‹ La comédie de notre tempsChapitre 96 sur 121 · ACTRICES · texte numérisé non relu

ACTRICES

COSTUMES ET VISAGES

, je le suis encore, et cela ne m'empêche pas d'avoir de temps en temps la jfoulle.

LE PARADIS DE L’ÉLU

Comment! l’on va me blâmer d’avoir fait quelque chose pour tous ces braves gens que j’aime et que je respecte, en dépit, et peut-être même à cause de leur honnête et respectable bêtise?

Eh bien, oui! j’ai suivi l’exemple d’un honorable de mes amis, je leur ai offert des chaises Isthme de Suez , inconnues jusqu’alors à ces populations primitives. — La chaise a pris, les voisins en achètent par quantités, je gagnerai mon cadeau par la remise des fabricants.

J’ai offert quelques habits bleu barbeau et quelques robes de cotonnade qui ont implanté dans ces cerveaux non encore blasés le goût de l’élégance et des belles manières, sauvegarde des progrès de la civilisation et des mœurs, avenir des maisons de vente et de confection.

On m’a demandé de m’intéresser aux chemins de fer, j’ai promis de faire tous mes efforts pour établir même des tenders de fer pour le travail des champs et le transport des fumiers.

Voilà, certes, qui ne peut faire de mal à personne.

Trois à quatre mille individus m’ont demandé d’obtenir un bureau de tabac, je n’ai eu le courage de repousser personne. Chagriner quelqu’un de tous ces braves gens m’eût été trop dur. L’avenir apprendra ce que j’aurai pu faire. Bonnes gens, je ne vous aurai toujours pas refusé les douceurs de l’espoir.

Allons donc! allons donc! de pareils reproches n’ont rien de sérieux.

On m’a reproché d’avoir offert quelque chose à ces braves gens qui sont mes compatriotes, mes amis, j’ose le dire, et mes électeurs. En vérité, cela passe les bornes du bouffon. Tout le monde sait que les élections à l’Académie française, le premier et le plus remarquable corps du pays, ne se font jamais autrement qu’à table. On assure qu’il n’est pas un académicien qui n’ait trouvé son fauteuil sous sa serviette.

Le poète lui-même l’a dit :

C’est par les bons dîners qu’on gouverne les hommes !

Et moi, l’on voudrait m’interdire de m’essayer bien modestement au gouvernement qui peut être un jour placé dans mes mains ! Allons donc !

Messieurs , allons donc ! Savez-vous , à ces braves gens qui venaient de loin , qui étaient poudreux, fatigués, qui perdirent une journée, savez-vous ce que je leur ai offert? Quelques chopes de mauvaise bière dont Messieurs du Rappel ne voudraient pas un jour qu’il ferait trente-cinq degrés à l’ombre, du vin à quatre sous le litre, un peu de veau froid, du jambon où je ne suis pas bien sûr que ne s’abritaient pas quelques trichines, un peu de fromage d’Italie dans un numéro du Petit Moniteur ou du Petit Journal au choix , du café avec trois quarts de chicorée et un petit verre d’eau-de-vie de pomme de terre.

Est-ce là un de ces bons dîners dont parle le poëte?

Je ne le pense pas, j’offrirais un dîner pareil, par exemple, à M. Monselet ou à M. Chavelte (deux fourchettes d’esprit), qu’ils m’en conserveraient une haine éternelle. Et, franchement, ils ne seraient pas dans leur tort.

Voilà pourtant ce que j’offre aux gens de mon pays, et cela pas chez Véfour ou au café Riche , mais dans de sales bouchons , des cafés borgnes et des guinguettes de sixième classe. C’est vraiment à dégoûter complètement d’un compatriote, et il faut certainement que les miens aient pour moi une affection bien vive , de consentir à être traités de pareille manière.

Vous voyez les racines puissantes que je possède dans le pays.

Une fois tous les six ans ces braves gens sont conviés à celte petite fêle. Assurément il n’y a pas de quoi tant crier. Peut-être veut-ou insinuer que ce régime serait malsain et influerait sur la santé des populations. Je crois qu’il serait difficile de soutenir que le retour régulier d’une alimentation pareille, toutes les six années, puisse exercer une influence vraiment fâcheuse.

Aussi , je suis fort de ma conscience , de mes intentions , et je ne crains rien.

Enfin, j’ai toujours été nommé, et je suis arrivé à Paris. J’ai des envieux, tout le monde en a , je commence à être secoué comme un prunier. Mais ils auront bon clabauder, je serai élu. Si mon élection est cassée, je me représenterai, j’ajouterai un dessert, du fromage de Gruyère ou quelques poires tapées, je promettrai quelques kilomètres de chemins de fer en plus, et tout

LE PARADIS DE L’ELU

sera dit. Mais c’est égal, je commence à être vigoureusement assiégé, bien que mon département soit à trente kilomètres soixante-quinze de Paris. Il est arrivé avant-hier soixante-cinq personnes pour les bureaux de tabac , vingtcinq pour les chemins de fer, trois cent dix-sept pour des pensions. Onze ont couché dans mon escalier, hier j’en ai trouvé un sous mon lit, qui m’a remis une pétition à quatre heures du matin. — Je n’ose plus ouvrir ma commode, de crainte de trouver un électeur couché dans mon tiroir.

Le capitaine des pompiers m’a écrit pour lui acheter une ceinture hypogastrique. La femme du sous-préfet me commande trois robes, six chapeaux et deux mantelets. Le maire du premier canton veut une école de filles et de garçons, et ne me quitte pas; je l’ai conduit hier à Mabille. Le curé arrive après-demain pour sa cloche. Le receveur et la receveuse , pour leur avancement. Un instituteur qui a eu quelques complaisances pour moi, demande une place de professeur de rhétorique à Paris.

Mon paradis me fait un peu l’effet du purgatoire. Je suis des plus aimables et des plus charmants. J’ai de la patience jusque par-dessus les oreilles. Mais laissez-moi faire, si mon élection est validée, si je n’ai pas besoin d’aller me représenter devant tous ces braves gens pour leur demander leur bulletin à nouveau, je donnerai un sérieux coup de balai à tout cela, je purgerai mon escalier, mon antichambre, je mettrai des boulettes au-dessous de mon lit et je ne recevrai plus personne.

Tous mes amis les bons électeurs sauront comprendre qu’il faut me laisser la liberté de réfléchir et de gouverner. — M’en voilà pour cinq ans au moins à être bien tranquille ; nous verrons après.

LES OUVRIERS

Thomasson est un brave colleur de papier que nous avons connu pendant le siège , et qui venait deux fois par semaine avec nous monter la garde et battre la semelle sur les remparts, aux portes du bois de Boulogne.

Depuis ce temps nous ne l’avions pas revu ; il est venu hier coller du papier dans la maison.

— Eh bien ! et les affaires, Thomasson, cela va-t-il?

— Dame! bourgeois, on ne peut pas dire que ça marche. Sauf les raccords et les broutilles , faudrait pas en parler. On dit : Quand le bâtiment va, tout va; sauf quelques maisons à rebâtir qu’on avait brûlées en mai, et qui sont relevées maintenant pour la plupart, il n’y a pas gras. Enfin, le bâtiment ne va pas.

— Heureusement que vous allez voter un de ces quatre matins , peut-être que ça va rarranger tout cela.

— Ah bien oui, parlons-en de voter. C’est ça qui est de l’ouvrage, et ça rapporte de l’agrément que ça fait peur! Pour ça, voyez-vous, bourgeois, j’en ai assez, et je commence à ne pas y voir plus clair que dans un four.

Tenez, m’ajoutait Thomasson, j’ai un de mes parents qui est aussi mon parrain, un homme d’âge maintenant et bien posé; il est conducteur d’omnibus depuis 1830 :

« J’en ai vu de ces changements, qu’il me disait, depuis que je roule comme ça dans les rues de Paris.

« J’ai vu Charles X qu’on a mis à la porte, et puis Louis-Philippe qu’on a fait filer de même, et la République qu’on a effarouchée après, et l’Empire qu’on a esbrouffé à son tour, et la République, et la Défense, et la Commune, et tout le tremblement.

«Ma voiture pendant tout ça s’est appelée tricycle, dame blanche, béarnaise, omnibus. Moi je suis toujours resté à tirer mon cordon, à recevoir

LES OUVRIERS

et à rendre la monnaie depuis sept heures du matin jusqu’à onze heures du soir. J’ai toujours gagné quatre francs cinquante et enfin cent sous. Le vin, qui coûtait quatre sous, maintenant en vaut douze, et la viande qui coûtait douze sous en vaut vingt-deux.

« Voilà tout ce qu’il y a eu de changé pour moi.

« Un beau jour on m’a mis un papier dans la main et on m’a dit : Il faut voter. Pour qui ça voter? Je n’en connaissais pas la queue d’un.

u On m’a dit : En voilà des bons ! J’ai répondu : Ça va, et j’ai voté pour eux sur mon bout de papier. S’ils arrivent, qu’on me disait, ça fera rudement nos affaires, et nous autres travailleurs nous serons heureux comme le poisson dans l’eau.

« Ils ont été nommés à la place d’aulres qui étaient avant eux; ils ont été députés, ministres, préfets, je ne sais quoi. Quant à moi, j’ai toujours continué comme devant à me trimballer à quatre francs par jour sur mon omnibus, et le vin et la viande à augmenter de plus belle.

« Au bout de quelque temps : Faut revoter, qu’on a repris; ceux-là, c’est pas des bons, mais ceux-ci c’est autre chose. J’ai revoté. Les premiers ont filé, les seconds ont pris leur place. Ils sont devenus députés, minisires, préfets, comme les autres, et mon omnibus à moi a continué à rouler, lui dessous, moi dessus, et ainsi de suite toutes les fois.

« On me répond : Mais au moins lu peux voter, c’est flatteur! Eh bien, à dire le vrai, je me fiche de tout ça maintenant comme d’une guigne.

« La politique maintenant, si tu savais comme je m’en bats l’œil! Leurs listes, vois- tu, qu’il me disait, mon oncle, je les mettrais dans un tas, et si je n’avais pas mangé notre chien pendant le siège, je l’enverrais chercher dans le tas la première venue, et je la jetterais dans cette boite qu’ils s’obstinent je ne sais pourquoi à appeler urne, sans seulement la regarder.

« Ce serait pour moi la même chose. Tous ces gens-là qui crient, qui braillent, c’est tous les mêmes, tous farceurs.

« Il faut, m’est avis, qu’il y ait des conducteurs, des cochers, des terrassiers, des boulangers, et même des vidangeurs. Il n’y a pas à dire, tout le monde ne peut pas être député, ministre, préfet, sous-préfet, ni même inspecteur des omnibus.

« Ceux qui vous disent le contraire, et qu’on sera heureux, et qu’il n’y aura rien à faire entre les repas, tous ceux-là, c’est un tas de blagueurs, et vous pouvez le leur dire de ma part. »

— Mais savez-vous, Thomasson, que votre oncle est un philosophe et un sceptique ?

— Je ne sais pas s’il est tout ça, mais c’est pourtant un bon, qui s’est battu en 1830, en 1835, en 1848, en 1852 ; maintenant, il n’en veut plus ; c’est peut-être “l’âge : mais un brave homme, solide, honnête, et qui n’aurait jamais fait tort à son administration d’une impériale de trois sous.

— Il se pourrait bien qu’il eût parfaitement raison, votre oncle ; mais un de ces jours on vous demandera pourtant de voter pour quarante-trois représentants.

— Oui , mais pour cette fois , pas si bête ! J’irai voir ceux de ma liste , et s’ils ne s’engagent pas chacun à me faire au moins coller du papier chez eux tous les quinze jours, rien de fait. Voilà mon caractère. Si je ne gagne rien à tout ça, comme dit le vieux, que de voir changer les bonshommes qui sont en place pour d’autres qui n’y sont pas, et recevoir les horions et les éclaboussures, autant ne pas se déranger et les laisser se débrouiller tout seuls comme ça leur fera plaisir.

Thomasson est certainement un moraliste à sa manière, et son oncle, qui a de l’expérience , encore plus.

Si , dans la langue du peuple , il est convenu que trois déménagements valent un incendie, combien valent d’incendies les révolutions, qui sont un déménagement porté à sa suprême puissance ?

Depuis le commencement du siècle , combien y a-t-il eu de révolutions ? combien y a-t-il eu d’incendies, et qu’est-ce que le Français en général, et la France en particulier, ont pu réellement y gagner?

Les hommes changent seuls, les idées et les moyens restent exactement les mêmes. îl y a deux doctrines qui semblent des programmes; les acteurs seuls varient : Ote-toi de là que je m’y mette, d’une part. Chacun pour soi , chacun chez soi, de l’autre. Toutes deux venant de l’égoïsme pur, raisonné ou déraisonnable , étudié ou instructif.

C’est M. Dupin, le type du bourgeois personnel, qui, dit-on, a formulé cette seconde maxime^ dont l’usage a dépravé les sentiments moraux et solidaires de la bourgeoisie; ce sont toutes les vanités, tous les appétits grossiers et envieux qui ont accrédité l’autre dans toutes les classes.

Les procédés de gouvernement ne varient pas ou varient peu , quels que soient les hommes qui les emploient.

On avait passé sa vie à célébrer la liberté de la presse et à blâmer ses en-

LES OUVRIERS

Iraves, on s’empresse de la frapper immédiatement; on exaltait le suffrage universel, on le condamne.

On mettait au pinacle le droit de réunion , on le combat ou on l’interdit; on blâme le casse-tête pour disperser les groupes, on se sert du cbassepot.

Voilà pourtant ce que nous avons de nos propres yeux vu pendant le règne des amants de la liberté, sous la Commune. Cette bonne Commune, qui supprimait carrément tous les journaux, arrêtait les journalistes qui n’étaient pas de son opinion, et, pour dissiper les groupes sans armes de la rue de la Paix, jouait si généreusement du cbassepot et du feu de peloton.

Si la Commune eût pris définitivement le dessus , l’oncle du brave Tliomasson serait tout simplement remonté sur son marchepied d’omnibus , dans le cas où tous les omnibus n’eussent pas été brûlés, et eût continué à tirer son cordon , à recevoir et à rendre sa monnaie , de sept heures du matin à onze heures du soir.

Quant à Thomasson , il aurait eu pendant quelque temps pas mal de carreaux à remplacer, quelque peu de raccords à faire, et puis c’est tout.

Il est à croire que l’on ne se fût pas bien pressé , pour lui faire plaisir, de construire ces riches maisons et ces beaux hôtels qui donnent du mouvement au travail et de la pâture à l’ouvrier.

Depuis une cinquantaine d’années, Thomasson et son oncle, et ses camarades, et ses frères et amis, qu’ont-ils gagné à tous ces changements? N’eûton pas mieux fait, eux tout les premiers, de ne rien changer, de ne rien bouleverser? Les omnibus eussent roulé de même, et l’on aurait peut-être collé encore plus de tentures et de papier.

L’oncle de Thomasson et lui-même nous paraissent maintenant avoir grand’raison. Mais il est un peu tard !. ..

UN SOUVENIR

Nous étions hier de garde aux remparts. Il était nuit sombre, deux heures du matin environ. La canonnade venait d’être assez forte, et nous regardions mélancoliquement brûler au loin deux belles maisons situées à l’extrémité de Saint-Cloud, et auxquelles des obus venaient de mettre le feu.

— - Triste chose que la guerre! me dit en soupirant mon voisin, triste ! triste ! et quand tout cela finira-t-il?

Quelle misère! quels deuils! quelle barbarie de toute sorte, et puis rien à faire ! rien ne marche !

Tenez, Monsieur, me dit-il, je suis huissier. Eh bien! voici deux mois que je n’ai fait aucune opération, aucune vente. Pas la moindre petite saisie! rien. C’est un désastre.

Cependant, pour être juste, ajoulait-il avec un vague sourire d’espoir, je dois le dire, le succès d’Orléans a changé bien des idées.

UN SOUVENIR

La confiance semble renaître ! Depuis quelques jours nous avons recommencé à envoyer un peu de papier timbré !

En ce moment le caporal de pose venait le chercher pour reprendre la faction.

Les détonations se faisaient entendre de nouveau. Nous voyions un éclair rouge rayer subitement les ténèbres ; puis au loin , dans la projection , un nouvel éclair suivi d’une nouvelle détonation : c’était l’obus, arrivé à son but, qui accomplissait sa mission funèbre.

La flamme des maisons incendiées grandissait, et la fumée grise éclairée de reflets rouges montait en tourbillonnant et se perdait dans l’obscurité d’un ciel noir et plombé.

Le caporal de pose était de retour.

— Je te lui en ai flanqué une de faction, au citoyen huissier! Les pieds crânement dans l’eau, là-bas au coin, un courant d’air de première classe. Une bonne petite bronchite. Ça lui fera du bien. C’est plus fort que moi, ces espèces-là, je ne peux pas les sentir. Autant des Prussiens.

— Cependant, mon ami, il faut être juste; les lois doivent être observées. Il y a des nécessités qu’il faut savoir comprendre.

— Comprendre! comprendre! ces gens-là, ça ne comprend rien! Ça va malgré tout. Si j’étais gouvernement, je ferais un régiment d’huissiers, et je te les lancerais sur Versailles, avec l’ordre de saisir Guillaume, Bismarck et toute sa clique. Au moins ils seraient utiles, et ça leur donnerait de l’ouvrage! les pauvres chéris! On en pleurerait quelques-uns; ça serait toujours ça. En attendant, je vais toujours chercher mes hommes de consigne.

— Bien dur pour les huissiers, notre brave caporal !

— C’est un papetier qui a eu des mots avec eux, me dit le garde national de retour de faction; il ne peut pas les voir. Dans cette vie, il faut savoir se retourner, il n’y a que ça. Tenez, moi, je suis épicier, et j’en suis bien aise. On me blaguait auparavant; maintenant on me fait la cour. A l’huissier, l’ennemi du caporal, j’ai encore vendu hier neuf francs une livre de gruyère qui me revient à dix-huit sous. S’il avait seulement fait la grimace, j’aurais

gardé mon fromage, pour le lui revendre dix francs huit jours après. Des gourmandises, quoi! Avec moi, on ne fait pas ses manières : c’est à prendre ou à laisser.

Voyez-vous , Monsieur, j’ai raté mon affaire; je n’avais pas assez de beurre. Quinze francs la livre, c’est salé, ça me coûtait vingt sous. Si j’avais eu du toupet, je faisais une partie de boîtes de sardines ! Je ne vous dis que ça.

Au prochain siège, je vous promets que je saurai m’arranger de la bonne manière.

On est malheureux, c’est vrai; mais il faut se faire une raison. Je vais toujours, en attendant, me réchauffer d’un petit verre de vieille, et m’allonger sur mon matelas. Jusqu’ici, c’est ce qu’il y a de plus dur dans le siège.

— Les épiciers sont fiers, reprend un autre de mes collègues, le boucher du coin de la rue; mais si le gouvernement était venu fourrer son nez dans leurs affaires, comme il a fait dans les nôtres, ils ne riraient pas tant. C’esfil de la justice, ça? Et puis on vous dit des sottises par-dessus le marché!

— Ah ! Monsieur, reprend un tailleur, un gros qui parle alsacien, tout cela est profondément triste, c’est vrai, mais enfin on vit encore, et si les épiciers n’étaient pas si... choses, on s’en tirerait bien; la vareuse, la tunique, les pantalons , ça marche.

— Parlez pour vous, mon voisin, reprend un autre qui est cordonnier; les ouvriers tailleurs, il y en a encore beaucoup de bancals et pas mal de bossus dans la partie. Ça parle trop peut-être, mais ça travaille encore. Nous, dans notre partie, c’est pas ça.

UN SOUVENIR

Il faut des souliers pour les moblots, pour les gardes nationaux et tout le tra la la. Pas de souliers, pas de soldats; c’est un ancien qui a dit ça et qui s’y connaissait.

On commande des souliers, bon! pas d’ouvriers, ou presque pas. Il faut que je fasse l’exercice, qu’ils disent. Les voilà partis avec leur flingot; ça rapporte trente sous. Ils remplacent quelque épicier, quelque bourgeois pour la faction de nuit. Ça vaut encore une pièce de quarante sous. Avec ça ils font la popotte, ils boivent des petits verres, fument des pipes et jouent au bouchon. Mais pour travailler, nisco !

Et il n’y a pas assez de souliers.

Si j’étais le gouvernement, je ferais un recensement de tous les cordonniers, je les mettrais hors rang comme les ouvriers de l’armée, je les réquisitionnerais et je leur donnerais trente sous, mais à condition qu’ils travailleraient et joueraient du tire-pied. Ceux qui ne travailleraient pas, enfoncés les trente sous!

Un bon cordonnier qui fait des souliers pour les autres qui n’en ont pas, rend plus de services que s’il va se balader et jouer au bouchon sur les remparts.

Comme ça, et il n’y a que ça, on ferait des souliers, et on pourrait marcher... en avant.

— Bravo! le cordonnier.

— Oui, bravo! chacun se doit à tous.

En ce moment, Joseph , c’est ainsi que les moblots et même les Prussiens appellent maintenant le mont Valérien , Joseph éclaire sa masse sombre : c’est une de ses grosses pièces de marine qui tire du côté de Rueil ou de la Malmaison.

L’incendie éclate de plus en plus dans la nuit noire. Le pauvre X..., mon ami, est appuyé sur ces petits sacs de terre qui garnissent les remparts. A la lueur incertaine des maisons qui brûlent, je vois briller ses yeux humides de larmes.

Pauvre X.. . ! Il pense à sa sœur, une compagne aimée de son enfance qu’il a perdue, à son fils que ce mur d’airain, de fer et d’incendies, sépare affreusement de lui , et dont il ne sait ni la vie ni la mort.

(Décembre 1870.)

LE SUFFRAGE DES FEMMES

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