‹ La comédie de notre tempsChapitre 94 sur 121 · LES MURS · texte numérisé non relu

LES MURS

La patte d’oie dessine son réseau autour de l’œil dont la flamme se voile, les traits s’épaississent ou s’accentuent, les tailles s’alourdissent, les fronts et les crânes commencent à se dénuder, les passions de la jeunesse s’éteignent, les premiers fils d’argent brillent dans la barbe ou dans les cheveux : c’est le signal.

L’âge de l’argent est venu. L’âge de l’argent ou des honneurs ou des ambitions qui y conduisent. C’est le temps où l’on est mûr pour faire le mal comme pour faire le bien; où l’on sacrifie tout ce que l’on possède à une grande et généreuse idée; où l’on brûle la maison du voisin pour se faire griller une côtelette.

C’est le temps du travail fécond, comme aussi celui des affaires et celui de la politique.

CARRIÈRE POLITIQUE

Qu’est-ce que les affaires, et qu’entend-on par les affaires ? demandait-on à un homme qui en faisait.

Et il répondit :

— Les affaires, c’est l’argent des autres.

Et la politique? aurait-on pu aussi lui demander. Quant à nous, nous répondrions sans hésiter :

— La politique, c’est la place des aulres.

En France, du moins, ce n’est pas autre chose, et, à bien regarder, il en est de même à peu près partout ailleurs.

En notre bon pays, où mûrit si bien la grappe, quand le phylloxéra le permet, où le ciel est pur, où le climat est doux, où les femmes ont des

CARRIÈRE POLITIQUE

sourires, des défauts ou des vertus qu’on ne trouve pas autre part, on est plus enraciné au sol, plus stationnaire, plus immobile par destination et par goût qu’on ne l’est dans toutes les autres régions sur lesquelles la Providence n’a pu répartir la même somme de satisfactions et de bien-être relatifs.

Les Allemands, qui habitent un sol laid et ingrat, sous un ciel bête; les Anglais, trop souvent noyés dans la brume; les Russes, qui gèlent sur pied les trois quarts de l’année, se décident volontiers à l’émigration. Ceux d’entre eux qui sentent bouillonner en leur for intérieur le sang des violentes aspirations et le désir des jouissances ou des richesses qu’ils n’ont pas, trouvent naturel et simple d’aller chercher au dehors ce qu’ils ne rencontrent pas sur le terrain natal.

Chez nous, où la plupart des éléments de bien-être matériel ne font pas défaut, ceux qui aspirent à posséder ce qu’ils ne peuvent avoir, ne se décident point à exporter leur appétit, leur soif et les bouillonnements tumultueux de leurs désirs.

Ils préfèrent de beaucoup consommer tout cela sur place, car ils trouvent la place bonne.

Ils aiment mieux végéter sur le sol, dussent-ils le bouleverser, que chercher le plantureux développement sur le sol étranger.

Quand, en France, par les voies ordinaires, on n’est pas arrivé à grimper à l’extrémité de quelqu’un de ces mâts glissants, où l’on décroche des timbales, lorsqu’on a essayé si bien de toutes les professions qu’à vrai dire on n’en a pas une, on se hâte de se réfugier dans la politique.

En France, la politique est devenue une profession qui, nécessairement, comme toutes les professions, enrichit les uns au détriment des autres. Ote-toi de là que je m’y mette.

Telle est la maxime qui préside à toutes les combinaisons de cette profession.

Le désir des places et l’ambition d’y arriver, sont une maladie qui sévit en France plus que partout ailleurs, et une sorte de phylloxéra ou d’oïdium , proches parents de ceux qui s’attaquent aux vignes ou aux pommes de terre.

Certaines gens, grâce à certains politiques, ont les places et s’y cramponnent; les autres n’ont pas ces places, et cherchent à les en déposséder. Voilà toute la marche, rien de plus.

La politique, c’est la place des autres !

Jadis on prétendait que chaque soldat pouvait trouver un bâton de maréchal dans son sac.

Aujourd’hui, chaque citoyen peut trouver un portefeuille de ministre, ou même le fauteuil de la présidence, dans son bulletin d’électeur.

Les idées d’égalité, semées sans discernement sur toutes les couches sociales, ont exaspéré de plus en plus l’envie qui pousse les uns à s’emparer des places où d’autres se prélassent.

Chacun se dit plus ou moins, depuis celui qui envie la place de facteur rural ou de garçon de bureau jusqu’à celui qui ambitionne celle de ministre ou de président :

«Le hasard, qui a mis celui-là à la place que je devrais occuper et dont mon intelligence me rend plus digne que lui, est aveugle et doit être corrigé. Corrigeons le hasard! » Et l’on fait tous ses efforts pour chasser le rival de cette place où il se trouve à peu près bien, tout en faisant, de son côté aussi, de la politique, espérant trouver mieux.

De là, les machinations de toute sorte, les bouleversements et les révolutions, qui n’ont pas d’autre but; et ceux qui n’ambitionnent point de places et qui s’en mêlent pour autre chose que pour empêcher les bouleversements, courent grand risque d’être rangés dans la catégorie des fous ou des niais.

CARRIÈRE POLITIQUE

Le jour où les places seront si peu enviables et si peu rétribuées que chacun les redoutera au lieu de les ambitionner;

Le jour où l’on redoutera, par exemple, d’être nommé député, comme on redoute maintenant d’être nommé juré, comme on craignait jadis de recevoir un billet de garde , en qualité de garde national ;

Le jour où l’on ne trouvera plus ainsi douze mille francs de rente dans son verre d’eau sucrée;

Et cent billets de mille francs dans son portefeuille de ministre;

Le jour où l’on entourera de gêne, de tracas et de l’argent tout juste nécessaire pour vivre, toutes les places en vue sans autre compensation que la satisfaction du devoir rempli et de la vertu, comme de l’abnégation satisfaites, il est bien à croire que la foule des gens qui passent leur vie à préparer des échelles pour monter à l’assaut de ces places, ou des barricades pour les défendre, cessera d’être foule et deviendra l’exception.

L’ère des révolutions pourrait bien être close par là même, et l’on se livrerait à des préoccupations plus fructueuses que celles qui consisteraient à conquérir des places où l’on ne récolterait que de la fatigue, de l’ennui, des tracas de toute sorte, où les profits seraient nuis et la bourse légère.

Mais comme il y a trop de gens intéressés à laisser les places comme elles sont, et les choses telles qu’elles se trouvent, il est à croire que nous continuerons encore, pendant un certain nombre d’années, à voir se développer ce système de bascule qui amène fatalement les changements de toute sorte et le retour climatérique des révolutions.

CANDIDATS

Je ne sais pas si cela se passe ainsi autre part, niais en France il y a toujours au moins deux manières toutes différentes de voir une seule et même chose, quand il n’y en a pas vingt-cinq.

Parmi les peintres qui reproduisent le même objet, il en est qui voient bleu, d’autres qui voient jaune, d’autres qui voient gris, d’autres qui voient rouge.

Il en est de même parmi ceux qui s’occupent de quoi que ce soit , et même de politique.

C’est ce qui rend l’histoire assez difficile à écrire.

Le rôle de Tacite n’est pas tenu, cela se conçoit, à merveille. On n’est guère plus d’accord sur Pharaon et Clodion le Chevelu, que sur MM. Cavaignac, Lamartine, Rouher, ou Thiers, ou Gambetta.

il y a là toujours un peu affaire de fantaisie

Voici, par exemple, la question des candidatures officielles. N’est-il pas mille et une manières de l’envisager, de la présenter, de la tourner et la retourner comme un gant?

Certes, il n’est personne de tous les honorables assis sur n’importe quels bancs, qui ne se dise in petto : Le gouvernement quel qu’il soit, qu’il le promette ou non, ne se désintéressera jamais dans les élections dont le résultat doit aider ou infirmer son action.

Le gouvernement aura toujours une opinion qu’il ne sera pas difficile aux adhérents et conservateurs de connaître, qu’il ne mettra pas dans sa poche, et que nombre de gens intéressés se hâteront d’attacher à une hampe comme un drapeau.

COSTUMES ET VISAGES

UN CANDIDAT

Quand, pendant vingt ans, on a nourri, abreuvé, restauré ses semblables, pourquoi ne pourrait-on un jour aussi un peu les gouverner ?

COSTUMES ET VISAGE

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