Vicomte de Ségur, OEuvreu diverses
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voulait briller et « prétendre à la noblesse des gréées », dissertant alors et tombant dans le galimatias au lieu de causer. Elle attachait une extrême importance au ton, aux manières, poussait la déHcatesse du goût jusqu'à la pue'rilité, et les mauvais plaisants aarfîrmer que celte personne aérienne aurait eu honte de manger du poulet, boire du vin, du lait de vache, et qu'elle disait à BufTon : « Puisqu'il faut du lait dans la nature, pourquoi les colombes ne nous en fournissent-elles pas ? » Et BuiTon lui aurait conseillé de ne boire que du lait d'amandes. De même vouvoyer lui semblant difficile avec son bichon, tutoyer de mauvais goût, elle ne lui parlait qu'à la troisième personne, et pour le désennuyer, lui faisait lire des comédies par sa demoiselle de compagnie. Ayant fait vœu de ne jamais prononcer le mot culotte^ il en résulta pour elle un étrange embarras: elle s'avisait de répéter à un petit jour la plaisanterie du baron de Besenval au duc de Chartres arrivant à Versailles après une absence de six mois: « Je vais vous mettre au courant ; ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce et présentez-vous avec confiance. Voilà tout ce qu'il faut pour réussira la cour. » Arrivée au mot malencontreux, elle s'arrête, confuse, après avoirprononcé la première syllabe. — Apparemment madame attache à ce mot une idée particulière, observe avec bonhomie M. d'Osmond, — Point du tout, repart quelqu'un, c'est, au
contraire, que madame n'en peut détacher une idée toute naturelle. — Pour faire diversion, madame de Rochambeau s'empressa de raconter une amusante espièglerie de feu la duchesse d'Orléans à M. d'Étréhan, celui qu'on appelait; Mon père, bien qu'il n'eût jamais eu de femmes ni d'enfants. C'était un fanatique d'opéra, et, comme le marquis de Lusignan, la Grosse Tête, un confident de femmes. Tous deuK s'étaient arrogé comme un droit cette espèce de sacerdoce, et ils étaient les directeurs de conscience des femmes légères : il ne fallait pour cela que de la modestie résignée et avoir l'air de croire que toutes les intrigues étaient des passions platoniques. Un soir, après dîner, au Palais-Royal, M. d'Êtréhan s'endort profondément en attendant l'heure de l'Opéra. Toute la société se retire, sauf la duchesse d'Orléans et madame de Blot qui, à peine seules, imaginent la mystification suivante : coiffer le bonhomme avec un petit bonnet à papillons, ajouter une rose artificielle coquettement posée sur l'oreille, beaucoup de rouge, une douzaine d'assassins, puis, les valets mis dans la confidence, le réveiller et l'avertir que l'opéra est commencé. Il s'y rend aussitôt, entre dans sa loge et et se penche en avant ; à l'instant, un rire général s'élève : lepèreyani découvrir la cause de cette gaité, se penche davantage encore, regarde de tous côtés' l'hilarité redouble, le spectacle est interrompu, et lui de répéter : « Qu'est-ce que c'est ? qu'est-ce que
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c'est ? » jusqu'à ce que mademoiselle Fel vint et lui présenta un miroir qui le lui apprit.
Diderot et les philosophes avaient mis à la mode la chaleur dans la conversation, et, comme elle se mariait fort bien avec le jargon de la sensibilité, madame de Blot, très passionnée pour Voltaire et Rousseau, estimait l'une et l'autre de bon ton. Pendant une soirée du Palais-Royal, elle s'anima tellement sur la Nouvelle Héloise qu'elle finit par soutenir qu'une femme véritablement sensible aurait besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau si elle avait la certitude d'en être adorée. A cette déclaration, le duc de Chartres, qui n'aimait pas la secte sentimentale et la persiflait volontiers, l'interrompit et supplia plaisamment chacun des assistants de ne jamais révéler pareil secret, parce que Jean-Jacques, s'il l'apprenait, viendrait infailHblement enlever madame de Blot, qui serait à jamais perdue pour M. de Blot, le Palais-Royal, ses amis. Madame de Blot riposta avec aigreur, on réussit à l'apaiser, mais tout d'un coup elle s'avise de remarquer que madame de Genlis n'a pas ouvert la bouche et lui demande pourquoi elle ne donne pas son avis comme les autres personnes. La jeune comtesse répond qu'elle n'a lu ni la Nouvelle Héloïse, ni Emile; son interlocutrice se récrie, observe d'un ton sarcastiqueque c'est là nne. singulière prétention et s'attire cette mercuriale : « Nun, madame, je vois
trop souvent des prétentions ridicules pour en avoir moi-même. Je n'ai point lu ces deux ouvrages, parce que je sais qu'ils ne sont pas faits pour mon âge ; quand j'aurai le vôtre, madame, je les lirai, parce qu'ils contiennent, dit-on, d'excellentes choses et que je pourrai alors en parler sans blesser la bienséance. > Madame de Blot, furieuse, hasarda une nouvelle attaque, eut encore le dessous, bouda, tandis que madame de Genlis, que la société du Palais-Royal avait trouvée fort timide jusque-là, conquit du coup plusieurs admirateurs et se fit une ennemie qui ne lui pardonna jamais. Certes, la réponse était sanglante, mais elle ne vaut pas celle de madame de La Borde à la princesse Borghèse, qui lui demandait son âge : « Il m'est impossible de répondre à Yotre Altesse, je suis plus jeune qu'elle. »
Au moins la conversation de cette cour n'a point ce caractère frivole qu'elle va prendre ailleurs ; comme dans les vrais salons du siècle, elle s'élève sans efforts aux sujets les plus graves, que des anecdotes choisies et de piquantes réflexions viennent égayer à propos. J'imagine qu'on n'y chantait point cette chanson des Chaises percées, appelées par l'auteur : les barones, dont, paraît-il, les dames de la cour raffolèrent, mais on y racontait des histoires que madame de Genlis mettra plus tard à profit, et qui, rassemblées, formeraient de bien aimables dialogues. J'entends par exemple, au milieu d'une belle
discussion sur l'influence des passions, la marquise de Polignac se divertir de M. de Croy, Vbwalide de Cijthêre, un vieillard écloppé, goutteux, portant beaucoup de bijoux gothiques et des tabatières à secret, regardant les jeunes femmes avec une froideur mélancolique, et vantant avec extase les beautés célèbres de son temps. L<à-dessus, on pense à madame de La Ueynière, très belle encore, malgré ses quarante ans et son extrême maigreur, et quelqu'un de rappeler le mot du baron de Breteuil en la voyant : c'est le Cotisée. La conversation tombe sur la fidélité entre époux, et le chevalier d'Oraison recommande aux ménages présents le conseil d'un évêque à Louis XllI : ne faire des coups d'État qu'avec la reine. Arrive M. de Canillac qui interrompt un débat au sujet des querelles des parlements avec la couronne : en traversant le théâtre de l'Opéra, sa perruque s'est accrochée et il a été décoifi'é : voyant son embarras, l'acteur Larrivée, qui fut jadis perruquier, lui a olTcrt de raccommoder le dommage; enelTet, il l'a arrangé, repoudré à merveille, sans quitter son costume d'Agamemnon. Chacun le félicite, et jamais coifl'ure de Gardanne ne reçut tant de compliments. On lui demande des nouvelles : il a été dans l'après-dîner chez madame de ***, une égoïste de la plus belle eau. Klle a une maladie qui l'oblige à passer une partie de sa vie au lit, et cependant reçoit beaucoup de monde. Quf'bju'un se plaignant de la fraîcheur de sa
chambre. — « Comment, dit-elle, il fait donc bien froid? — Il gèle à pierre fendre. » Elle sonne précipitamment et dit à sa camériste de lui apporter un couvre-pied d'édredon. Puis, elle parla d'autre chose. — Quelqu'un chuchote un mot fâcheux de Louis XV. M. deChauvelin, son ami, est frappé d'apoplexie dans les petits appartements et expire subitement en jouant avec lui. Quelques jours après, en alIantàChoisy, un des chevaux de l'attelage royal s'abat et meurt sur place ; quand on vint annoncer l'accident au roi, il dit avec attendrissement : « C'est comme ce pauvre Chauvelin M » — Les commentaires vont leur train, et Scipion opère une diversion utile, car les têtes commencent à s'échauffer. C'est un négrillon de sept ans, choyé, cajolé par la duchesse de Chartres, admis dans le salon où il a les quatre pieds blancs, casse tous les éventails qu'il peut attraper, se faufile sous les chaises des dames qu'il déchausse adroitement,
1. « Cependant, observe madame de Genlis, le roi ne manque pas d'esprit, on cite de lui plusieurs bons mots, et il écrit, dit-on, fort bien. Mais on juge trop légèrement les rois sur des mots irréfléchis et sur des phrases déplacées qui leur échappent quelquefois. On ne songe pas qu'ils n'ont aucun usage du monde. Ils ne causent point; quand ils parlent, c'est beaucoup, c'est tout. Ils ne sont jamais rectifiés par une repartie piquante, ni formés par la conversation. D'après tout cela, il faut avouer qu'un roi qui a du goût et qui n'en manque en rien est une espèce de prodige. Voilà ce qu'était Louis XIV, quoiqu'il ait eu l'éducation la plus négligée. Mais aussi, loin de craindre les gens d'esprit, il se plaisait à les rassembler autour de lui, et toutes les femmes qu'il aima furoni 1res disLinguécr, par leur esprit. »
débite tout ce qui lui passe par la tête. Ne s'aviset-il pas de demander gravement à la princesse de Gonti : « Madame , pourquoi donc avez-vous un si grand nez ? » Jugez de la stupeur des hôtes de céans : on essaie de le faire disparaître, il s'obstine et répète : Je veux savoir ça. On se décide à l'emporter, mais il se débattait en hurlant : c'est que je n'ai jamais vu tm nez si long. Cependant le marquis de Genlis, beau-frère de la comtesse, causeur charmant, mari infidèle et joueur s'il en fût, s'entretient avec madame de Serrent qui admire la coiffure de la marquise, ornée très simplement et gracieusement d'un croissant et d'une étoile qu'il a posée tout à l'heure dans ses cheveux, sans qu'elle s'en aperçût, au moment où elle s'asseyait en voiture. « C'est un talisman sans doute, remarque madame de Serrent, car on peut croire que c'est votre étoile qui vous préserve du croissant, » Ainsi, ce semble, devisait-on dans le salon du Palais-Royal.
J'allais oublier une énigme qui mit en défaut quelques instants la perspicacité de ces belles dames.
Nous sommes deux aimables sœurs
Qui portons la même livrée
Et brillons des mômes couleurs; Sans le secours de l'art. Tune et l'autre est parée ; La fraîcheur est dans nous ce qui charme le plus. Sans marquer entre nous la moindre jalousie,
L'une de nous sans cesse a le dessus.
Et plus souvent encorrune ù l'anlro ost unie.
Nous nous donnons toujours dans ces heureux instants De doux baisers très innocents, Jusqu'au moment qui nous sépare.
Alors, et cela n'est pas rare, On voit, pour un oui, pour un non,
Se détruire notre union ; Mais l'instant qui suit la répare'.
Parmi les pastels littéraires qui abondent sous la plume alerte de madame de Genlis, j'en rencontre deux qui donneront une idée très nette de sa manière, dans un mélange agréable de réflexions morales et de traits qui les soulignent. II s'agit du respect de la société pour ces doctrines de bon goût dont l'opinion forme la seule base. « Ainsi, dit-elle, la femme la plus humoriste et la plus dédaigneuse sera toujours, chez elle, polie, obligeante. Cette espèce d'hospitalité mieux exercée en France que dans aucun autre pays , est une des choses qui contribuent le plus, parmi nous, à l'agrément de la société. On ne se fâche point, on ne se formalise point, on ne se moque point chez soi, on n'y montre ni hicmeiir, ni dédain, ni sécheresse ; voilà des maximes qui sont généralement suivies. Madame de Voyer est une preuve frappante de cette vérité ; avec beaucoup d'esprit, elle est la personne du monde la plus moqueuse, la plus capricieuse et la plus dénigrante envers les gens qui ne lui plaisent point. Rien de tout cela ne s'aperçoit