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tout lui rappelle le malheur dont elle gémit en secret. On ne parle jamais du roi, de la reine, de Versailles, d'un grand habit, qu'elle n'éprouve des angoisses intérieures si violentes qu'elle ne peut souvent les dissimuler qu'en changeant de conversation. Elle a d'ailleurs pour dédommagement toute la considération que peuvent donner beaucoup de faste, une superbe maison, un bon souper et des loges à tous les spectacles. Au reste, elle n'aime rien, s'ennuie de tout, ne juge jamais que d'après l'opinion des autres, et joint à tous ces travers de grandes prétentions à l'esprit, beaucoup d'humeur et de caprices et une extrême insipidité. Quoique fort orgueilleuse d'être une fille de qualité, elle n'a pas montré le moindre attachement pour son père, parce qu'il a quitté le service et le monde et qu'elle n'en attend rien. Elle n'aime point madame de Yalmont, qu'elle ne regarde que comme une provinciale, et elle a sans doute oublié qu'elle eut une sœur religieuse... ^ »
En attendant qu'elle songeât à corriger V Encyclopédie^ notre comtesse, obéissant à un usage aussi absurde que répandu, refait des ouvrages d'anciens
1. On assure qu'après avoir lu celle salire, madame de Ea lleynière se contenta de dire : « Je ne sais pourquoi madame le Genlis oublie un Irail dont personne ne devait se souvenir aussi bien qu'elle, c'est que celle femme de financier a poussé l'insolence autrefois jusqu'à donner des robes à une demoiselle de qualité de ses amies : il est vrai que la demoiselle n'était connue alors que par sa jolie voix et son talent pour la harpe.
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auteurs, par exemple les Trois Sultanes de Favart : il s'agissait, il est vrai, déjouer la pièce ainsi accommodée. Elle s'y donna un rôle très brillant dans lequel elle chantait, dansait, jouait du clavecin, de la harpe, de la guitare, de la musette, du tympan et de la vielle : Ouf ! ses amis (elle en eut, et de fort dévoués) lui offrirent plus tard une fête vraiment originale : des tableaux en action tirés de ses ouvrages, avec une symphonie en guise d'intermède entre chaque tableau. On se plaît à espérer qu'ils en avaient oublié quelques-uns.
Mais le meilleur de tous ses ouvrages, et, j'imagine, son meilleur titre à la gloire, c'est l'éducation des princes et princesses d'Orléans. Madame la duchesse de Chartres, alors sous le charme, la nomma gouvernante de ses filles dès le berceau : elle-même quittait le rouge (grand événement dans la vie d'une femme de qualité), se séparait du monde, et, à l'âge de trente et un ans (1777) entrait de son plein gré au couvent de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint- Dominique, où l'on avait bâti sur ses plans un joli pavillon au milieu du jardin. Couvent de bon ton, où elle avait un salon très fréquenté et recevait des visites d'hommes jusqu'à dix heures du soir, dont la règle accommodante n'empêche ni une loge à la Comédie-Française, ni les villégiatures à Saint-Leu, au château de la Motte, ni les voyages à Paris ou dans l'intérieur de la France avec les élèves : un
compromis entre la vie trop dissipée du Palais-Royal et les rigueurs de l'existence cloîtrée. En 1782, le duc de Chartres, dont les sentiments pour madame de Genlis devaient tourner en haine ceux de la duchesse \ la désigna comme gouverneur de ses trois fils : M. le duc de Valois, le duc de Montpensier, le comte de Beaujolais. (On sait qu'une des jeunes princesses mourut en bas âge, et que le duc de Montpensier, le comte de Beaujolais ne vécurent pas jusqu'à trente ans) . La chose advint d'une manière assez piquante. Le duc consultait la comtesse sur le choix d'un gouverneur, choix impérieusement urgent, disait-il, sans quoi ses enfants auraient le ton de garçons de boutique. Le matin même, le duc de
1. Quant à M. de Genlis, il s'était de bonne heure ménagé des consolations, et avait môme pris les devants, si j'en crois une anecdote assez salée. Il était le principal bailleur de fonds d'une certaine demoiselle Justine, et, la surprenant en tête à tète d'oreiller avec son guerluchon (son amant préféré, mais non en titre), le marquis de Lawœstine, il se montra assez indiscret pour lui reprocher sa félonie. « Ingrat que vous êtes, gémit-elle, vous me traitez ainsi quand je me donne une peine de chien pour engager ce jeune homme, qui doit être un jour immensément riche, à épouser votre fille. » Une explication si topique apaisa tout : on consentit à ne plus troubler la négociation, sous cette réserve que mademoiselle Justine partagerait équilablement ses faveurs entre le beaupère et le futur gendre, et le mariage fut en elTct déclaré bientôt. Mademoiselle de Genlis se maria à quinze ans, et, selon l'usage, resta encore deux ans auprès de sa mère avant d'aller habiter avec son mari. M. de Genlis hérita quelques années plus tard de la maréchale d'Étrée, prit le titre de manjuis de Sillery, et, ayant suivi la fortune du duc d'Orléans, fut guillotiné en 1793.
Valois ne lui avait-il pas dit qu'il avait bien tambouriné à sa porte, et ajouté, en parlant des promenades de Saint-Cloud, qu'on était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait par les cousins ? Madame de Genljs ayant proposé MM. de Schomberg, de Durfort, de Thiais, il refusa, objectant que le premier rendrait ses enfants pédants, que le second leur donnerait de l'exagération et de l'emphase, que le troisième était trop léger. « Eh bien ! moi, fit-elle en riant. — Pourquoi pas? » reprit-il sérieusement. Sa tête s'exalta, elle entrevit la possibilité d'une chose extraordinaire et glorieuse, et se laissa entraîner. La duchesse de Chartres fut ravie , le prince fit part de son choix à Louis XYI, qui l'agréa; tous les hommes du Palais-Royal, à l'exception de M. de Schomberg, montrèrent un dépit extrême, et le monde se vengea en raillant madame la gouvernante-gouverneur.
On était convenu de garder comme sous-gouverneur le chevalier de Bonnard, mais l'ide'e d'obéir à une femme l'exaspéra et il donna sa démission. Bien que le duc de Valois n'eût encore que huit ans, madame de Genlis obtint pour lui le traitement qu'on accordait aux gouverneurs qui avaient terminé une éducation. C'était un homme d'esprit qui rimait agréablement, mais dont les manières laissaient parfois à désirer; il fit, sur le Théâtre d'éducation de la comtesse, des vers qui finissaient ainsi :
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Ces drames si beaux, si parfaits, ÎVc sont pas ceux de vos ouvrages Que j'aimerais mieux avoir laits.
M. de Boiinard fut remplacé par M. Lebrun, ancien secrétaire de M. de Genlis, et l'on garda l'abbé Guyot auprès des jeunes princes. Ce dernier avait été en Russie chargé d'affaires par inte'rim pendant quelques mois, et il affectait de paraître si occupé de cet emploi que Catherine II l'appelait : « M. le surchargé d'affaires. »
En même temps qu'elle s'inspirait des idées de Fénelon, de RoUin, la gouvernante innova résolument, montrant dans cette mission toute nouvelle un esprit original et pratique, une persévérance qui ne se démentit pas une seconde pendant douze ans : elle semble répudier les systèmes philosophiques, mais quelquefois s'approprie les opinions de Locke, de Jean-Jacques, en les pliant au caractère de ses élèves, et se souvient de Montaigne, ce grand maître dans la science de la vie, qui veut que l'on conduise également le corps et l'àme comme une couple de chevaux attachés au même timon, que l'enfant ne die pas seulement sa leçon, mais qu'il la fasse, que le précepteur ne se contente pas de pilloter la science dans les livres et de la loger au bout de ses lèvres pour la dégorger et mettre au vent. « Nous prenons en garde les opinions et le savoir d'autrui, et puis c'('«f tnjjl: il fnut h'« fairo nolros. Que nous sert-il
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d'avoir la panse pleine do viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie ;... il ne faut pas attacher le savoir à Tâme, il l'y faut incorporer ; il ne l'en faut pas arroser, il l'en faut teindre. » A l'exemple de Montaigne, madame de Genlis n'aime guère cette éducation livresque qui ne laisse que des mots dans l'âme des enfants, tandis que les faits y font naître des idées et gravent des souvenirs ineffaçables. Ils ne retiennent bien, pense-t-elle, que ce qu'ils ont appris avec plaisir ; donc il faut cacher les préceptes sous des couleurs séduisantes, leur rendre l'étude aimable, en ôter les épines inutiles ; de là ses livres d'éducation. Bossuet n'a-t-il pas composé des abrégés, Fénelon des dialogues et Télé^naque pour son élève, madame de Maintenon des conversations pour Saint- Cyr, La Motte des sommaires historiques ? Point de rêveries ni de paradoxes dans le goût de Duclos ou de Galiani, qui voit dans l'éducation un instinct et un effet du hasard ; surtout pas de système absolu ; l'éducation ne donne beaucoup qu'à ceux qui sont nés riches, elle corrige, développe, perfectionne, elle ne crée point ; seconder les dispositions naturelles, ne point prétendre les forcer, voilà ce qui importe avant tout.
« Madame de Genlis, écrit madame d'Oberkirch, est fort belle, fort spirituelle, un peu pédante aussi ; c'est une madame Necker élégante. Je ne sais qui l'a
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représentée en caricature, armée d'un bâton de sucre et d'une férule ; c'est absolument la vérité. » Voilà l'impression frivole des gens du bel air. A un autre pôle, Sainte-Beuve signale un défaut grave qu'on va reconnaître dans cette éducation trop touffue, trop réaliste : V absence du sentiment de V antiquité, du génie moral et littéraire qui en fait Vhonneur, de Vidéal élevé qu'il suppose. Rien de plus certain, mais le progrès accompli était déjà très grand et l'essentiel obtenu.
Chaque matin, les princes levés à sept heures, au Palais-Royal, prennent avec l'abbé Guyot leur leçon de latin, d'instruction religieuse, avec M. Lebrun celle de calcul ; puis on les amène à Belle-Chasse à onze heures et madame de Genlis se charge d'eux jusqu'à neuf heures du soir. M. Lebrun rédige un journal détaillé de leur existence, le remet à la gourvernante qui, en marge, inscrit ses observations; elle a aussi un journal particulier qu'elle lit et fait signer tous les jours aux enfants. Ceux-ci manifestent quelque aversion pour le grec ; elle se met à l'étudier, prend un maître et affecte un grand enthousiasme pour cette langue ; au bout de six semaines, ils réclamèrent un professeur et elle attacha à leur éducation un excellent helléniste, M. Le Coupey ; ils apprirent très bien le grec, et dans sa chambre ; d'ailleurs, ils ont des maîtres de toutes les choses qu'elle n'enseigne pas elle-même. Aux promenades du matin,
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on ne parle qu'en allemand ; à celles du soir, au dîner, en anglais; on soupait en italien. Un pharmacien, bon botaniste, bon chimiste, les accompagne ; un Polonais M. Mérys, enseigne le dessin ; il fit une lanterne magique historique, peignit sur verre l'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire romaine, celle de la Chine et du Japon ; les élèves la montrent tour à tour une fois par semaine. A Saint-Leu, chacun a un jardinet qu'il cultive lui-même. La gouvernante invente une gymnastique proportionnée à leurs forces: poulies, hottes, lits de bois, souliers de plomb, courses, sauts dans les sautoires ; elle fait mettre en action et jouer les voyages les plus célèbres, ceux de Vasco de Gama, de Snelgrave : magasin de costumes, chevaux pour les cavalcades, la belle rivière du parc de Saint-Leu, une suite de petits bateaux figurant la mer, la flotte, rien ne manque. Un petit théâtre portatif sert à exécuter des tableaux historiques dont les spectateurs doivent deviner le sujet, et, bien entendu, il y aura une salle de comédie pour les pièces de la gouvernante ; on yjoue aussi des pantomimes, celle de Psyché persécutée par Vénus, très applaudie par le peintre David : madame de Lowœstine, âgée de quinze ans, représentait Vénus, sa sojur Psyché, et Paméla l'Amour. Aux pures tout est pur. Locke conseillait le jardinage et la profession de charpentier; on saura divers métiers : tourneur, gainier, vannier, menuisier; lacets, rubans, gaze, car-
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tonnage, plans en relief, fleurs artificielles, papier marbré, dorure sur bois, ouvrages en cheveux, palais des cinq ordres d'architecture, intérieurs de laboratoire, cabinets de physique, tout cela se fait pendant les récréations. Avec l'aide du duc de Montpensier, le duc de Valois fabrique parfaitement bien une grande armoire avec une table à tiroir pour l'ameublement d'une pauvre paysanne. A Paris, toutes les promenades sont instructives; c'est tantôt des musées, des salles d'histoire naturelle, tantôt des manufactures qu'on visite : ainsi les enfants s'initient aux ditTérentes branches d'industrie, écoutent les ouvriers en se faisant connaître d'eux et s'intéressent à leurs peines. Pendant une course à une fabrique d'épingles, la gouvernante reprocha aux princes de n'avoir rien dit et interdit la parole aux jeunes filles. Elle regrette qu'en général les princes français meurent de peur de manquer de grâces et de jolies manières, aussi veut-elle que ses élèves se montrent afl'ablcs et obligeants. A l'enterrement du maréchal de Biron, elle donna une leçon de popularité au duc de Valois en l'avertissant de recommander à haute voix au cocher de ne blesser personne ; comme il le faisait avec quelque nonchalance, elle le tança : — c Ne saurez-vous donc jamais parler au peuple, monseigneur? Serez- vous toujours gauche? N'aurez-vous jamais un moment d'élan ?» — Un des enfants osa s'associer à la l'épriiiiando cl appuya : — « Allons.
monseigneur, de l'élan, c'est si aisé ! — Une l'est pas pour vous de vous taire, » gronda la gouvernante.
L'élève ainsi admonestée était mademoiselle de Montault-Navailles, admise à suivre cette éducation avec César du Crest \ neveu de la comtesse, et Hen-
1. Madame de Genlis fut le bon génie de son frère, qu'elle fit colonel, marquis, chancelier du duc d'Orléans. M. de Talleyrand, fort sévère pour l'un et l'autre, le traite sans nmbaf?es d'aventurier qui soutenait le poids de sa place av^c l'adresse d'un charlatan plus qu'avec l'habileté d'un homme d'affaires. Intelligent, instruit, conteur aimable, M. du Crest participe de la nature morale de sa sœur : il écrit des ouvrages d'économie politique, des traités scientifiques, passe sa vie en projets^ en inventions de tout genre. Un jour, il conçoit et exécute une voiture en papier mâché et vernis qu'il fait conduire à Longchamp ; une autre fois, avec deux officiers de marine, il construit un navire dont la coque se compose de copeaux tellement joints qu'ils formeront une masse compacte à l'abri des tempêtes les plus fortes. Il imagina aussi de faire remettre par le duc d'Orléans à Louis XVI un mémoire oîi il préconisait une recette infaillible pour rendre au roi les CiEurs aliénés par les fautes du gouvernement et régénérer les finances du royaume; il suffisait d'instituer des conseils à la tête de chacune des parties de l'administration, de lui confier un pouvoir sans limites et de rétablir en sa faveur la charge de surintendant des finances. Le hasard divulgua le mémoire, qui valut beaucoup de plaisanteries au chancelier ainsi (lu'à son maître.
Grand génie, ardent citoyen.
Ce que tu promets n'est pas mince, Mais si tu possèdes si bien L'heureux talent de faire adorer notre prince, Commence donc par faire aimer le tien.
On prétend que le duc se vengea de la déconvenue en disant à M. du Crest : « Vous n'avez oublié qu'une chose dans votre mémoire, c'est que vous étiez le plus joli homme de France. »
riette de Sercey, sa nièce. Elle ne tarda pas à partager l'enthousiasme des princes pour Maman Genlis et voulut le lui témoigner à son tour : — « J'aurais presque rougi de rester en arrière de cette passion romanesque que chacun cherchait à lui prouver. J'ai vu les princes et Mademoiselle baiser les pas où elle avait marché, et j'avoue à ma honte qu'un jour, voulant me distinguer en sentiment, je me précipitai sur le fauteuil qu'elle venait de quitter, et, l'ayant baisé avec ardeur, je me remplis la bouche de poussière, ce qui calma mon enthousiasme. » — Certes les élèves ne se fussent pas contentés de répondre comme le duc du Maine interrogé par Louis XIV s'il était bien raisonnable : — « Comment ne le serais-je pas, puisque je suis élevé par la raison? » (Madame de Maintenon) ; sans doute ils eussent dit : par le génie. Ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'elle leur témoigna un dévoùment maternel, que, pendant la Révolution, elle accompagna mademoiselle d'Orléans en Angleterre, en Suisse, et ne se sépara d'elle qu'à la dernière extrémité. Ambition, amour de gloire et de domination, ces sentiments trouvent leur compte dans sa conduite, mais ils n'excluent point l'amitié passionnée pour ceux dont elle a façonné les âmes : et, cet instinct de maternité pédagogique, on le retrouve à chaque pas de son existence ; il lui faudra toujours une intelligence à débrouiller, un être faible à protéger et à former ; après Paméla, Stéphanie Alyon,
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llelmiiia, Casimir, etc...'. Elle se montre prompte aux ciilhousiasiiies généreux, compatissante aux petits, aux humbles, désireuse de rendre service aux inconnus aussi bien qu'aux amis. C'est là une invincible obsession, et, tout compte fait, la meilleure rançon de ses péchés, car je compte pour peu cette religiosité qui la fit surnommer une mère de l'Église et inspirait à Napoléon P'" cette jolie observation : « Quand madame de Genlisveut définir la vertu, elle en parle toujours comme d'une découverte. »
Afin de mieux habituer ses élèves à parler anglais, elle imagina de placer auprès d'eux une petite Anglaise ; le chevalier de Grave, premier écuyer du duc d'Orléans, allant en Angleterre, se chargea de la commission, il en trouva une, la fît inoculer et l'expédia au duc de Chartres avec un billet ainsi conçu ; « J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Altesse sérénissime la plus jolie jument et la plus jolie petite fille de l'Angleterre. » Elle était ravissante en effet, spirituelle, mais indolente, paresseuse au dernier point,
1. « Casimir était un jeune élève de madame de Genlis, très fort sur la harpe, mais affeclionnant trop les difficultés. Un soir que, devant Garât, il se surpassait en vigueur ! « Croyezvous, me dit celui-ci en se penchant vers mon oreille, que ce jeune homme ait une autre intention que celle de casser sa harpe? l'uis s'apercevant que madame de Genlis le regardait: « Chàmant, s'écria-t-il, paôle d'honneur! (il prononçait ainsi); fort comme un Turc. » Nous le priâmes à son tour de nous chanter quelque romance. « Cela m'est moralement et physiquement impossible, nous dit-il, — Mais pourquoi? — Parce que je suis en boites. »
l.NK FKMMK JM MOiNDK ALT EUH '^ôa
et incapable de réflexion ; son caractère pronostiquait une destinée orageuse pour peu que le sort la jetât dans des situations extraordinaires, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, car certaines natures appellent le roman comme les grands arbres attirent la foudre. Son nom de famille était Nancy Syms, on le trouva trop commun à Belle-Chasse et on l'appela Paméla Seymour : elle demanda d'y ajouter le titre de lady, cette fierté amusa tout le monde, et, en jouant, les enfants la traitèrent de milady. Madame de Genlis était coquette pour sa jeune orpheline, et, afin de faire valoir ses charmes, elle lui ordonnait de prendre différentes attitudes, de lever les yeux au ciel, de donner à son délicieux visage toutes sortes d'expressions. Et cependant elle recommande quelque part qu'on ait soin de ne pas exalter la tête des femmes, « parce qu'elles sont nées pour une vie monotone et dépendante ».
La maison de Belle-Chasse est tenue avec une rare économie ; la gouvernante sait le prix des choses, les doses des comestibles données chaque jour pour les repas : un homme de confiance va toutes les semaines à la halle, s'informe du prix courant des denrées, lui rapporte ce détail par écrit. De même madame de Maintenon prodiguait maint conseil de ménage à son frère et à sa jeune belle-sœur. Ses élèves ont pour précepte de donner avec magnificence en toute occasion, mais de n'acheter et payer
que comme des parliculiers. L'appartement luimême est un cours d'éducation, où la tapisserie représente, peints sur toile à l'huile, sur un fond bleu, les médaillons en grisaille des rois de Rome, des empereurs et impératrices jusqu'à Constantin : deux grands paravents rappellent les rois de France, les dessus de porte des traits mythologiques. Il n'est pas jusqu'à la poupée de mademoiselle d'Orléans qui n'ait son utilité, elle lui répète ses leçons ; on ne prononce jamais le mot étude, parce « qu'il sonne ennui». Les enfants étant d'abord tout sens, on attache aux sens les instructions qu'il reçoivent. Comme dit Montaigne, il est bon que le maître fasse trotter devant lui le disciple, pour juger de son train : donc tous les soirs, deux heures avant la leçon de dessin, les élèves se rassemblent dans la chambre de la gouvernante, chacun lit tout haut pendant un quart d'heure, elle rectifie la prononciation, explique ce qui semble obscur, feint de leur soumettre ses ouvrages d'éducation et de les consulter : « La crainte qu'elle nous inspirait alors redoublait notre désir de lui plaire en montrant de l'admiration. » Dans les compositions littéraires, le duc de Montpensier surpasse tous les autres par l'élégance du style, tandis que celles du duc de Valois attestent de bonne heure l'esprit d'ordre, la raison et la droiture qui forment le fond de son carac tère. « Il avait un bon sens naturel qui dès le premier jour me frappa; il aimait la raison comme
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les autres enfants aiment les contes frivoles; dès qu'on la lui présentait à propos et avec clarté, il l'écoutait avec intérêt. » Et madame de Genlis put à bon droit s'applaudir d'avoir été la première institutrice de princes qui eût enseigné les langues modernes, d'avoir endurci leurs corps et fortifié leurs âmes, de les avoir accoutumés à se servir seuls, quand elle le vit, pendant la Révolution, faire à pied le tour de la Suisse, passant partout pour un Allemand, et donner pour vivre des leçons dans un petit collège au bord du lac de Constance. L'éducation du monde n'abolit point cette éducation première, et s'il en vint, une fois émancipé de son admiration, à apprécier rigoureusement la conduite de son institutrice, il garda néanmoins toute sa vie l'empreinte de cette tutelle morale si savamment adaptée à sa nature : on pourrait retrouver un trait de cette discipline remarquable dans une réponse qu'il fit en 1843 à la reine Victoria au château d'Eu, pendant qu'il pelait pour elle une pèche : « Quand on a été comme moi un pauvre diable à quarante sous par jour, on a toujours un couteau dans sa poche. »
Y a-t-il une vérité historique et biographique, comme il y a une vérité théâtrale, toute de conven-
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tion, de vraisemblance? Et faut-il répondre aux amateurs de confessions sincères avec ce mot d'une femme légère qui entendait dire qu'on doit apprendre la vie à ses enfants : on ne peut pourtant pas se déshonorer pour les instruire ? Madame de Genlis eut des faiblesses ; peut-être, mais les raconter eût été de sa part aussi déplacé que de consigner ses soins de toilette intime. Depuis 1789 surtout, ses innombrables ennemis, philosophes, littérateurs, libellistes îi deux sous, gens du monde, ultras, émigrés semblent s'unir dans une conspiration incessante de médisances, de calomnies et de sarcasmes. Elle aime la révolution modérée, et mademoiselle de Montault- Navailles, la future duchesse de Gontaut, la vit avec horreur vêtue dans son salon de Belle-Chasse d'une robe aux trois couleurs, et faisant danser aux sons du : Çà ira î converti en contredanse que tout Paris sifflait et chantait. Mais elle écrit ses Mémoires sous la Restauration, la situation commande d'adoucir, d'artialiser la vérité, peut-être de donner aux faits ^ par soustraction plus que par addition^ une certaine tournure ; et, après tout, elle en dit assez pour qu'on devine le reste. Monarchiste et libérale, elle détestait le despotisme, les lettres de cachet, les emprisonnements arbitraires et les droits de chasse. D'ailleurs, la sécurité allait si loin qu'en 1787 le duc d'Orléans pariera chez elle cinquante louis à Lauzun qu'on ne supprimerait pas seulement les lettres de
cachet. Elle prétend n'avoir été consultée qu'une seule fois depuis la Révolution par le prince, au sujet de la régence, quand on parlait de prononcer la déchéance de Louis XVI après le retour de Varennes ; d'ailleurs elle connut Barère, Grouvelle, alla de temps en temps aux séances de la Constituante, deux fois aux séances des Jacobins, une fois aux Gordeliers, et, du jardin de Beaumarchais, vit avec ses élèves le peuple se relayer pour démolir la Bastille. Elle accepta enfin l'offre de Pétion de l'accompagner en Angleterre avec mademoiselle d'Orléans, parce qu'elle savait que sa grande popularité les mettrait à l'abri de toute arrestation. Voilà ce qu'elle avoue, et n'y en eût-il pas davantage, c'en est assez pour exciter la fureur des preneurs de la politique de l'excès du mal, des Marat à cocarde blanche, qui parlaient de pendre Malouet en cas de contre-révolution, qui, n'étant qu'une poignée, travaillaient à n'être qu'une pincée, dont la seule conduite justifie la révolution modérée, explique la révolution violente. Peut-être toutefois eût-elle pu citer certaine lettre qu'elle adressa au duc de Chartres le 8 mars 1796, de Silk en Holstein : ne sachant où il se trouvait, elle l'avait publiée, et, ayant entendu dire qu'il avait en France, à l'étranger, des amis qui voulaient le mettre sur le trône, elle l'en dissuadait d'une façon assez étrange. « Vous, prétendre à la royauté î devenir usurpateur puur abolir une république que vous avez reconnue.
que VOUS avez chérie, et pour laquelle vous avez combattu vaillamment I Et dans quel moment ! Quand la France s'organise, quand le gouvernement s'établit, quand il paraît se fonder sur les bases de la morale et de la justice !... D'ailleurs, quand vous pourriez légalement et raisonnablement prétendre au trône, je vous y verrais monter avec peine, parce que vous n'avez, à l'exception du courage et de la probité, ni les talents, ni les qualités nécessaires dans ce rang. Vous avez de l'instruction, des lumières et mille vertus ; chaque état demande des qualités particulières, et vous n'avez point celles qui font les grands rois. Vous êtes fait par vos goûts et par votre caractère pour la vie sédentaire et privée, pour offrir le touchant exemple de toutes les vertus domestiques, et non pour représenter avec éclat, pour agir avec une activité constante, et pour gouverner un grand empire. » Il est vrai qu'à ce même moment elle sollicitait son rappel en France ; mais on comprend qu'une pareille épître ait contribué à refroidir le duc de Chartres envers celle qu'il avait si longtemps appelée : ma mère.
En revenant d'Angleterre, où les hommes les plus éminents : Fox, Sheridan, Gastlereagh, lui avaient fait fête, madame de Genlis, après un court séjour à Paris, partit avec mademoiselle d'Orléans pour la Suisse, où elles séjournèrent jusqu'au milieu de 1794, tantôt dans un asile, tantôt dans un autre. Lorsque Mademoiselle
dut la quitter pour aller retrouver sa tante, la princesse de Conti, elle continua la rude vie d'émigrée. à Âltona, à Hambourg, Berlin, en Danemark, vivant à l'auberge chez des amis, écrivant, donnant des leçons pour vivre.
A Berlin les pointus l'ayant peinte sous les plus n(5îres couleurs au roi, celui-ci déclare qu'il ne l'exclura jamais de sa bibliothèque, mais qu'il ne la souffrira point dans ses États, et, séance tenante, il la fait conduire jusqu'à la frontière par un agent de police : son successeur se montra plus libéral et l'autorisa à revenir. Un émigré, son voisin d'appartement, coupe en petits morceaux deux belles jacinthes qu'elle avait posées pendant la nuit sur le palier de l'escalier commun : eHe achète d'autres fleurs et colle sur le vase une bande de papier avec ces mots : « Déchirez, si vous voulez, mes ouvrages, mais respectez ceux de Dieu. » Le lendemain, elle constate avec joie qu'on les a arrosées, et aperçoit suspendues à deux des fleurs des soies vertes portant chacune un anneau de cornaline. (Elle faisait alors une collection de petits bijoux de cornaline.) C'est à cette triste époque sans doute qu'elle découvrit deux divinités de la fable, Abéone et Adéone, la première présidant au départ, la seconde au retour : les anciens plaçaient la statue de la liberté entre ces deux figures allégoriques, estimant sagement que le -premier attribut de la liberté est celui d'aller et de venir à son gré.
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Rentrée en France, madame de Genlis ne larde pas à attirer l'attention du premier consul par son roman de Mademoiselle de la Vallière : devenu empereur, il lui demanda une correspondance régulière, où elle parlait de morale, de littérature et lui racontait de l'ancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle eut une pension de six mille francs, un logement à l'Arsenal, fut nommée dame d'inspection des écoles primaires de son arrondissement. Bientôt son salon devint celui que les étrangers, les provinciaux, les curieux, tiennent à connaître, celui où l'on cause le mieux; auprès d'elle s'empressent des amis fidèles, des hommes et des femmes de mérite : Fiévée, directeur de la conscience politique de l'empereur, une magnifique sinécure ; mesdames de Ghoiseul, Kennens, de Vannoy , de Brosseron, Gabarrus, Hainguerlot, MM. Laborie, Pieyre, de Gabre, de Gourchamp de Tréneuil , Radet, Dussault, Grawford, de Sabran, le cardinal Maury, etc. ; M. de la Borde, célèbre par ses distractions , ses mots charmants et cette définition du dévouaient, plus facile à approuver qu'à mettre en pratique :
J'entends ainsi le dévoûment
Quand dans le cœur il prend sa source :
Le dernier quart d'heure du temps,
La dernière goutte de sang,
Le dernier écu de la bourse ;
Brifaut, le comte d'Estourmel, Anatole de Montes-
quiou, les trois jeunes gens qu'elle appelait ses amoureux, et qui formaient sa partie carrée sans crainte de compromettre leur enjeu. Elle ressuscitait pour eux le siècle de l'élégance et de la grâce, elle évoquait celui de Louis XIV comme si elle eût été sa contemporaine ; ils admiraient cette imagination intarissable, ce talent d'observation qui lui révélait sur-le champ le fort et le faible de chacun, la séduction insinuante de sa parole. « Sa conversation n'était point l'éblouissant monologue de madame de Staël, c'était une suite de propos agréables, d'anecdotes piquantes, de récits débités avec cette aisance dont la bonne compagnie d'autrefois n'a pas voulu nous laisser la tradition... Elle possédait un art tout particulier, celui de vous faire croire à un intérêt qui souvent n'existait pas, de jeter dans votre oreille des paroles d'éloge qu'elle avait bien calculées, mais qui semblaient partir du cœur à son insu, de charmer l'amour-propre. Madame de Genlis, femme du monde, avait toutes les qualités dont une partie manquait à madame de Genlis auteur... La première fois que j'allai lui faire ma cour à l'Arsenal, je fus extrêmement surpris du désordre de son salon, ajoute Brifaut... Moi qui m'attendais à cet agréable arrangement, à cette symétrie de bon goût qui signalent les maisons des femmes de cour, je la trouvai dans le plus abominable négligé, au milieu de vieux meubles dépareillés çà et là. Une écritoire magnifi-
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que donnée par la reine d'Kspagne brillait sur un bureau vermoulu, toul couvert de taches d'encre et de miettes de pain. A côté d'une belle harpe dorée, on voyait un e'cran à pied dont la tenture en soie verte disparaissait à moitié sous une longue traînée d'huile '... » D'ailleurs elle affiche la prétention d'être une bonne femme de ménage, sans doute en souvenir de Belle-Chasse. « Permettez que je finisse mon pot-au-feu, disait-elle au visiteur stupéfait ; avant d'être femme de lettres, je suis ménagère. » Et d'éplucher carottes, poireaux, de les mettre dans la
I. Talma... que madame de Genlis ne connaissait pas (elle avait dès longtemps renoncé au spectacle) faisait tant parler de lui dans le salon de l'Arsenal qu'il prit fantaisie à notre femme auteur de juger par elle-même si le successeur de Lekain méritait sa réputation. Elle me pria de la faire dîner avec lui. M. Sage, leur ami commun, offrit sa maison. J'y réunis à table ces deux illustrations différentes, et j'engageai le grand acteur à tout essayer pour conquérir un suffrage de haut prix. On les mit l'un à côté de l'autre ; mais, par malheur, en faisant sa leçon à Talma, j'avais oublié de donner à madame de Genlis une petite instruction : c'était d'encourager par quelques éloges préliminaires le timide débutant qu'elle allait entendre. Faute de cet avertissement, elle se livra tout entière à ses vieilles admirations théâtrales, le satura de l'éloge de Lekain au lieu d'ébaucher au moins le sien, lui assura qu'il ne remplacerait jamais un homme dont le talent ne pouvait avoir d'égal, et déconcerta si complètement ce pauvre acteur de génie, que le soir, lorsqu'on lui demanda des vers, il cessa d'être lui-même. En vain se fit-il entendre dans ses meilleurs rôles : point d'inspiration, point de chaleur. Ce n'était plus le maître de la scène ; c'était un écolier ànonnant son pensum, et en méritant un autre pour son détestable débit (Brifaut. Récits d'un vieux parrain.)
marmite, d'écumer ; enfin, après avoir ôté le tablier de cuisine, elle se mettait à causer.
Une fois, elle imagine pour ses favoris une surprise charmante : son élève Casimir, devenu un harpiste de premier ordre, se transforme en David, et par des merveilles d'harmonie, conjure, calme les noirs accès de Saùl-Michelet, costumé et drapé par ïalma. Entendre en une soirée, dans le cabinet de Sully, la lecture des lettres d'Henri IV à Gabrielle, la conversation de madame de Genlis, la harpe de Casimir, quel régal pour des jeunes gens plus riches d'esprit que d'écus' ! Une autre fois, Gall vient la voir et découvre en haut de sa tête une grosse bosse qui marque
1. Un de mes amis a bien voulu m'adresser la lettre suivante, après avoir causé avec une personne qui fut, sous la Restauration, dame de compagnie de madame de Genlis, et qui vit encore : « ... En ce temps-là, madame de Genlis demeurait rue du Faubourg Saint-Honoré, 24, dans une pension de famille dont le prix était de deux mille francs. Le docteur Alibert venait la voir tous les jours, et Madame Adélaïde une fois par mois : c'est elle, disait-on, qui payait la pension. Madame de Genlis aimait encore à jouer de la harpe, à montrer ses belles mains, et à prouver, en descendant dans le jardin avec un tas de papiers, qu'elle pouvait lire sans le secours de lunettes. Ma bonne vieille dame ne put pardonner, et n'a pas encore pardonné à la comtesse d'avoir envoyé à l'hôpital Beaujon Aline, sa domestique. — •- Je croyais, madame, lui dit-elle, que vous aviez du cœur, je m'aperçois que vous n'avez que de l'esprit, je vous quitte. » Tout le monde l'adulait, ajoute-t-elle, moi j'ai eu le courage de lui dire en face ce que je pensais. — La domestique cependant a dû être mieux soignée à l'hospice qu'elle ne l'eût été à la pension... »
26i LA COMEDIE DE SOCIETE
dit-il, trois vertus : la religion, l'élévation de l'àme, la persévérance; et Talleyrand de remarquer malignement : « Vous voyez, mesdames, qu'elle n'est pas hypocrite. »
Après la Restauration, le duc d'Orléans vit assez souvent madame de Genlis*, et lui continua la pension de l'empereur. Elle conserva jusqu'au bout ses facultés, écrivant, parlant, enchantant ses auditeurs, dépensant de tous côtés sa brûlante activité, et assista, un peu étonnée peut-être, aux débuts de la monarchie constitutionnelle. Sa vie présente un mémorable exemple des antinomies qui se rencontrent dans les personnes compliquées, et, l'on pourrait dire, dans tous les êtres intelligents sans exception. Aux siècles comme aux hommes il est presque impossible d'aller droit, et combien malaisée la tâche de les suivre dans leurs méandres, de tenir compte des nuances, des arrière-pensées et des actions mixtes ! Etudier un individu dans toutes ses métamorphoses, avec la patience d'un juge d'instruction qui recherche la trace d'un crime, en faisant table rase de ses préjugés, sans écouter les bavardages de l'opinion générale, ce travail exige un esprit souple, désintéressé, habitué à se dédoubler et d'une patience à toute épreuve. Car, cette opinion générale, de quels vains bruits, de quelles calomnies ne se contente-
1. On m'a même assuré que le duc d'Orléans allait la voir ou la recevait une fois par semaine.
t-elle pas souvent! Nous voyons par les besicles d'autrui qui ne voit guère, nous aimons, nous haïssons, pour quels frivoles motifs, tout de reflet et de réverl)ère ! Les nobles sentiments ne courent pas les rues; le temps, la capacité d'afl'ection font défaut à la plupart ; de même, si nous voulons lier connaissance intime avec un personnage d'autrefois, il est nécessaire de l'aimer véritablement et pour lui-même, d'entrer avant dans sa vie, en se plaçant dans les circonstances où il s'est trouvé, de savoir non seulement ce qu'ont dit ceux qui en ont parlé, mais pourquoi ils en ont ainsi parlé. Un aviron droit semble courbé dans l'eau ; la même action se prête aux interprétations les plus diverses. On sait l'aventure de l'historien anglais qui entend du bruit dans la rue, se précipite, regarde, s'informe de la cause du tumulte, entend quatre avis différents, et se lamente en songeant que s'il n'a pu comprendre ce qu'il voyait, il saura bien moins encore éclaircir des faits entourés des voiles trompeurs du passé. La plus commune des erreurs ne consiste-t-elle pas à croire impossible ce qu'on n'éprouve pas, ce dont on est incapable ? Gomment un esprit méthodique admettraitil les bouillonnements d'une àme romanesque, qui va de guingois, en proie à toutes les bourrasques de l'imprévu, tantôt touchant le ciel et tantôt l'enfer ? Comment expliquera un optimiste endurci les âpres mélancolies des êtres troublés par la noble inquiétude
des destinées humaines, martyrisés par un chagrin d'amour ou d'amitié ? Gomment l'égoïste concevraitt-il les angoisses de ceux qui ont pitié des affamés, des malades, des infirmes ? Presque tous, nous sommes en présence de celui que nous jugeons comme le voyageur devant un vaste paysage qu'il traverse en chemin de fer : il voit quelques arbres, une rivière, des maisons, l'ensemble et les détails luiéchappent.
Voici la scène principale de cette comédie inédile de Marivaux : La femme fidèle, que M. Jules Cousin a publiée dans son livre sur le comte de Clermont.
SGÈiNE...
LA MARQUISE. — Eh bien, monsieur, nous voici seuls, et vous pouvez en liberté me parler de mon mari ; ne prenez point garde à ma douleur; elle m'est mille fois plus chère que tous les plaisirs du monde.
LE MARQUIS. — Nou, madame, j'ai changé d'avis, dispensez-moi de parler. Mon ami, s'il pouvait savoir ce qui se passe, approuverait lui-même ma discrétion.
LA MARQUISE. — D'où vieut douc, monsieur? Quel motif avez-vous de me cacher le reste ?
LK MARQUIS. — Ce que vous voulez savoir n'est fait que pour une épouse qui serait restée veuve, madame ; le marquis ne l'a adressé quà un cœur qui serait conservé pour lui.
LA MARQUisK. — Oh! inousieur, comment avez-vous
courage de me tenir ce discours dans l'attendrissement où vous me voyez. Que pourrait lui-même me reprocher le marquis? Je le pleure depuis que je l'ai perdu, et je le pleurerai toute ma vie.
LE MARo uis.'— Vous allez cependant donner votre main h un autre, madame, et ce n'est point à moi à y trouver à redire; mais je ne saurais m'empêcher d'être sensible à la consternation où il en serait lui-même... son épouse prête à se remarier !... Ce n'est pas un crime, et cependant il en mourrait, madame. « Je finis ma vie dans les plus grands malheurs, me disait-il, mais mon cœur a joui d'un bien qui les a tous adoucis, c'est la certitude où je suis que la marquise n'aimera jamais que moi. » Et cependant il se trompait, madame, et mon amitié en gémit pour lui.
LA MARQUISE. — Hélas ! monsieur, j'aime votre sensibilité et je la respecte, mais vous n'êtes pas instruit. C'est l'ami de mon mari même que je vais prendre pour juge. Ne vous imaginez pas que mon cœur soit coupable; que le vôtre ne gémisse point : le marquis ne s'est point trompé.
LE MARQUIS. — Il est questiou d'uu mariage, madame, et, suivant toute apparence, vous ne vous mariez point sans amour.
LA MARQUISE. — Attendez, monsieur, il faut s'expliquer; oui, les apparences peuvent être contre moi; mais laissez-moi vous dire... Je mérite bien qu'on m'écoute... Je connaissais bien le marquis, et j'ai peut-être porté la douleur au delà même de ce qu'un cœur comme le sien aurait voulu. Oui, je suis persuadée qu'il aimerait mieux que je l'oubliasse que de savoir ce que je souffre encore.
LE MARQUIS (àparl). — Ah\ j'ai peine à me contraindre.
LA MARQUISE. — Vous me trouvez prête à terminer un mariage, et je ne vous dis pas que je trahisse celui que
j'épouse; non, je ne le trahis point, j'aurais tôt t; c'est un honnête homme; mais pensez-vous que je l'épouse avec une tendresse dont mon mari pût se plaindre? Ai-je pour lui des sentiments qui puissent affliger le marquis? Non, monsieur, non, je n'ai pas le cœur épris, je ne l'ai que reconnaissant des services qu'il m'a rendus et qui sont sans nombre. C'est d'ailleurs un homme qui, depuis près de deux ans, vit avec moi dans un respect, dans une soumission, avec une déférence pour ma douleur, enfin dans des chagrins, dans des inquiétudes pour ma santé, qui est considérablement altérée, dans de telles frayeurs de me voir mourir, qu'à moins d'avoir une âme dépouillée de tout sentiment, cela a di\ faire quelque impression sur moi. Mais quelle impression, monsieur? la moindre de toutes, je l'ai plaint, il m'a fait pitié, voilà tout.
LE MARQUIS. — Et VOUS l'épOUSCZ ?
LA MARQUISE. — Ditcs que j'y consens, cela est bien différent; et que j'y consens tourmentée par une mère à qui je suis chère et qui me doit l'être, qui n'a jamais rien aimé que moi, et que mes refus désolent. On n'est pas toujours maîtresse de son sort, monsieur. Il y a des complaisances inévitables dans la vie, des espèces de combats qu'on ne saurait toujours soutenir. J'ai vu cette mère mille fois désespérée de mon état; elle tomba malade, j'en étais cause: il ne s'agissait de rien moins que de lui sauver la vie, car elle se mourait, mon opiniâtreté la tuait. Je ne sais point être insensible à de pareilles choses, et elle m'arracha une promesse d'épouser Doranle! J'y mis pourtant une condition, qui était d'envoyer une seconde fois à Alger; et tout ce qu'on m'en apporta fut un nouveau certificat de la mort du marquis. J'avriis promis cependant. Ma mère me somma de t«nir ma parole, il fallut me rendre, et je me rendis. Je me sacrifiai, monsieur, je me sacrifiai! Est-ce là de
l'amour ? Est-ce là oublier le marquis? Est-ce là épouser avec tendresse?
LE MARQUIS {à part). — Voyons si elle rompra. (Haut.)- Non, je conçois même par ce détail que vous seriez bien aise de revoir le marquis.
LA MARQUISE {(ivec transport). — Ah! monsieur, le revoir! Hélas! il n'en faudrait pas tant! La moindre lueur de cette espérance arrêterait tout; il y a dix ans que je ne vis pas, et je vivrais!
LE MARQUIS. — Je u'hésiterai donc pas à vous donner cette lettre; elle ne viendra point mal à propos, elle vous convient encore.
LE MARQUISE (avec ardew). — Une lettre de lui, monsieur ?
LE MARQUIS. — Oui, madame, et qu'il vous écrivit en mourant. J'étais présent.
LA MARQUISE (baisant In lettre). — Ah! cher marquis! {Elle pleure).
LE MARQUIS. — Ah! madame, je commence à craindre de VOUS avoir trop attendrie.
LA MARQUISE. — Je ne sais plus où j'en suis. {Elle lit.) « Je me meurs, chère épouse, et je n'ai pas deux heures à vivre: je vais perdre le plaisir de vous aimer {elle s'arrête), c'est le seul bien qui me reste, et c'est après vous le seul que je regrette » {s'interrompant.) H faut que je respire. {Elle lit.) « Consolez-vous, vivez, mais restez libre. C'est pour vous que je vous en conjure; personne ne saurait le prix de votre cœur. » Je connais le sien. {Elle continue.) « Ma faiblesse me force de finir. Mon ami part, on l'entraîne, et il ne peut sans risquer sa vie attendre mon dernier soupir! » {Au marquis.) Gomment, monsieur, il vivait donc encore au moment où vous l'avez quitté?
LE MARQUIS. — Oui, madame, on s'est trompé. Il est
vrai que la plus grande partie des captifs mourut à Alger pendant que nous y étions; mais- nous trouvâmes le moyen de nous sauver, et c'est notre disparition qui a fait l'erreur. Je suis dans le même cas, et le marquis mourut dans notre fuite; ou du moins il se mourait quand je fus obligé de le quitter.
LA MARQUISE. — Mais VOUS n'étcs donc sûf de Hcn ? 11 a donc pu en revenir? Parlez, monsieur... Déjà je romps tout; plus de mariage!.. . Mais de quel côté irait- on?. . . Quelles mesures prendre?... Où pourrait-on le trouver?... Vous êtes son ami, monsieur, l'abandonneriez- vous?
LE MARQUIS.— Vous souhaitez donc qu'il vive?
LA MARQUISE. — Si je le souhaite!.. . Ne me promettez rien que de vrai; j'en mourrais.
LE MARQUIS. — S'il n'avait hésité de paraître que dans la crainte de n'être plus aimé ?... S'il m'avait prié de venir ici pour pouvoir l'informer de vos dispositions.
LA MARQUISE. — Tout mou CŒur est à lui! Où est-il? Menez-moi où il est.
LE MARQUIS {im momeiit sans répondre). — Il va venir... dans un instant... et vous l'allez voir.
LA MARQUISE. — Je vais Ic voir!... Je vais le voir!.., Marchons! Hàtons-nous! Allons le trouver!... Je me meurs de joie! Je vais le voir!... Vous êtes, après lui, ce qui me sera le plus cher.
LE MARQUIS {ôtiint SU barbe et se jetant à ses tjcnoux) — Je vous suis aussi cher qu'il vous l'est lui-même!
LA MARQUISE. — Qu'cst-ce douc?... Qui êtes-vous ?... (Se jetant dans ses bras.) Ah! cher marquis !.. {Elle le relève el ils s'embrassent encore.) Que je suis heureuse!
La j^aradfî-jde la Mèr^Rwale eut beaucoup de succès, bien qu'elle soit relativement convenable, étant donné le genre. On en jugera du reste par la scène suivante.