‹ La comédie de société au 18e siècleChapitre 21 sur 31 · On prétendait, assez faussement ce semble, que La Harpe · texte numérisé non relu

On prétendait, assez faussement ce semble, que La Harpe

lait son teinturier littéraire et qu'il eut part à ses bonnos

grâces. Madame de Genlis, écrit Talleyrand, a toujours cédé

aisément, pour éviter le scandale de la coquetterie; Golnct

l'appelait : la Coquette du Paradis, et la satire faisait rage :

La Genlis se confond en efforts superflus :

La Vertu n'en vent pas, le vice n'en veut plus.

ciant. L'enthousiasme fut général, le Théâtre d'éducation porté aux nues par Grimm, La Harpe, traduit en plusieurs langues. Lettres, vers, éloges se multipliaient : « Je ne suis plus amant de la nature, écrivait Buffon ; je la quitte pour vous, qui faites plus et qui méritez mieux. Elle ne sait que former des corps et vous créez des âmes. . . Votre charmant théâtre m'a fait autant de plaisir que si j'étais encore dans l'âge auquel vous l'avez consacré... Chaque trait porte l'empreinte de votre âme céleste. Vous l'avez peinte en chaque scène sous un emblème différent et sons la morale la plus pure. » D'Alembert cherchait à l'enrôler dans le clan philosophique : à propos de ses pièces tirées de l'Ëcriture Sainte, il lui conseilla amicalement de ne plus parler de la religion, parce que cette mode était passée^ mais de consacrer sa belle imagination à des sujets purement moraux ; alors elle réunirait tous les suffrages, et il proposerait à l'Académie de créer quatre places de femmes, afin de la mettre à leur tête : les trois autres académiciennes seraient mesdames de Montesson, d'Houdetot et d'Angivilliers. Elle répondit qu'elle ne saurait séparer la religion de la morale, et qu'elle combattrait de toutes ses forces la fausse philosophie . La dispute s'échauffa, d'Alembert s'en alla furieux et ne revint plus : déjà d'ailleurs un quiproquo avait failli amener la brouille ; le philosophe lui envoyait ses discours à mesure qu'il les faisait imprimer ; un jour,

il lui adressa un éloge de La Condamine sans nom d'auteur, elle le lut avec plaisir, et lui écrivit qu'elle l'aimait infiniment mieux que tous les précédents. Il était de Condorcet.

Une fois lancée dans la carrière, madame de Genlis ne s'arrête plus et va la parcourir jusqu'au bout : elle entasse Pélion sur Ossa, accumule notes, extraits, se répète, écrit de la même plume les Chevaliers du Cygne et des livres sur la religion : elle publie ses innombrables volumes pour rendre service d'abord, et pour la gloire, puis, à partir de l'émigration, elle travaille pour vivre, et comme l'ordre, l'économie ne sont point ses vertus dominantes, qu'elle a, elle aussi, un trou dans la main, ils se succéderont sans interruption pendant quarante ans et plus. Mémoire excellente, volonté, méthode et puissance de travail, ces dons précieux lui permettent de mener de front plusieurs besognes, et c'est le plus sérieusement du monde qu'elle se proposait de refaire dans sa vieillesse y Encyclopédie^ une Encyclopédie ad iisum Delphinij purgée des hérésies philosophiques, à l'usage des âmes bien pensantes : elle en parle à plusieurs reprises dans ses Souvenirs. L'esprit personnel, le coloris, la fraîcheur d'expression et l'invention lui sont à peu près étrangers ; nulle profondeur dans la pensée, un style agréable et simple, une exposition très claire, un récit naturel et bien conduit, voilà le train ordinaire de ses ouvrages. Ne lui demandez pas

de mettre en relief les contrastes puissants du vice et de la vertu, les ressorts cachés de la nature et des passions, mais elle excelle à pénétrer les petits intérêts qui agitent la société, les nuances fugitives des modes, à donner de la physionomie sans caricature aux mœurs du jour, aux caractères individuels. Beaucoup de ses contemporains ont vu en Mademoiselle de Clermont un chef-d'œuvre qu'ils comparent de bonne foi à la Princesse de Clèves, au Comte de Comminges ; Sainte-Beuve lui-même confesse avoir cru longtemps que c'en était un, et c'est déjà beaucoup pour madame de Genlis qu'il ait eu cette pensée. Mademoiselle de Clermont, petite-fille du grand Gondé, aime le duc de Melun, et, malgré la distance qui les sépare, elle se décide à l'épouser en secret. Les combats de délicatesse des deux amants, les remords de la princesse, forcée de faire les avances, en raison même de son rang, le mariage, la mort du duc, causée par un accident de chasse, voilà tout le plan de la nouvelle qui, après un début assez heureux, tourne court et se perd dans une fausse sensibilité. Gomment expliquer que ce qui nous semble aujourd'hui presque commun et banal ait paru jadis gracieux, émouvant, pathétique ? Sans doute parce que le goût littéraire a ses évolutions, comme la philosophie, l'histoire, comme la civilisation. A Mademoiselle de Clermont^ je préfère de beaucoup le roman des Petits Emigrés : ici la force tragique des événements

porte l'auteur et communique au livre une partie de son prestige ; et puis, madame de Genlis a partagé les tristesses de l'émigration, elle a senti, souffert ce qu'elle raconte, elle écrit sous la dictée du malheur, et comme tant d'autres, elle ne dit bien que ce qu'elle a vu ou observé. Il convient d'ajouter que les mères de famille reliraient avec profit ses livres d'éducation, elles y trouveraient beaucoup de leçons pratiques, des préceptes utiles pour donner aux enfants le pli du bien, des traits tels que cette réponse d'un jeune -juçon auquel on demande pourquoi il ne se défend pas contre un autre qui le bat : < Je ne peux pas, je suis le plus fort. » Le malheur est que le diable y montre quelquefois son pied fourchu, qu'elle a des distractions, des heures où elle oublie ce qu'elle doit à son sexe ; ainsi dans les Veillées du château, il est ([uestion de fausses couches ; dans sa brochure sur Téducation du dauphin, en 1790, brochure inspirée par son animosité contre la reine', elle prétend qu'une nation libre ayant le droit de surveiller Téducalion du prince, doit en connaître tous les détails, et propose un journal, publiant le plan de

1. D'après madame Gampan {Mémoires, t. 111, p. 91), cette inimitié eut pour point de départ une démarche de la duchesse de Chartres, alors fascinée par l'esprit de la gouvernante de ses enfants ; un soir, à la cour, elle excusa celle-ci de ne point paraître le jour des révérences pour la naissance du dauphin. La reine observa un peu sèchement que, dans une ' mblahle circonstance, la duchesse de Chartres se ferait \Lcuser, qu'assurément la célébrité de madame de Genlis

ses études, l'emploi de toutes ses heures, les fautes et les bonnes actions de l'élève, bref, un plan complet d'inquisition; elle-même fît des journaux pour les jeunes princes d'Orléans, mais il n'c'tait pas question de les publier. Ainsi enfin, dans Adèle et Théodore, le monde chercha des noms vivants aux personnages du roman et ne les trouva que trop aisément. La baronne d'Almane ' , une perfection, était madame de Genlis elle-même, madame de Surville était madame de Montesson, madame de Valée, la comtesse Amélie de Boufflers, et derrière le pseudonyme de madame d'Olry les initiés découvraient madame de La Reynière. Le portrait amusa la ville et la cour, en voici quelques passages :

La fortune immense qu'elle possède n'a pu la consoler encore du chagrin d'être la femme d'un financier ; n'ayant point assez d'esprit pour surmonter une pareille faiblesse, elle en souffre d'autant plus qu'elle ne voit que des gens de la cour, et que sans cesse

aurait pu faire remarquer son absence, mais qu'elle n'était pas de rang à se faire excuser. La guerre commença, guerre de critiques et de réflexions peu indulgentes, envenimée par les indifférents, cette peste sociale, toujours enchantés de rapporter à celle-ci les épigrammes de celle-là.

1. Madame d'Almane serait admirable si elle-même ne s'admirait pas toujours par l'organe de tous les autres personnages à qui elle fait chanter ses louanges. Il est trop clair que l'institutrice, qui n'est autre que madame de Genlis sous le nom de madame d'Almane, n'a pas compté la modestie au nombre des vertus qu'elle veut enseigner à ses élèves. » (l.a Harpe. Correspondance liltéraire.)

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