LES EMBUCHES DE LA MODE
A femme intelligente saura se prémunir contre les dangers de suivre avec trop de ponctualité les prescriptions de la mode. Les femmes trop petites ont imaginé de porter de hauts talons et des coiffures qui mettaient le visage au milieu du corps, et elles ont dit : C’est la mode. — C’est la mode! ont répété les autres en soupirant, et elles sont devenues trop grandes, par le procédé qui à la fois donnait aux naines une jolie taille, et la faisait perdre à celles
qui l'avaient reçue de la nature,
Les femmes qui avaient de gros pieds plats, des chevilles épaisses ou engorgées, ont dit : Il faut cacher nos pieds ; mais il serait bon aussi de cacher les pieds de celles qui les ont étroits et cambrés, et qui ont les chevilles fines. Elles ont imaginé les robes longues et traînantes, et elles ont dit : C’est la mode. Alors toutes les femmes qui avaient de ces chers petits pieds ont dit : Hélas, c’est la mode ! et elles ont adopté les jupes traînantes.
Heureusement, celles qui ont de jolis petits pieds et même une jolie jambe, ne sont pas complétement dupes, et trouvent toujours quelque façon de ne le point laisser complétement ignorer; mais cela est évidemment une préoccupation et un travail.
Les femmes douées de riches épaules et d’une poitrine bien placée, ont déclaré qu’il était indispensable de découvrir les unes et l’autre presque jusqu’à la ceinture ; elles ont dit : C’est la mode! Et les femmes maigres, noires et osseuses, se sont résignées à découvrir comme elles tous les détails de leur appareil ostéologique.
Celles que la nature avait trop amplement fournies n’ont pas osé se dispenser d’exhiber des richesses trop superflues.
Des femmes trop minces sont arrivées à persuader que la mode et l’élégance consistaient à montrer une taille de guêpe.
Et les femmes trop grasses se sont fait serrer dans des corsets garnis de fer, jusqu’à en perdre la respiration et la faculté de se mouvoir.
Les femmes pâles et d’un teint fâcheux ont déclaré qu’il était élégant de se peindre dé blanc et de rose, et les femmes fraiches se sont empressées de recouvrir de ce même blanc et de ce même rose les roses naturelles de leur teint.
Les femmes pourvues de mains vulgaires ont proclamé indispensable de couvrir toutes les mains de gants, et les femmes à mains fines et élégantes se sont résignées à dissimuler cette supériorité sous un voile uniforme de peau de chevreau.
Les hommes, le sexe prétendu fort, ont eu la faiblesse ou la courtisanerie de subir les mêmes exigences.
Lisez l’histoire.
François [ ayant reçu une blessure à la tête, les chirurgiens coupèrent ses cheveux ras.
Le lendemain, tous les seigneurs et les beaux de la cour supprimèrent les cheveux longs, à la mode sous Louis XII, et parurent en cheveux ras comme François E.
Le roi Henri If, dont les épaules péchaient par leur peu d’ampleur, mit en vogue les maheutres ou fausses épaules.
Sous le même règne, quelques princesses affligées de goître et des seigneurs écrouelleux imposèrent la mode de ces énormes fraises tuyautées qui dérobaient aux yeux leur cou et leurs infirmités.
Sous Francois IL, la cour était peuplée de seigneurs obèses ; ces messieurs
parvinrent à fäire croire que les ventres plats provenaient d’une insuffisance
physique ; aussitôt l’on adopta la mode des ventres postiches. La mode des perruques est venue directement des têtes chauves. Les prétentieux grisonnants du dix-huitième siècle, pour dissimuler leur