISELLE VICTOIRE
En dehors du mariage qui affranchit les Françaises, ou de l’exploitation du genre de célibat qui les enrichit, la seule carrière réellement fructueuse pour les femmes est la carrière de la cuisine.
Quoi que puissent faire les vigilantes maîtresses de maison, le genre de chorégraphie que l’on appelle vulgairement danse du panier donnera toujours de beaux bénéfices.
Les cuisinières ont renoncé au vieux procédé qui consistait à écrire sur leur livre de dépense :
Un petit pain d’un sou. . . deux sous.
L’affaire a été machinée savamment et combinée de façon plus adroite, mais elle n’a plus le mérite de cette éclatante franchise.
Les marchands, ou sont complaisants ou sont complices.
C’est sur la musique du poids que danse le plus souvent l’anse du panier.
Le poids qui est en moins dans le panier de mademoiselle Victoire, est en plus dans sa propre bourse, ou dans celle du respectable commerçant qui a vendu. C’est alors que l’anse du panier, allégée de ce poids, se livre joyeusement à ces gambades devenues légendaires.
Les primeurs, le gibier et le poisson offrent, par leurs variations mêmes, un champ vaste et que ces demoiselles cultivent avec l’attention la plus soutenue. Le prix n’étant jamais le même à la halle suivant la quotité des arrivages et les irrégularités atmosphériques, rien n’est plus facile que de prélever de temps à autre ou un quart ou même un tiers de la dépense, et le contrôle se trouve tout à fait impraticable.
Les fraises commencent, elles coûtent deux francs la livre.
■ — Ce n’est pas exorbitant, prenez-en deux livres, dit Madame;
ACTEUBS ET ACTRICES. 71
MADEMOISELLE VICTOIRE
— Dame! les paniers, c'est pas comme les danseurs, plus c’est lourd, mieux ça danse.
COSTUMES ET VISAGES
— Moi, me marier, ma bonne Catherine, non, non; je n’ai pas assez de dot. Il faut avoir de quoi nourrir ses enfants.
MADEMOISELLE VICTOIRE
— Très-bien, répond Victoire.
Et elle s’en fait peser une livre trois quarts, si elle y met de la discrétion; une livre et demie, si elle en met moins. Cela fait cinquante centimes ou un franc de gagné, sans compter le sou pour livre.
Et Madame n’y voit que du feu, Monsieur encore moins; on en est quitte pour placer quelques feuilles vertes de plus au fond du panier.
Ajoutez à ces profits le vieil impôt du sou pour livre que paye généreusement le marchand, car il lui permet de donner avec libéralité le coup de pouce de la fin aux balances de son comptoir, qui n’imitent que de loin les balances de la justice.
Et vous verrez comment mademoiselle Victoire, ou Catherine, ou Marguerite, arrive, grâce à ces manœuvres, appelées, dans la langue des cuisines, les petits profils, à se constituer quelques rentes sur le grand livre.
Une maison dans laquelle Madame compte tous les jours avec sa cuisinière, possède des balances dans sa cuisine et contrôle parfois le poids annoncé; une maison où Madame a parfois la fantaisie de vérifier le prix des denrées et de faire elle-même son marché, une telle maison est une baraque, ou bien une turne, ou une boîte.
Une boîte, il n’en faut pas : mademoiselle Victoire va porter son livre de dépense ailleurs.
La maison est signalée par les marchands des environs, et l’on ne trouve que des inexpérimentées qui ne savent pas même faire la soupe aux choux, brûlent le rôti et font de la colle double pâte en guise de sauce blanche.
Elles ne savent pas encore la danse du panier, mais elles l’apprennent bien vite, — avant d’apprendre la cuisine.
Aussi Madame, découragée, reprend parfois Victoire, se contentant de
veiller à ce que, dans cette danse inévitable, l’anse du panier ne se livre pas au grand écart.
La statistique, cette indiscrète, assure que sur cent livrets déposés à la caisse d’épargne, cinquante pour le moins appartiennent à des cuisinières.
On n’a donc plus le droit de s’étonner quand on voit l’amour et la tendresse que les pompiers, gens sérieux, ont voués à cette classe heureuse de la société , qui dispose à propos de ces fins premiers bouillons prélevés sur les pot-au-feu , de quelques verres de bon vin puisés dans le sein des vieilles bouteilles, et de bonnes économies bien trébuchantes qu’elles peuvent apporter le cas échéant, avec ou sans la fleur d’oranger, sur l’autel de l’hyménée.
11 arrive souvent que Victoire épouse le pompier de ses rêves, que lui renonçant à ses pompes et elle à ses paniers, tous deux s’établissent, à l’aide des livrets de la caisse d’épargne, comme propriétaires d’un petit restaurant ou gargote.
Mais la danse du panier n’a plus son action bienfaisante; quelquefois cependant on réussit; mais s’il arrive que les livrets disparaissent un à un dans les dépenses improductives de la maison, cette maison se ferme, le pompier se fait cuisinier, et Victoire, désabusée, rentre dans sa boîte , où elle reprend avec une verve plus énergique que jamais la danse interrompue.
Dernière conqaêle de Victoire
LES DAMES DE LA HALLE
Une des particularités des mœurs de la halle, c’est que les femmes y ont toujours tenu le premier rang ; ici , point de loi salique; seules elles font les transactions, les ventes, les achats, tous les marchés. Les hommes leur sont soumis et se montrent dociles à leurs volontés.
A la halle, les femmes régnent et gouvernent.
Jamais on n’a dit : Les hommes de la halle.
On a toujours dit : Les dames de la halle.
Les hommes y sont inférieurs et pour ainsi dire en servage.
Et quand l’occasion de parler se présente, ici, ce n’est point comme partout ailleurs, ce sont elles qui prennent la parole, ce sont elles qui engueulent.
Les dames de la halle formèrent longtemps une espèce de corps qui avait ses franchises et ses privilèges.
Dans certaines occasions solennelles, et surtout aux naissance et mariage des princes et princesses, elles allaient féliciter le roi et la reine, offrir quelque merveilleux poisson et des bottes de fleurs.
Elles avaient leur franc parler, composaient elles-mêmes leurs harangues dans le style qui leur était propre , et partout elles étaient toujours bien accueillies et amplement régalées.
Nous retrouvons une vieille chanson , probablement inconnue , et qui fut chantée jadis par une dame de la halle, en 1753, lors du retour à la santé du duc d’Orléans, le père de Philippe-Égalité.
Monseigneur d’Orléans ,
Vous qui êtes ici céans,
Vous valez cent fois mieux Que tous les dieux ;
A commencer par Jupiter,
Et son p’tit frère, qui est dans l’enfer;
Et c’t’y-là qui s’tient sous les iaux Pour faire enrager nos batiaux ;
Et c’grand fabriqueux de combats ,
Qui met tant d’pauvr’s chrétiens à bas.
C’t’y-là qu’a d’zailes au talon,
C’est un fripon.
Monsieur Phœbus Ne nous donne que des rébus.
Et ce p’tit gueux de dieu, biau comme le jour,
Nommé l’Amour.
Ah ! c’est un p’tit chien d’animal,
Qui ne nous donne que du mal.
Mamzell’ Junon ,
C’est un’ guenon.
Mamzell’ Pallas,
On n’en veut pas.
Que dire de mad’moiselle Vénus Qui se donne aux premiers venus?
Quand tous ces dieux sont rassemblés ,
Ça fait des cieux bien mal meublés.
Pour qu’ça soit beau, brillant et bon ,
Faudrait à leur tête un Bourbon .
Comme vous, Monseigneur; car t’nëz, je vous le dis ,
Où que vous êtes, c’est l’paradis.
LES DAMES DE LA HALLE
Cette chanson n’ est-elle point l’ancêtre de celles qui, de nos jours, se chantent en plein Orphée aux enfers sous l’archet joyeux d’Offenbach?
En tout cas, elle établit que les sentiments des dames de la halle n’étaient point révolutionnaires. Durant les plus terribles jours qui marquèrent de deuil la fin du dernier siècle, les dames de la halle, non-seulement ne fournirent point leur contingent parmi ces hordes de mégères et de cannibales en jupons qui déshonoraient la cause du peuple, mais au contraire elles s’opposèrent, toutes les fois qu’elles le purent, aux excès de ces misérables, leur arrachant leurs victimes et les dérobant audacieusement à leur vengeance.
Ces traditions, elles les ont conservées de nos jours.
C’était hier, pendant les jours néfastes de la Commune; elles apprirent que M. le vénérable curé de Saint-Eustache , qui est la paroisse des dames de la halle, venait d’être arrêté par les ordres de Raoul Rigault, qu’il était destiné à servir d’otage et à être passé par les armes.
Elles se réunirent spontanément et allèrent trouver en corps Raoul Rigault à la Préfecture de police. Celui-ci faisait prétexter une absence et ne voulait point paraître.
— Nous 11e bougerons point d’ici, vocifèrent les bonnes dames, nous voulons notre curé, nous l’aurons!
Raoul Rigault, vaincu, fut obligé à la fin de se montrer; la Préfecture de police eût été prise d’assaut et saccagée sans cela.
— Votre curé sortira demain , dit-il.
— Non ! non! pas demain, tout de suite! nous voulons avoir notre curé, nous l’aurons, nous ne quitterons point cette place sans lui.
De guerre lasse, on fut obligé de leur rendre leur curé. Elles l’emmenèrent au milieu d’elles, et le conduisirent triomphalement à Saint-Eustache pour leur dire l’office et leur donner la bénédiction.
Depuis, ces imbéciles sanguinaires n’osèrent plus s’attaquera Saint-Eustache, où les bonnes dames de la halle purent entendre la messe à leur aise,
et quand cela leur faisait plaisir, jusqu'au moment où les obus de l’insurrection vinrent tomber sur la nef.
Les halles, depuis un temps immémorial, sont en possession d’un vocabulaire qui leur appartient en propre et qui est devenu légendaire.
Mais leur langage étrange, énergique et malsonnant , dont s’égayaient les beaux-fils, les petits-maîtres et les muscadins, n’empêchait point les traditions de vertu, de respect et même de piété.
Tout cela naturellement à leur manière.
Un jour, deux vigoureuses commères s’étaient prises de bec, et, après avoir épuisé les richesses de leur vocabulaire, avaient passé aux coups , qui commençaient à pleuvoir dru comme grêle.
Déjà les bonnets volaient au vent et les chignons voltigeaient sur les épaules. Le théâtre du combat était une de ces allées sombres qui donnent accès aux maisons placées au-devant des halles.
En ce moment, un prêtre portant le viatique à un agonisant se présenta pour passer dans l’allée qui conduisait à la demeure où il était appelé.
D’un commun accord, les deux commères décrétèrent une suspension d’armes. Toutes deux se mirent à genoux et firent dévotement le signe de la croix.
— Quand mon doux Jésus va être passé, disait chacune d’elles en courbant la tête, quelle tripotée je te vas flanquer, ma chère !...
Les dames de la balle ont été quelque peu déconcertées dans leurs mœurs et leurs habitudes par les constructions nouvelles en fer, qui ont enlevé à l’aspect de leur domaine le caractère étrange, pittoresque et légendaire qui lui était particulier.
LES DAMES DE LA HALLE
En dépit des transformations extérieures et des modifications de costume, les traditions , ainsi que le démontre l’histoire touchante de leur curé pendant la Commune , se sont continuées parmi ces femmes , qui ne subissent point , comme les autres, la tyrannie masculine.
Les forts de la halle sont quelquefois leurs maris, mais ils sont surtout leurs commissionnaires, et ce n’est point à eux qu’elles ont coutume de demander leurs inspirations.
Parfois elles se mettent en grande dépense.
En 1849, elles donnèrent au président de la République un bal dont on parle encore sur le carreau des Halles; on avait fait couvrir l’étendue de l’ancien marché des Innocents; au milieu de la gigantesque salle, la fontaine merveilleuse de Jean Goujon dominait, brillamment éclairée, répandant une fraîcheur inaccoutumée dans les fêtes envahies par la foule.
Le président de la République, Louis-Napoléon, tous les corps constitués, avaient été invités et s’étaient rendus à l’invitation. Les bonnes dames avaient revêtu les plus étranges mais les plus riches toilettes, et l’on voyait briller à leurs oreilles et sur leurs robustes seins de vieux diamants exhumés du fond des antiques tiroirs, et dont la possession datait de plus d’un siècle.
Ça sentait bien un peu le poisson, mais cela rentrait dans le caractère local et l’on s’y faisait rapidement. Du reste, les choses avaient été bien faites, et la partie du buffet et des rafraîchissements avait été soignée de main — non pas de maître — mais de maîtresse bien entendue.
Depuis ce temps, les dames de la balle n’ont plus donné de bal; mais toutes les fois qu’on se marie à Paris, dans les maisons qui en valent la peine, on reçoit un bouquet qui vient de la halle, et auquel il est de bon goût de répondre par quelques pièces d’argent.
L’autre jour, elles ont ressuscité encore une vieille coutume qui consistait jadis à aller porter un bouquet et leur compliment à chaque nouvel ambassadeur étranger accrédité près de la cour. Et l’ambassadeur récemment nommé par l’Espagne vient de recevoir leur visite et leur bouquet, en plein 1874, par une antique tradition qui remonte à Louis XIII et au grand roi.