DÉPUTÉ BON VIVANT
S est fait nommer pour quitter son département et se promener sur le boulevard
CANDIDATS
S’il en arrive un seul à la Chambre, la France est perdue ! vous aussi ! — Et les préfets s’empresseraient, officiellement ou non, de soigner les candidatures désignées... — . C’est tout simple.
Si, au lieu d’être un ministère Raspail , c’était un ministère Rouher ou un ministère Naquet, ce serait exactement tout pareil.
Et parmi ceux qui réfléchissent , personne , je crois , ne pourra prétendre qu’il en puisse être autrement. Et chacun aura raison.
C’est donc purement une question de mots.
Il est vrai que c’est toujours avec des mots et sur des mois que l’on joue en France. Chez nous, les mot* ont presque toujours primé les idées et même les faits.
Des mots ! des mots !
Sous la République, on changeait le nom de la place Royale, on l’appelait place des Vosges; on nommait gaiement l’Opéra l’Académie des Vosges de musique. Le tigre royal, du Jardin des Plantes, recevait le nom de tigre national.
Et l’on acclamait au même moment comme représentants, Thiers, Rerryer, Odilon Barrot, de Falloux, de La Rochejaquelein.
Sous le nouvel Empire, on a toujours mis en avant le mot d’égalité, et cela n’empêcha point d’éditer de temps en temps une petite fournée de ducs.
On a beau faire, il en sera toujours ainsi.
Et c’est avec des mots qu’on gouverne les hommes.
On a vu ce qui s’est fait après le 4 septembre.
Après cela, il ressortira peut-être de tout ce mouvement de mots un bénéfice réel.
En France, depuis un temps immémorial, on est habitué à tout attendre du gouvernement. On le plaisante, on le gouaille, on le blâme à tout propos, et cependant on compte sur lui.
En Angleterre, en Amérique, les choses ne sont pas ainsi, et l’initiative individuelle, jusque dans les affaires d’ordre, de sécurité ou de simple police, possède une précieuse action. Ici, tout le contraire : c’est le gouvernement qui doit agir et tout faire, même les élections. Les Français ont contracté l’habitude de le considérer comme une sorte d’intendant chargé de
leurs intérêts moyennant finances, et dont ils n’ont pas à se préoccuper autrement que pour le critiquer et s’amuser à le tramer joyeusement daus la crotte à l’occasion.
C’est amusant , je ne dis pas, mais parfois cela pèche par la logique.
On se rappelle le joli dessin de Charlet, représentant un gamin sortant de l’école.
« C’ est-il embêtant, les maîtres! dit-il • si j’étais gouvernement, je voudrais « que tout le monde saurait lire et écrire , pour qu’il n’y en aurait plus ! .»
Voilà le type du raisonnement en vigueur parmi nous.
S’il pleut trop, c’est la faute du gouvernement.
De même s’il ne pleut pas assez, si les pommes de terre sont malades, ou si les sauterelles , les hannetons et le phylloxéra se portent bien.
Si le feu prend, on n’y va pas, on évite avec soin de faire la chaîne. Le gouvernement est là, il paye des pompiers pour éteindre , c’est son affaire.
Pour arrêter les voleurs, il y a les sergents de ville et les gendarmes.
Et l’on rit à gorge déployée des gendarmes, des sergents de ville et des pompiers.
On aura quelque peine à changer ces idées de Messieurs les contribuables.
Vous n’obtiendrez jamais qu’un préfet nommé par un gouvernement dise avec candeur : Voilà deux candidats ; l’un me veut du bien , l’autre désire vivement me hacher menu comme chair à pâté. Les deux me sont également chers, mais si vous nommez le second, vous m’obligerez.
Consultez plutôt M. Jules Favre, qui écrivait, le 16 avril 1848, dans sa circulaire aux préfets :
« Vous me demandez quels sont vos pouvoirs? ils sont illimités, vous ne « relevez que de votre conscience ! »
Imaginez un ministre quelconque écrivant demain matin cette phrase cueillie sur l’arbre de M. Jules Favre, et l’expédiant à quelque préfet à poigne.
Vous voyez d’ici l’effet produit sur la galerie, et sur M. Jules Favre lui-même.
CANDIDATS
Supposez après-demain un ministère Raspail arrivant au pouvoir. Immédiatement il se forme un parti d’opposition radicale composé deproudhoniens, socialistes, communistes et babouvistes.
Ces Messieurs se diront de suite : « Le ministre Raspail est un réactionnaire et un accapareur. Il a cent cinquante mille livres de rentes prélevées sur les sueurs du peuple, puisées dans sa crédulité, dans son ignorance et ses infirmités.
« C’est le camphre, ce mensonge ou cette coupable erreur, qui l’a enrichi aux dépens de celui qui souffre. A bas le camphre! à bas Raspail! Parlageons ses cent cinquante mille livres de revenu, et son insolent palais de Cachan, et ses équipages qui insultent à la misère des pauvres - — qu’il ne sait pas guérir. Nommons tous Babeuf et ses frères ! »
Le ministre Raspail ouvrira vivement l’œil et écrira à ses préfets par le courrier : « Il n’y a pas de temps à perdre, tous ces gaillards-là sont des ennemis de la France. Vous savez ce que vous avez à faire, ne prenez conseil que de votre devoir. »
Cependant si, un beau jour, les préfets venaient dire à leurs administrés :
«Mes bons amis, arrangez-vous ; vous avez des intérêts, une famille, des propriétés à conserver, vous devez penser au calme qui vous assure le travail, à la paix qui limite vos impôts , à la stabilité qui conserve , au progrès sage et régulier qui assure l’avenir. Pensez-y sérieusement. Nous ne pouvons nous occuper de vous comme vous-mêmes. Pensez à vous. Ceux qui veulent vous enlever quelque chose de ce que vous avez, sans travailler comme vous, se réunissent avec grand fracas, font du tapage, de la propagande. Us se remuent et s’évertuent de toutes manières.
Si vous ne vous remuez pas vous-mêmes, c’est que vous les approuvez. Souvenez-vous que mille hommes qui se taisent font beaucoup moins de bruit que trois hommes qui crient.
Criez donc aussi pour être entendus, remuez-vous comme les autres. Occupez-vous de vos affaires vous-mêmes, de peur que les autres ne s’en occupent pour s’en emparer.
Le feu est à votre maison , soyez vos propres pompiers.
Choisissez les hommes que vous jugerez capables de représenter vos idées, vos intérêts, qui sont aussi les nôtres. Ces hommes, vous les connaissez comme nous.
Et ne laissez pas vos adversaires seuls s’agiter et s’évertuer dans le champ qui vous est ouvert, comme à eux.
Plus d’indifférence sotte et d’abstention politique; qui ne dit rien consent. Car c’est vous qui payerez les pots cassés, s’il y a des pots cassés.
Et il y en aura. «
— Et pois , comme dit mon homme qui est mastroquet : Tant plus il y a des électeurs, tant plus ça fait boire.
NOTES D’UN CANDIDAT
"■"* dire, je me suis assez joyeusement promené dans la vie, en long, en large, parfois même de travers. Ces promenades m’ont donné une certaine fatigue.
Depuis quelque temps mes quarante ans ont sonné à l’horloge voisine. Pendant ces quarante ans, je dois le
Aussi, il y a déjà trois années que j’ai fait une fin, en conduisant à l’autel et chez M. le maire de mon arrondissement la fille d’un agent de change honoraire pourvue d’une dot et de propriétés convenables.
Bref, je m’ennuie.
Mon front se dégarnit quelque peu vers le haut. En me regardant avec une certaine inquiétude, je dois l’avouer, je découvre, non sans satisfaction, dans mon aspect, une allure politique qui semble m’appeler aux affaires.
Ne serait-il point temps de gouverner un peu la France?
L’autre jour, au club, dans une- discussion au sujet de l’emprunt, j’ai parlé avec une abondance et une facilité d’élocution qui m’ont donné à réfléchir : ils étaient sept à m’écouter, parfois à me contredire, j’ai eu positivement le dernier.
Je ne serais peut-être pas un orateur. Qui sait? Mais je serais à coup sûr un interrupteur distingué.
Somme toute, je n’ai jusqu’ici mangé que la moitié de ma fortune. La dot de ma femme a réparé largement les choses. Un homme d’affaires s’occupe de notre avoir. Je suis sans soucis de ce côté. Je pense donc m’occuper des affaires des autres, et entre nous, j’ose le dire en toute franchise, la France aurait beaucoup plus à s’applaudir de mon intervention que de celle de tels et tels conseillers généraux que ma réserve m’interdit même de désigner.
Quelle ligne politique suis-je appelé à suivre? L’avenir, et je compte sur lui, m’indiquera de lui-même la voie dans laquelle je dois réussir.
Je n’ai pas de préjugés. En politique comme en morale , comme en religion, je suis pourvu d’un éclectisme de bon aloi qui assure et élargit la franchise de mes coudées. Où il y a de la gêne, il n’y a pas non-seulement de plaisir, mais encore il n’y a non plus ni de bonne diplomatie, ni d’heureuse politique. Telles sont mes opinions en général.
A défaut de conviction pure, j’ai un fond de respect instinctif pour les choses d’autorité et de religion dont je comprends à merveille l’importance
vis-à-vis des masses à conduire, mais tout cela chez moi est tempéré par une petite sauce sceptique et paradoxale et une pointe voltairienne qui donnera quelque saveur à ma cuisine quelle qu’elle puisse être.
NOTES D’UN CANDIDAT
Pour bien résumer la question , je dirai que ma conscience , au point de vue politique, est comme une sorte de carrefour. Diverses routes parlent de ce carrefour. Je crois être assez sûr de mes facultés pour penser que sur chacune de ces routes , suivant l’indication des circonstances , je saurai trouver en moi-même ce qu’il faudra pour assurer mon voyage. Je marche donc sans inquiétude et préparé à toutes les vertus.
Je ne suis pas comme ce colonel qui , au moment où son régiment arrivait dans une nouvelle étape , se faisait tout d’abord montrer sa chambre. Il palpait avec un soin scrupuleux le lit qui lui était destiné; lorsqu’il l’avait trouvé suffisamment moelleux et riche en couvertures : — C’est bon, disait-il, le régiment sera très-bien ici !
Je ne suis pas comme ce colonel, mais je crois que le bien-être matériel possède une réelle valeur; je m’efforcerai donc d’assurer mon bien-être complet, afin d’être plus libre de penser à celui de mes administrés, et j’y penserai alors avec ferveur.
Je me crois conservateur; ma maison des champs est jolie, elle a des allures de château, le parc est grand. Il y a du lapin, et les perdreaux s’y remisent pendant la chasse en plaine. Je tiens à conserver tout cela, de même que mon appartement très -confortable près de la Madeleine, mes actions et mes obligations de chemins de fer que j’aime beaucoup à ne pas voir en baisse.
J’offre donc de sérieuses garanties.
Voilà dans quels sentiments je suis, bons et honorables, je crois, pour entrer dans la vie publique.
A tout seigneur tout honneur. J’ai commencé par le curé. Je suis de ceux qui pensent qu’il faut une religion au peuple, et au fond je crois plus à l’action des curés sur les paroissiens qu’à celle de MM. les maires.
Les maires partent, les curés restent.
J’ai donc apporté un joli petit chemin de croix ! C’est de la peinture à l’huile : besogne proprement faite, pas beaucoup de bleu; le fabricant m’a prévenu, l’outremer et le cobalt sont hors de prix. Ce n’est pas du Raphaël,
j’en conviens ; mais, à quelque distance, ça vous a encore un certain œil; on prendrait cela de loin pour du Picot.
Avec l’emballage et tout, ça revient à un prix fabuleux de bon marché. Je ne crois pas fortement encourager les arts avec de pareils achats. On m’a dit cependant qu’une classe intéressante d’artistes trouve dans l’exécution de ces sujets, exécution est le mot, une aisance modeste.
Le curé a été ravi, ainsi que la vieille Françoise.
Il paraît que le curé du chef-lieu de canton voisin n’a qu’un petit chemin de croix lithographié, pure camelote religieuse, incapable de stimuler la piété des fidèles.
J’ai complété la série de mes bienfaits en offrant, pour accrocher au mur de l’église, le portrait d’une de mes tantes, morte l’année dernière sans me laisser grand’chose au soleil. Ce portrait, peint en 1810, la représente en turban, jouant de la harpe comme Corinne au cap Misène. Ma tante désormais est rebaptisée sous le nom de sainte Clotiîde , et je lui ai fait, avec deux sous d’ocre jaune, une auréole d’un excellent style.
Et, ma foi, comme je n’ai rien à faire, que la chasse me divertit peu, que le whist m’assomme et que le tête-à-tête me pèse, je me donne la satisfaction de me faire des amis parmi les électeurs et un parti dans le canton.
On ne sait ce qui peut se produire. Le député actuel de la circonscription est une vieille pantoufle.
Il y a chez moi du joueur, c’est un petit bac que j’ai la fantaisie de me payer à moi-même : un an devant soi pour arriver, en faut-il plus à un homme d’intelligence ? J’aurais tort de ne point employer ce que j’ai de valeur et d’activité; je n’ai pas le droit de priver le pays d’une lumière, peut-être.
Et ma femme s’est proposée pour donner le pain bénit la semaine prochaine.
Je crois désormais que je passerai dans le pays pour une des colonnes de l’Eglise. J’ai invité le brave curé pour dîner le dimanche à la maison.
Le médecin et le notaire en étaient. Avec le médecin, je suis un peu matérialiste en petit comité, spiritualiste avec le curé; spirituel simplement, quand cela se trouve, avec le notaire; je fais sérieusement de la doctrine autoritaire àM. le maire, un ancien fumiste de talent, qui s’est vigoureusement posé à Paris dans la question des calorifères.
A la fin du dîner, le docteur et le curé, qui, jusqu’à ce jour, s’étaient
NOTES D’UN CANDIDAT
regardés comme des chiens de faïence, s’en sont allés, bras dessus bras dessous, à la salle de billard; la bataille a été très-gaie.
— A vous, mon cher Dupuytren! disait le curé.
— Bravo, Bossuet! faisait le docteur. Et ils carambolaient à toute volée. Le notaire, un vieux républicain de la veille, et M. le maire, ont fait leur
petit bezigue.
Voilà comme on arrive à la fusion des partis.
Je viens de visiter la ferme de M. Antoine X..., un ancien de l’Afrique, une forme nouvelle du soldat laboureur. J’ai avalé tout consciencieusement, depuis l’étable à porcs jusqu’au trou au purin, nouveau modèle, et jusqu’au grenier au fromage.
Je me suis indigné de voir que son cochinchinois du 14 mai n’avait pas eu le prix mérité par des efforts aussi soutenus.
Sa vache, mentionnée au dernier concours, a été l’objet de mes éloges enthousiastes, et j’ai promis chaudement d’appuyer la candidature au prix
qu’il médite pour son fils, un veau que j’ai déclaré en possession du plus merveilleux avenir.
Je compte inviter prochainement à la chasse un sous-chef à l’agriculture, section des récompenses; je lui ménagerai la connaissance de la vache, du veau et de l’éleveur, et je ferai parler d’eux tous dans quelques journaux. Une
Larme a perlé sur la moustache grise de M. Antoine, et j’ai promis de présenter des échantillons de son fromage néo-gruyère à la commission d’agriculture, au Conseil d’Etat.
J’ai pris les mêmes engagements chez le voisin , un fermier de nouvelle école, ancien élève de Grignon, et en souvenir de l’admiration que m’a causée la vue d’un taureau de deux ans qu’il élève à la brochette pour le concours , je lui ai donné une statuette de l’Agriculture , qui lui a fait le plus vif plaisir; il l’a mise tout de suite sous un globe et sur sa cheminée, flanquée de deux vases remplis de fleurs en papier, également sous globe.
Cette statuette est tout bonnement une réduction en zinc Vieille-Montagne de la Vénus de Milo.
Je lui ai fait remarquer que les bras sont absents. L’agriculture manque de bras, c’est clair. L’allusion transparente de l’auteur de la statue l’a vivement frappé. — Si jamais j’arrive au pouvoir, lui ai-je dit, vous voyez quelle est ma préoccupation , je réclamerai des bras pour l’agriculture.
Il m’a vigoureusement serré la main.
Au moment de quitter la ferme, le premier maître de charrue m’a présenté son fils, qui vient d’avoir vingt ans et qui fera un superbe cuirassier. J’ai promis de le faire examiner avec soin par le major et de le recommander notamment comme faible de complexion.
L’instituteur communal vient, grâce à moi, d’obtenir cent francs pour la bibliothèque, et j’y ai joint un vieux solde d’ouvrages encyclopédiques achetés à la livre, il y a quinze jours, par ma cuisinière. Il est enchanté de moi et me considère comme un homme fort. Je crois m’être posé en homme à vues larges, généreux, progressiste avec mesure et utilitaire respectueux pour le passé, confiant dans l’avenir.
NOTES D’UN CANDIDAT
Il y a un vieux garde du corps qui me donnera certainement sa voix, car la grand’ tante de ma femme a fait partie de la maison de Madame, et j’ai parlé avec émotion du souvenir de Marie-Antoinette.
J’ai regretté hautement que le député actuel n’ait pas soulevé la question d’un chemin de fer départemental, embranché sur la localité. Mais j’ai fait son éloge, du reste, excusant son mutisme et son insuffisance par son âge avancé et sa délicate santé.
Je commence à me trouver assez adroit : c’est ainsi, me semble-t-il, qu’on devrait gouverner. Qui sait si je ne serais pas un membre parfaitement supportable? Si vous le permettez, je n’oublierai pas de vous tenir au courant.
Jusqu'à ces Messieurs qui trouvent que je suis un assez bon zig!
L’HOMME QUI RIT
l’électeur.
u électeurs qui savent rire se font ce qu’on appelle ^ tout à fait du bon sang.
Ne vous imaginez pas que je vais vous parler politique. Oh! mon Dieu, non! D’abord, je ne
L’homme qui rit, et qui rit beaucoup, et qui parfois rit à se tordre, c’est moi, mon cher Monsieur, car je suis électeur, et en ce moment les
comprends rien à la politique, et jamais de ma vie je n’y ai rien compris. Je sais une chose seulement, c’est que depuis un temps immémorial, ceux qui ne sont pas gouvernement ont toujours copieusement nourri la même pensée, — devenir gouvernement à leur tour, — afin de pouvoir faire exactement, peu de temps après , ce qu’ils reprochaient à leurs prédécesseurs quelque temps auparavant : c’est une loi.
Partant de celte observation, je suis arrivé tout naturellement à conclure ceci : — Je ne vise pas à gouverner la France, donc, ce que j’ai de mieux à faire, c’est de chercher à garder ce qui est, puisque ce qui n’est pas sera toujours pour moi exactement la même chose.
Une révolution est un déménagement. J’ai toujours entendu dire : « Trois déménagements équivalent à un incendie. » Qui me dira à quoi peuvent équivaloir trois révolutions?
Moi, je n’aime pas les déménagements.
Beaucoup de casse, de l’ennui, du tracas, des nouvelles figures , et au fond de tout cela, rien de changé que ces figures-là. Ma foi, non ! Voilà pourquoi je n’aime pas le changement.
Ah! par exemple, si un beau matin je trouvais tout bouleversé pendant la nuit, et des gens vigoureusement installés à la place où les autres se trou-
L’HOMME QUI RIT
vaient installés la veille, j’aurais le courage de me dire immédiatement : Les autres sont partis, bonsoir. Voilà un pouvoir fort, il faut le conserver.
Et cependant, comme tous les Français, j’ai passé successivement par les mêmes stations avant d’arriver à la gare où je suis venu. — Première station : On tire la langue à sa bonne. Deuxième station : on embête son pion. Troisième station, dix minutes d’arrêt : on fait des manifestations contre ou pour les professeurs ou le conducteur du train. Quatrième station : on donne des leçons au pouvoir. Cinquième station : on s’arrête au buffet, et l’on pense à manger et à boire. — Je suis à la station du buffet.
Et puis, je vous l’ai dit tout à l’heure, je n’aime pas les nouvelles figures.
Tenez, sans comparaison aucune, voilà ce qui m’arrive avec Jean. Jean est depuis vingt ans mon domestique; il est bavard, quelque peu paresseux, voleur à moitié et bête tout à fait. Sa figure n’est pas belle du tout, plate même et mal équarrie, mais enfin cette figure, je la connais, j’y suis fait, et je le garde avec soin, car d’autres laideurs et d’autres défauts me gêneraient sans doute davantage. — Il y a beaucoup à parier que je donnerai ma voix à notre ancien député. — Vous voyez bien que je suis conservateur.
Notre député sortant ne me fait pas l’effet d’être une lumière. Ce n’est pas une éloquence non plus. Cependant, durant la session dernière, il a parlé plusieurs fois, et j’ai recueilli pieusement, dans le Moniteur, — que dis-je? dans le Journal officiel, — les paroles qu’il a prononcées. — Deux fois : « Très-bien I » l’un au milieu d’un discours deM. Rouber ; l’autre à la fin d’une tirade de M. Ollivier ; — « A l’ordre! » sur un mot de M. Glais-Bizoin ; — « La clôture ! la clôture ! « pendant une catilinaire de M. Jules Favre.
C’est, du reste, un homme adroit. Toutes les fois qu’il se présente une question embarrassante, une indisposition subite le prive immédiatement de
prendre part aux travaux de la Chambre. Cependant il a la boule blanche facile, et il sait exécuter avec beaucoup d’art des roulements bien nourris à l’aide du couteau à papier lorsque des accents subversifs ont l’audace de se faire entendre.
Il est revenu dans notre circonscription depuis huit jours, et il s’occupe activement de faire la place. Lui qui était pompeux et solennel l’année dernière et les précédentes années , il est devenu le meilleur homme et le moins fier du monde. Et cependant il possède une grosse fortune, qu’il a faite, dit-on, dans le sucre et le cacao. Jamais il ne se présentait nulle part autrement que le cou officiellement entouré d’une cravate blanche. Je l’ai vu hier se promener dans les rues avec une cravate bleue à pois rouges et verts , — un symbole.
Il a déjeuné chez le curé, goûté chez l’avoué, un souscripteur de la statue de Voltaire, dîné chez le médecin qui soigne les dames du château de Pontfourbu et passe pour légitimiste. — Peut-être notre ancien représentant est-il plus fort qu’il n’a voulu le paraître. Un de ses amis prétendait même hier que s’il lui a plu, pendant toute cette session, d’imiter de Peyruc le silence prudent, c’était simplement pour ne pas effrayer M. Rouher par une supériorité écrasante, et qu’il se révélerait à la session prochaine. Nous verrons bien.
En attendant , il se démène de son mieux , car il a fort à faire. Ils sont cinq ou six candidats, et nous autres électeurs, nous nous frottons les mains. Ce mois-ci, c’est véritablement un mois de cocagne pour les électeurs.
M. le comte de Caveplaine est un concurrent sérieux pour le député sortant. Jamais il ne m’avait parlé jusqu’ici. Hier il est venu chez moi, m’a tapé sur le ventre et m’a dit que dimanche prochain il ferait représenter deux pièces de son cru sur le cours, car il tenait à avoir l’opinion de ses braves concitoyens sur son vin le meilleur. J’ai profité de cela pour lui taper sur le ventre à mon tour. Tous les dimanches il y aura, je crois, une représentation pareille. Peut-être fera-t-on quelque chose le lundi.
L’HOMME QUI RIT
Si on nomme M. le comte, paraît-il, jamais le canton n’aura été si heureux, et ce bonheur-là, de proche en proche, finira par gagner la France entière. 11 n’y aura plus de conscription, ceux qui seront militaires seront colonels, et quelques-uns généraux, pour ne pas perdre la tradilion de l’uniforme.
On a parlé d’un veau, que des électeurs d’un département voisin avaient obtenu d’un de leurs candidats. Un veau, la jolie affaire! dimanche prochain nous avons un bœuf! C’est M. Duval, un troisième candidat, nuance orléaniste, qui l’offre à ses concitoyens. Il y aura quelques sacs de magnifiques pommes de terre pour lui servir d’acolytes. J’ai déjà retenu un morceau de filet. M. Duval me semble avoir quelques chances.
Un quatrième concurrent fournit le café et les petits verres de fine champagne.
Le cinquième complète la petite fête en mettant à la disposition de chaque famille un meuble jusqu’alors inconnu dans nos murs, et que la succulence de notre nouveau régime électoral réclame de plus en plus impérieusement.
C’est-à-dire que c’est un bonheur si pur sur toute la ligne, que les populations sont dans un épanouissement qui va quelquefois jusqu’à l’indigestion.
Il vient encore de nous arriver de la bière, du tabac et des cigares. Quel feu d’artifice !
Nous ne nous prononçons pour personne jusqu’alors. C’est notre truc. Je veux amener le quatrième concurrent à faire prendre mesure d’une robe à chacune de nos femmes et de nos filles. J’ai besoin d’un habit vert à boutons d’or, je crois bien qu’un sixième candidat ne tardera pas à me l’offrir.
Si l’on avait l’air de pencher sérieusement pour quelqu’un, cela découragerait les autres, c’est ce qu’il ne faut pas. Notre pays est un peu sec. Nous venons de recevoir une cargaison de coquets irrigateurs; en contre-partie, des manteaux en caoutchouc pour le cas où le baromètre tournerait à la pluie. — Nous prenons tout. Nous verrons après. Refuser à quelqu’un serait humilier le candidat et démasquer quelque préférence.
Il vient d’arriver de la Préfecture une urne toute neuve à M. le maire, « une urne d’honneur » . C’est une boîte en acajou. Après le scrutin on en fera trèsfacilement une cave à liqueurs.
Le curé a déjà une cloche, une étole, un chemin de croix ; l’inslituteur, un Voltaire complet, un Rousseau et deux douzaines de chemises en toile; le garde champêtre, un vélocipède pur sang, et les deux facteurs ruraux chacun un vélocipède percheron. Si les candidats partent, voilà au moins des bienfaits qui resteront.
Quant au chapitre des promesses, quel beau chapitre! et comme il est bien nourri! — J’ai fait le relevé : je parie, dans le canton, pour huit cents promesses de bureaux de tabac, quatre-vingts recettes et perceptions, six mille kilomètres de chemins de fer, les impôts abolis, les moissons doublées. Mon Dieu! que la France sera belle, et comme notre canton, particulièrement, nagera dans le bonheur !
C’est égal, un bonheur si pur ne peut pas durer longtemps. Nous en avons au moins jusqu’au 24. Au moins nous aurons bien bu, bien mangé, nous aurons eu de petites douceurs, et surtout nous aurons bien ri.
PARADIS DE L’ÉLU
Permettez - moi , chers lecteurs , j’allais dire chers électeurs , vous voyez ce qu’est l’habitude, permettezmoi, dis-je, de garder un strict incognito :
vous êtes discrets, je le sais, et nous sommes pour ainsi dire en famille, mais la réserve me semble être une des vertus politiques, et par position je dois m’appliquer à collectionner en ce moment un faisceau véritable de vertus.
Qu’il vous suffise de savoir que des suffrages tels que les vôtres eussent été le véritable rêve de ma vie. J’ai été assez heureux pour
en obtenir d’autres, en quantité suffisante, je l’espère. La quantité s’efforcera de compenser la qualité. Bref, je suis au paradis en ce moment : je suis élu député.
Député! Ne vous semble-t-il pas que l’assemblage de ces six lettres rayonne d’un éclat lumineux? Voilà dix ans que je marche, l’œil fixé sur ce phare, c’est maintenant comme une sainte auréole qui s’épanouit au-dessus de ma tête. Désormais on m’appellera l’honorable préopinant. Si j’éternue une interruption quelconque, mon éternument figurera pieusement à Y Officiel; si je fais un signe, un signe de dénégation, d’assentiment ou de reproche, ce signe va se trouver immédiatement marqué, fixé, consigné par l’histoire, et les âges futurs seront invités à étudier ces précieuses indications du passé pour accomplir le présent et assurer l’avenir.
Je suis député! ou du moins j’espère que je vais définitivement l’être, car je n’ai pas encore franchi le seuil de ce paradis!
Il me semble voir saint Pierre, le divin portier, jetant son regard inquisiteur dans mon urne, afin de s’assurer que mes bulletins sont en règle et que mes papiers sont de bon aloi. J’ai mis le meilleur par-dessus, et j’espère qu’il aura la discrétion de ne pas trop regarder au fond.
Puisque nous sommes entre nous, je peux vous le dire. J’ai comme tout le monde, ou presque comme tout le monde, — sachons ménager les susceptibilités, — mon petit Conjiteor à dévider.
Vous concevez parfaitement que depuis une vingtaine d’années j’ai su expérimenter les hommes et les choses. Le sage, le prudent et l’observateur se conduisent en conséquence. Voilà ce que j’ai fait:
Il y a vingt ans que je vends quelque chose de bon, je ne vous dirai pas quoi, car il ne faut pas vous mettre sur la trace; mais ce quelque chose me revient à rien, et je l’ai toujours vendu fort cher; c’est ainsi que se constituent les bonnes maisons.
Je me suis arrangé pour faire crier partout, et sur tous les toits, l’éloge et les vertus de la chose , et cela a suffi parfaitement , tout le monde en a voulu.
J’ai suivi ce procédé pour ma personne.
LE PARADIS DE L’ÉLU
A force de crier, annoncer et afficher partout que j’étais l’idéal et le rêve du pays et du canton , nombre de gens ont fini par le croire , — figurez-vous qu’il y a des moments où je le crois moi-même : — puissance de l’annonce et de la publicité !
Je me suis mis sur le pied de l’Eau de Mélisse des Carmes et de la douce Revalescière. Voyez-vous ces produits arriver tout naturellement et spontanément aux sommets escarpés de la gloire , de la vente et de la popularité par les seules splendeurs de leur valeur personnelle? Non, la masse a besoin d’être éclairée, je me suis plu à éclairer les masses et à plonger mes indignes concurrents dans les ténèbres extérieures.
Vous savez comme moi, — il est toujours bien entendu que nous sommes tout à fait entre nous, — combien le suffrage universel est une sotte chose. Notez que vous ne me feriez pas proférer une énormité pareille ailleurs pour un empire. Il y a un imbécile qui a dit quelque part : Tout le monde a plus d’esprit que Voltaire.
Voilà certes la plus idiote de toutes les bourdes, car on conclura nécessairement que tout le monde est plus savant qu’Arago , plus chimiste que Dumas, plus physicien que Newton, plus mécanicien que Fulton, etc., etc.
Il est incontestable que tous les siècles une minorité infime d’une centaine d’individus au plus remorque à sa suite les millions d’êtres sans initiative, sans valeur, les êtres-troupeaux dont elle est le génie et la pensée. La majorité la suit et quelquefois l’écrase pour se venger d’être forcée de la suivre, mais cette majorité toujours marche, malgré elle, et le siècle suivant, elle retrouve encore, quoi qu’elle fasse, une minorité nouvelle pour s’épuiser à la conduire, — sans cela elle serait encore à vivre dans des trous et dans des huttes comme les castors. La majorité commence par casser les métiers, briser les machines , incendier les usines , sauf à élever beaucoup plus tard des statues à qui les a établis.
Demandez au suffrage universel la vapeur, l’électricité, la direction des aérostats et le reste, la foule vous rira au nez et ira tirer la langue à Salomon de Caus à travers les barreaux de sa prison.
Il est donc clair que , pour agir sur la matière électorale, il faut de puissants réactifs. J’ai raisonné un peu avec la chimie pratique.
J’ai une formule, mais je ne la livrerai point encore ici, pour éviter les concurrences.
Somme toute, l’urne a été chauffée à blanc : évaporation de l’élément contraire, fusion et condensation de la puissante sympathique, personnalité qui est la mienne , au fond du creuset.
Cette majorité- troupeau dont il était question tout à l’heure, il m’a fallu la manier, la conduire et la décider.
Chacun sait maintenant que le meilleur tapioca est le tapioca Feyeux; de même le meilleur candidat dans le département, chacun sait que c’est le candidat X... On trouve cela partout, dans le chapeau du préfet, sur la buffleterie du garde-champêtre ou la sous -ventrière de M. le maire, et presque sur le dos de mon concurrent. Comment tous ces braves électeurs arriveraient-ils à connaître la supéidorité du tapioca ou celle du candidat, si on ne leur cornait ça dans les deux oreilles, sans relâche et sans répit? — On n’a rien négligé, je vous assure.
Si le candidat Feyeux est le meilleur tapioca, le tapioca contraire est le candidat le plus indigeste, un poison véritable, un destructeur de la famille, de la propriété, du capital, un passe-port pour le bagne et pour Cayenne, un abîme d’obscurantisme et de sanguinaire tyrannie; rien qu’à voir le nom seul du tapioca rival, les enfants des électeurs les moins lettrés sont saisis de vertiges et de crampes d’estomac.
J’ai déjà lu à Paris que des braillards me reprochent d’avoir chanté mon éloge et d’avoir démasqué la turpitude de mon concurrent. Pauvres petits! Fallait-il pas pour leur complaire que je vante les douceurs du candidat rival et que je traîne mon propre tapioca dans la fange de mon département? — Allons donc! J’ai gagné de l’argent grâce à la stupidité généreuse fie mon pays, je lui en dois compte et je le publierai généreusement.