‹ La comédie de société au 18e siècleChapitre 20 sur 31 · Le mot do l'énigme est: lèvres · texte numérisé non relu

Le mot do l'énigme est: lèvres

chez elle ; qui ne la verrait que là serait persuadé qu'elle est d'une politesse aimable et constante, d'une parfaite égalité d'humeur, et qu'elle est remplie de bonhomie. Il faut pourtant se faire une extrême violence pour savoir se composer ainsi... Avec tous ces défauts et une figure étrange, madame de Voyer a, dit-on, inspiré de grandes passions... Elle a les plus jolis pieds et les plus jolies mains de Paris; d'ailleurs elle est fort laide, elle a le plus grand nez connu de la ville et de la cour ; elle fait elle-même sur cette espèce de difformité des plaisanteries qui ont beaucoup de grâce ; elle prétend que son nez, exactement mesuré, est plus long que sa pantoufle, et ce fait singulier ne paraît à personne une exagération. La belle madame Cases, qui n'a pas de quoi comprendre que l'esprit puisse dédommager du manque de beauté, ne regarde jamais madame de Voyer, son amie, sans éprouver une pitié déchirante, et, pour la consoler de ce malheur, elle lui parlait sans cesse de ses pieds et de ses mains. Ces éloges, continuellement répétés, ont fini par excéder madame de Voyer qui, pour s'en délivrer, pria secrètement le président de Périgni de lui faire un jour une scène sur son nez, quand madame Cases recommencerait ses louanges accoutumées. En effet, à la première occasion, et devant huit ou dix personnes qui n'étaient point dans la confidence, Périgni coupa la parole à madame Cases qui se récriait sur la délica-

tesse et la blancheur des mains de madame de Voyer : « Pour moi, dit-il, ce n'est point du tout là ce qui me charme dans madame de Yoyer ; je ne puis souffrir ses mains et ses petits pieds si vantés ; ce que j'aime le mieux, c'est son nez. » A cette incartade, tout le monde s'étonne, et madame Cases frémit. « Oui, continua le président, son nez ; il est de si bonne amitié, si prévenant; il me fait toujours des avances, tandis que ces mains et ces pieds me repoussent... » Le président de Périgni dit des bons mots et fait des bonnes actions...

Le tableau est vivant, et l'on croit entendre les personnages; l'amie maladroite, un nouvel exemplaire de la Belle et la Béte, consolant à rebours celle qui n'a pas besoin d'être consolée; la marquise de Yoyer qui, à force d'esprit, de beauté sociale, inspire des passions à cinquante ans sonnés. Voilà le bienfait, le miracle de la civilisation; on oublie ce nez, un nez plus long que celui de la princesse de Conti, on ne regarde que les pieds et les mains, et il sera de bon goût d'en devenir amoureux ; car l'héroïne a < des je ne sais quoi qui enlèvent » et, peut-être aussi, dédaigneuse de la pudeur, « cette belle vertu qu'on attache sur soi avec des épingles, » sait-elle faire admirer à propos ce que les femmes ont coutume de cacher. Un visage médiocre reposant sur un corps digne de Phidias, quoi de plus fréquent? Le sot passe à côté, l'observateur intelligent s'arrête.

devine le chef-d'œuvre secret et l'adore. Et puis, l'esprit, la grâce, l'élégance, ne sont-ils pas aussi de la beauté, des facteurs de l'amour, ce fruit charmant de la culture sociale et d'une éducation spiritualiste, sentiment plus fort et plus divin à mesure qu'il s'imprègne d'idéal et d'immatérialité, qu'il transfigure l'objet aimé en empruntant à l'imagination ses prestiges si nécessaires. Cervantes est un grand moraliste, et comme il a raison de rendre l'immortel chevalier de la Manche amoureux de Dulcinée de Toboso ! Comme, du plus au moins, cette histoire est notre histoire à tous ! La plus belle personne du monde résisterait-elle à l'analyse d'un juge capable de s'élever au-dessus des passions humaines? Ne serait-elle pas devant lui comme les dames de l'île des Géans devant Swift, qui trouvait leurs traits si grossiers et leurs cheveux pareils à des cordages? Et d'autre part, l'être le plus enfoncé dans la matière peut-il s'empêcher de parer de charmes qu'elle ne possède nullement la créature qu'il poursuit de ses désirs? Aussi a-t-on toujours l'âge et la beauté des sentiments qu'on inspire, sinon de ceux qu'on éprouve, et la femme qui ramasse épars , et comme flottants, les éléments de grâce et d'illusions répandus dans les âmes par les poètes, pour s'en faire une ceinture de Vénus, semble la magicienne par excellence; à l'encontre de Circé, elle métamorphose les hommes en idéalistes et sème à son tour

des rêves plus vrais que la froide réalité, de la graine de bonheur.

Dans le portrait de madame Necker et de madame deStaëP, la manie critiquante de madame de Gcnlis se montre à découvert; il y a aussi défaut d'affinités électives, elle n'a point pénétré ou voulu comprendre ces âmes vraiment grandes, et, de penser combien, en disant des choses assez vraies prises une à une, on arrive à peindre faussement un caractère, une telle idée a de quoi rendre circonspect le lecteur, inspirer quelque modestie à l'écrivain. C'est d'ailleurs un procédé vieux comme le monde, celui de l'adv^ersaire habile qui frappe en gardant l'apparence de l'impartialité. Aussi bien madame de Genlis se pipe elle-même, sa vanité donne le change à ses passions, elle croit n'avoir de haine pour personne, pèse mérites et

1. Dans son beau livre sur madame Necker, M. d'tlaussonville remarque que madame de Genlis n'avait pas toujours été aussi frappée de la mauvaise éducation de mademoiselle Necker, car elle écrivait un jour à sa mère : « S'il est vrai que de grands exemples puissent seuls donner de frappantes et d'utiles leçons, quelle femme, quelle mère donna jamais à sa fille une meilleure éducation que celle que mademoiselle Necker reçut de vous ? Elle a trouvé dans la maison paternelle tout ce qui pouvait lui inspirer le goût de la bienfaisance et de la vertu, et lui apprendre à n'apprécier que la considération du mérite personnel et de la véritable grandeur. 1) Rien de plus juste, mais les grands exemples ne remplacent pas les mille petits soins de l'éducation journalière, et lorsque l'excellent écrivain rapporte que, très jeune encore, la fille de madame Necker était célébrée en vers, en prose, par Marmontel , Crimm, llaynal, avait déjà sa petite cour, il reconnaît lui-jnême les inconvénients de cette vie en public.

démérites dans une balance de précision ; elle est une justicière, et s'étonnera toujours que les gens visés par ses infaillibles décrits ne s'inclinent point, prétendent lui appliquer la peine du talion. Donc c'est grand dommage que madame de Staël ait été élevée dans l'admiration du phébus et du galimatias, qu'elle ait négligé la lecture des grands écrivains du siècle de Louis XIV, surtout qu'elle n'ait pas été la fille ou l'élève de madame de Genlis qui lui eût inculqué des principes littéraires, des idées justes et du naturel. Regret plaisant, que l'on peut partager dans quelque mesure, car l'éducation de Corinne aurait changé de direction, et pondéré peut-être son impétueux génie. « Madame Necker l'avait fort mal élevée, en lui laissant passer dans son salon les trois quarts de ses journées, avec la foule des beaux esprits de ce temps, qui tous entouraient mademoiselle Necker; et tandis que sa mère s'occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec mademoiselle Necker sur les passions et sur l'amour. La solitude de sa chambre et de bons livres auraient mieux valu pour elle. Elle apprit à parler vite et beaucoup sans réfléchir, et c'est ainsi qu'elle a écrit. Elle eut fort peu d'instruction, n'approfondit rien ; elle a mis dans ses ouvrages non le résultat de souvenirs de bonnes lectures, mais un nombre infini de réminiscences, de conversations incohérentes. Madame Necker était une

personne vertueuse, calme, sèche et compassée, sans imagination; elle avait pris, de ses liaisons avec M. Thomas, un langage emphatique qui contrastait singulièrement avec la froideur de ses sentiments et de ses manières; elle était étudiée en tout; elle se composait un rôle pour toutes les situations, pour le monde, et pour le commerce intime de la vie ; elle le dit elle-même dans ses Souvenirs. Elle y donne des règles sur la manière dont on doit causer tête à tête avec son amie. Au reste, avec ses préparations, elle était toujours égale, obligeante; et même, ne calculant que sur l'amour-propre des autres, elle était constamment louangeuse à l'excès. Voici une anecdote curieuse sur madame Necker, que je tiens de l'homme du monde le plus incapable de faire un mensonge, le marquis de Ghastellux. Dînant chez madame Necker, il arriva le premier, et de si bonne heure que la maîtresse de maison n'était pas encore dans le salon. En se promenant tout seul, il aperçut à terre, sous le fauteuil de madame Necker, un petit livre ; il le ramassa et l'ouvrit ; c'était un petit livre blanc qui contenait quelques pages de l'écriture de madame Necker. Il n'auraitcertainement pas lu une lettre, mais, croyant ne trouver que quelques pensées spirituelles, il les lut sans scrupule; c'était lapréparation du diner de ce jour, auquel il était invite' : madame Necker l'avait écrite la veille, il y trouva tout ce qu'elle devait dire aux personnes invite'es les

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plus remarquables; son article y était, et conçu en ces termes : Je j^cirlerai au chevalier de Chastellux de la « Félicité publique » e^ « d'Agathe » (deux de ses ouvrages), madame Necker disait ensuite qu'elle parlerait à madame d'Angevilliers sur Vamour^ et qu'elle élèverait une discussion littéraire entre MM. Marmontel et de Guibert. Il y avait encore d'autres préparations que j'ai oubliées. Après avoir lu ce petit livre, M. de Chastellux s'empressa de le remettre sous le fauteuil. Un instant après, un valet de chambre vint lui dire que madame Necker avait oublié, dans le salon, ses tablettes; il les chercha et les lui porta. Ce dîner fut charmant pour M. de Chastellux, parce qu'il eut le plaisir d'entendre madame Necker dire mot à mot tout ce qu'elle avait écrit sur ses tablettes. »

Voilà donc deux règles de conduite mondaine, l'une générale, absolue, l'autre particulière et plus douteuse. Ne montrer chez soi ni humeur, ni sécheresse, ni dédain, ne point se moquer des présents ni des absents, quel excellent principe pour toutes les maîtresses de maison ! Célimène ne l'observait guère, et ses imitatrices sont autrement nombreuses que celles de madame de Voyer. Avec quelle facilité n'entend-on pas sacrifier au désir de paraître spirituelle, bien informée ou impartiale, les amisdu second et même ceux du premier degré ! Comme si de telles impartialités n'étaient point des espèces de trahisons,

comme si l'on n'était pas l'avocat d'office, le remplaçant de ceux qu'on aime ! Qu'elles sont rares celles qui dans leur salon ne permettent point qu'on plaisante ou qu'on critique leurs amis, mais savent les défendre et les louer comme il convient! Et quelle vérité effrayante dans cette réiïexion d'une femme de notre temps : « Mon mari et mon frère m'aiment beaucoup, je suis sûre d'eux, et cependant je ne voudrais pas les entendre parler de moi pendant une heure ! » Oui, l'on comprend mieux le charme indicible de cette société du xviif siècle, où le cœur parlait avec esprit, si, comme l'assure madame de Genlis, ces règles faisaient loi. Préparer la conversation d'un dîner avec le même soin que son menu, repasser ce qu'on dira à point nommé, de telles précautions peuvent paraître singulières aux esprits amoureux d'imprévu, de liberté absolue dans la causerie : encore témoignent-elles de quelque modestie , d'un désir très grand de charmer ses convives. Une maîtresse de maison, qui a le goût de l'ordre et de la mesure, redoute les ruades de parole, sait que le choix des sujets n'est pas indifférent pour faire briller ceux de ses hôtes qui se renferment volontiers dans le silence et préfèrent écouter. Un dîner pour elle est comme une symphonie ou comme le discours dont l'orateur a préparé les principales tirades; elle a quelques raccords pour combler les lacunes, remplir les moments de chômage, mais les cadres n'ont rien de

rigide, et elle s'applaudira des digressions heureuses qui varient le thème qu'elle insinue adroitement, car tout set dans tout, et de mémo qu'il ne fallait à Vanini qu'un brin d'herbe pour croire à l'existence du Dieu qu'on l'accusait de nier, ainsi le sujet le plus limité, le plus simple, ouvre les portes de l'infini, s'il se présente à la pensée de l'homme capable d'en lii-cr tout ce qu'il contient.

An physique, je suis du genre féminin, Mais, au moral, je suis du masculin.

Mon exislence hermaphrodite

Exerce maint esprit malin ;

Mais la satire et son venin

Ne sauraient ternir mon mérite.

Je possède tous les talents.

Sans excepté celui de plaire ;

Voyez les fastes de Gylhère

Et la liste de mes amants;

El je pardonne aux mécontents

Qui seraient de l'avis contraire.

Je sais assez passablement

L'orthographe et l'arillirniHique ;

Je déchiffre un peu la musique

Et la harpe est mon instrument *.

1 . Mémoires de madame de Genlis et Souvenirs de Félicie, 10 volumes. — Théâtre d'éducation. — Dmmes sacrés. — Théâtre de société. — Contes moraux. — Adèle et Théodore. — Mademoiselle de Clermonl. — Les Chevaliers du Cngne. —

A tous les jeux je suis savante,

Au trictrac, au trente-et-quarante,

Au jeu d'échecs, au biribi,

Au vingt-et-un, au reversi,

Et, par les leçons que je donne

Aux enfants sur le quinola,

J'espère bien qu'un jour viendra

Qu'ils pourront le mettre à la bonne.

C'est le plaisir et le devoir

Qui font l'emploi de ma journée.

Le matin, ma tête est sensée,

Elle devient faible le soir.

Je suis Monsieur dans le lycée,

Et Madame dans le boudoir.

Avant d'essuyer brocards et satires des gens de lettres qu'elle jugeait sévèrement, des philosophes dont elle dénonçait les doctrines, des gens du monde

Les deux Réputations. — Les Mères rivales. — Le siège de la Rochelle. — Mademoiselle de Laf'ayette. — Vie pénitente de madame de la Vallière. — Vie de madame de Maintenon. — Les Annales de la Vertu. — Les Veillées du château. — Discours moraux. — Les Vœux téméraires . — Cours d'éducation. — Leçons d'une Gouvernante. — Brochure sur Véducation du Dauphin^ 1790. — Les Petits Emigrés. — La religion considérée comme l'unique base du bonheur et de la vétHtable philosophie. — De l'influence des femmes sur la littérature. — Discours sur la suppression des Couvents de religieuses et sur l'éducation publique des femmes, 1790. — Herbier moral ou recueil de fables nouvelles et autres poésies fugitives. — Le petit La Bruyère, ou caractères et mœurs des enfants de ce siècle. — Les Fleurs. — Histoire de Henri le Grand. — Palmire et Flaminie. — De l'emploi du temps. — Le La Bruyère des domestiques. — Le dernier Voyage de Nelgis, etc..

qu'elle désignait à la malignité publique dans ses romains à clef, madame de Genlis savoura pleinement les triomphes sans nuages et les charmes de la lune de miel littéraire*. Son premier ouvrage eut pour objet une belle action qui lui porta bonheur. Un gentilhomme de Bordeaux, M. de Queissat, avait été condamné, avec ses frères, à payer une somme de soixante-quinze mille livres à un négociant que ceux-ci avaient blessé dans une altercation : ils ne possédaient aucune fortune, et, faute de verser cette somme, devaient rester en prison toute leur vie. Madame de Genlis, suppliée par M. de Queissat, lui vint généreusement en aide, rédigea un mémoire, et l'avocat Gerbier lui ayant conseillé de publier à son profit les pièces qu'elle faisait jouer à ses filles, devant un auditoire trop nombreux, en souvenir de ses rôles d'autrefois, elle demanda à M. de Genlis et obtint l'autorisation de le faire. L'édition se vendit en quelques jours, la famille royale, les princes donnèrent l'exemple, un Russe apporta raille écus pour un exemplaire, et, tous frais payés, l'ouvrage produisit quarante-six mille francs, dont se contenta le négo-

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