‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 115 sur 200 · GUIDE DU DONNEUR DE DINERS · texte numérisé non relu

GUIDE DU DONNEUR DE DINERS

AMAIS l’homme prudent, qui veut donner à diner et en retirer le juste profit qu'il en espère, ne doit oublier ceci :

L’invitation à diner par un inférieur à un supérieur, surtout quand ce dernier est haut placé, se fait en personne.

Il faut dans ce cas, huit jours avant celui fixé pour le diner, aller faire une visite solennelle et formuler son invitation.

En tout autre cas, les invitations se font par écrit.

Quelques personnes les font par cartes.

Rien ne peut dispenser de donner un dîner pour lequel les invitations sont lancées.

S'il s’agit d’un repas de haute lice et qui ait, pour une circonstance de famille ou de politique, une importance extraordinaire, les billets d'invitation doivent être envoyés aux convives huit ou dix jours d'avance.

Dans les cas ordinaires, trois ou quatre jours d'intervalle sont suflisants.

Il y a plusieurs sortes de diners.

Le diner de famille, où l’on se comporte comme l’on veu.

Le dîner tout à fait amical, où l’on fait comme l’on peut.

Et le diner de cérémonie, qui est celui dont la civilité doit se préoccuper plus particulièrement.

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Il y a aussi le diner sans cérémonie.

Méfiez-vous des diners dits sans cérémonie.

Cette phraséologie ne sert qu’à couvrir ou le sans-gêne, ou l’avarice, ou la gêne. Dans l’un et l'autre cas, il vaut infiniment mieux s'abstenir.

— Cher cousin, il faut venir diner avec nous, sans cérémonie.

— Chère cousine, répondait le cousin en souriant, si ça ne vous faisait

rien, je préférerais un pelit peu de cérémonie.

Martainville avait été invité un jour à diner sans cérémonie. À l'heure dite, il était arrivé, exact au rendez-vous. Le diner fut tellement sans cérémonie, qu'il se bornait presque à des ragobitons de la veille, ou l’art d’accommoder les restes brillait par l'absence de recherche et de comfort.

Martainville, qui avait de l'esprit, mangeait et causait du bout des lèvres, avalant la pilule de son mieux, et trouvant que l'effort essayé pour le recevoir était des plus minces.

Une fois le parti pris, l'invité, qui ne dinait guère n’étant pas gêné par les morceaux, n'en fut cependant ni moins gai ni moins séduisant.

Les maîtres de la maison furent enchantés de leur convive.

Après le repas : — Oh! monsieur Martainville, dirent-ils en chœur, vous êtes charmant; promettez-nous de revenir bientôt, sans facon, nous demander à diner.

— Comment donc, mais certainement, répondit Martainville avec un aimable sourire, tout de suite si vous voulez; je suis tout prêt à recommencer.

Le grand maître et professeur en l’art de manger et de faire manger savamment, Brillat-Savarin, a fait précéder son titre d’aphorismes lumineux, parmi lesquels ceux-ci :

Convier quelqu'un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il est sous notre toit.

Celui qui reçoit ses amis et ne donne aucun soin personnel au repas qui leur est préparé, n'est pas digne d'avoir des amis.

C’est pénétré de ces sages réflexions que l’on doit se-lancer dans l’opération délicate et compliquée qui consiste à donner un grand diner.

Jadis la mission était plus difficile et plus pénible : c'était un usage des plus hospitaliers, qui réservait au maître et à la maîtresse de la maison le soin de découper et de servir les invités.

Maintenant on s’est affranchi de cet usage; le maître d'hôtel et les gens étant chargés de découper et présenter successivement les plats et les vins à Vacceptation des fidèles, les hôtes n’ont plus qu’à surveiller l'exécution du service. Si l’on s'aperçoit d'une erreur, il suffit de faire un signe au maître d'hôtel, qui vient près de vous et recoit tout bas l'indication nécessaire.

Les obligations des maîtres de maison ont été ainsi fort simplifiées, et donner un grand diner n’est plus, à Paris du moins, qu'une question de menu et une question d'argent.

Il est des maisons outillées pour fabriquer des grands diners sur mesure et sur commande, et les transporter en ville. Il en est des dîners comme des enterrements : il y a des diners de toutes les classes, depuis le dîner à grand tralala, jusqu’au simple repas de famille.

Le spéculateur fournit tout pour ces grands diners. Il en est même qui fourniraient jusqu'aux invités, — si cela était nécessaire.

L'industrie sait tout prévoir.

On assure même que ceux qui redoutent de se trouver treize à table au

dernier moment, par l’absence inopinée de quelque invité, ont la ressource

du quatorzième, homme de bonne tenue, garanti par la maison, qui vient,

à point nommé, occuper la place vide, se conduit avec convenance, et part discrètement après le repas. Les appréhensions douloureuses sont ainsi écartées, et l’on dine sans crainte.

Le quatorzième se met sur la note.

Nous avons eu la satisfaction de voir une carte ainsi libellée :

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