LÉANDRE, MADAME CASSANDRE
LÉ ANDRE. — Ma chère madameCassandre, je vous dirai sans m'étendre sur vous et sur ce que vous pensez, et sans vous rien allonger, qu'il est bien temps que tout cela finisse.
MADAME CASSANDRE. — Mais cicl barbare ! que trouvezvous donc dans ma fdle, elle est mal élevée, elle est sèche comme un brandier, noire comme un Vespasien, point de tétons, point de hanches; en un mot elle n'a point...
LÉANDRE. — Mais, madame, puisque je l'aime à celte sauce -là.
MADAME CASSANDRE. — Mais, mousieur, elle est loujonrs très décolletée, des jupons courts, et d'une immodestie à faire venir l'eau à la bouche.
LÉANDRE. — Mais, madame, est-ce que cela rompt le marché?
MADAME CASSANDRE. — Une fille incorrigible, qui est incompatible, imperceptible, insensible, incombustible et impossible; vous la trouverez peut-être joUe par le visage, mais à l'égard de toutes les qualités spirituelles, je puis bien vous assurer, monsieur, comme si c'était ma dernière heure, qu'elle aime le jeu et les hommes, et qu'elle est fort adonnée au vin, ni plus ni moins qu'un gendarme de la petite écurie.
LÉANUKE. — Eh bien, madame, ne lit-on pas dans l'histoire romaine, qu'on a trouvé des empereurs, même des Césars qui aimaient le vin, témoin Titus le Censeur, dans le temps qu'il fit bâtir la cathédrale d'Auteuil, il buvait et se saoulait avec tous les ouvriers; cependant quant à ce qui est du vin, je sais bien ce que je ferai... oh, je la retirerai du vin.
MADAME CASsA^hRE {vivement). — Oui retirez-la du vin ; elle boira de l'eau-de-vie.
LKANDRE. — Pardi, madame, pour une mère vous êtes l»ien déchaînée contre elle.
MADAME CASSANDRE. — Pardi, VOUS êtcs bien déterminé en sa faveur; je vous dis en un mot, monsieur, qu'elle ne sait ni lire ni écrire.
LÉANDRE. — Tant mieux, madame, tant mieux, voyez comme on traite les femmes savantes dans le beau monde; se fiche-t-on, ne se fiche-t-on pas d'elles? Voyez comme on accommode les physiciennes de Newton, qui font des livres de physique, comme Voltaire, cet Anglais sans pareil, ainsi que Maupertuis le Pruchien.
MADAME CASSANDRE. — Enfin, monsicur, dirigez douc toujours ses défauts en vertus; je vous dis qu'elle est si fort ambitieuse et colère, qu'elle a donné un coup de poing au pauvre Nicolas qui lui avait seulement dit qu'elle avait les pieds en dedans.
LÉANDRE. — Eh bien! pardieu, elle a bien fait : faut-il venir dire cela à un brave homme comme moi qui ai servi? On repousse l'injure par l'injure ; et n'avez- vous pas lu dans les Coliques ou la Géorgienne de Virgile : et conculavit leonem et dragonem. Cela ne veut-il pas dire en bon français qu'il faut avoir du cœur et se venger?
MADAME CASSANDRE. — Ah! cruel et sanguin amant, je vois bien que rien ne peut te détacher de ma fille que la seule offre de ma personne et de moi-même. Eh bien je
suis veuve, marions-nous; vois, mon (ils, vois la blancheur de mes lys, l'incarnation de mon teint... Je t'adore, coquin trop aimable.
LÉANDRE {d'im ton tragique). — 0 Dieu! Grands dieuxl la fille m'aime, me voilà adoré de la mère, crève-toi maintenant, voilà le bacquet.
MADAME CASSANDRE. — Ce u'cst pas tout, ingrat; vois donc jusqu'où va ma passion, je te donne en mariage tout mon linge et mes deux vaches, ma batterie de cuisine, ma tasse d'argent, mon échoppe et ma croix d'or, lé justaucorps, et enfin tous les surtouts de mon mari, et par-dessus tout cela (ce qui me tient le plus à cœur), je te sacrifie mon ami Nicolas qui se déguise souvent en habit de Gilles pour venir me voir.
LÉANDRE. — Tenez, madame, rien de tout cela ne me tente, je suis bien amoureux de mams'elle votre fdle, sans comparaison comme un loup-cervier, et vous mettriez avec tout cela encore quatre cents livres en argent comptant que je vous jure que je lui serais fidèle.
MADAME CASSANDRE. — Eh bien parjure, parricide, tu n'auras ni moi, ni ma fille, ni mon chat, ni mon chien, à moins qu'elle ne devienne enceinte de toi. Adieu. {Elle sort.)
LÉANDRE {sevl). — Quel coup! quelle mère! quel coup! ô quelle mère, quelle impudicité! Ah Dieu! quelle impudicité, quelle proposition de Putiphar, et j'en suis le Joseph ! Allons de ce pas droit trouver Nicolas!
JOURNAL ET MÉMOIRES DE COLLÉ (3 vol.)
Je donnerai ici quelques traits et anecdotes qui n'ont pu trouver place dans l'étude sur Collé.
< La princesse de Gonti a pensé mourir au commencement de ce mois-ci (1748), c'est la femme de celui qui était si bossu, si jaloux et dont on disait qu'il « était le » mari de bien des femmes, et la femme de bien des » hommes >. En partant un jour pour l'Ile-Adam, où la princesse n'allait pas avec lui, il lui disait en badinant : « Ah çà, madame, ne me faites point c, pendant que je » n'y serai pas! — Allez, monsieur, répondit-elle, partez » tranquille, je n'ai jamais envie de vous faire c... que » quand je vous vois. » Elle avait dit aussi à son mari dans un moment d'humeur : t N'oubliez pas que sans vous je puis faire des princes du sang, el que vous n'en pouvez faire sans moi. »
« Madame de Marville et madame de Lutzelbourg, excédées des airs et des impertinences de madame de la Porte, femme de l'intendant du Dauphiné, et dans le désir de s'en venger, lui dirent qu'elles voulaient au premier jour lui donner à souper avec une femme bien singulière. — C'est, ajoutèrent-elles, une belle femme qui pourtant ne plait pas, qui court après l'esprit et qui est bête; qui aft'ecle de la gaieté et qui n'a que de l'extravagance; qui dit des horreurs des autres femmes, et qui est plus c. . qu'aucune d'elles; enfin, mêlant à tout cela tous les travers de l'esprit, les écarts de l'imagination et les ridicules de toute espèce, qui la rendent délicieuse pour s'en amuser et la persifler. 11 faut absolument que vous la voyiez, il faut que vous soupiezavec madame /anwa, cela est bon, rien n'est si bon. — De tout mon cœur, répond madame de la Porte, j'en meurs d'envie; quand cela se pourrait-il? — Samedi prochain, si vous voulez; ce sera chez madame de Lutzelbourg. — A la bonne heure; mais madame ianua y viendra-t-elle sûrement? — Elle n'y manquera pas plus que vous. — Tant mieux, car je suis bien curieuse de voir madame Janua, quand ce ne serait que le nom de
madame Janua. — Le samedi arrivé, madame de la Porte Tient au souper, et on lui fait des excuses de ce que l'on n'a pu avoir madame Jawwa qui s'est envoyé excuser; on se doute qu'elle a un souper de petite maison; elle y va souvent, dit-on; on parle à ce sujet de son amant et on désigne légèrement celui de madame de la Porte; on prend jour pour une autre fois; madame Janua ne parait pas davantage... bref, ces dames la mènent et la persiflent pendant sept ou huit soupers. Enfin un soir qu'elle était encore engagée avec madame Janua, son mari la voulut mener à un souper de cérémonie, auquel il pensait qu'U était décent qu'elle se trouvât. — J'irai, lui dit-elle, mais vous me faites grand tort; je devais souper ce soir avec une femme qu'on me promet depuis un siècle, une femme rare, qui est farcie de ridicules, sans bienséances, faisant de l'esprit toute la journée et n'ayant pas le sens commun; jouant la gaieté et n'étant que folle; traitant toutes les femmes de c... et faisant son mari c... scandaleusement... Mais il n'est pas possible que vous n'ayez entendu parler, ou que vous n'ayez peut-être rencontré madame Janua... Oui, madame Janua, c'est son nom... Gomme vous voilà étonné! — Gomment, madame Janua, répondit le mari confondu. Eh ! Madame vous ne savez donc pas qu'en latin Janua signifie la Porte. A qui vous êtes-vous livrée, madame? Ne voyez-vous pas que c'est une noirceur qu'on vous fait; que l'on vous ballotte, que l'on vous persifle, que l'on vous joue cruellement? N'aurez-vous jamais le discernement de choisir les gens avec qui vous devez vivre? — Après cette belle harangue, ils furent souper ensemble, et quoique madame Janua en fût, le souper ne fut point plus gai qu'il ne devait l'être... « « M. le grand prévôt de Saint-Germain me contait que M. le cardinal de Rohan, peu de temps avant sa mort, avait présenté à M. l'évêque de Mirepoix un jeune abbé
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(le (jualilé, et lui demandait pour lui une abbaye; leMiropoix promit. Un bénéfice vint à vaquer, le cardinal et l'abbé lurent le sommer de tenir sa parole; ce funeste évêque les refusa en ajoutant que M. l'abbé savait bien l'impossibilité où il était de lui accorder ce qu'il demandait. L'abbé, qui se sentait irréprochable du côté des mœurs et à tous autres égards, presse si vivement M. de Mirepoix de lui déclarer devant le cardinal de Rohan les causes de son refus, que ne pouvant plus reculer, il lui dit : « Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous dirai que je suis étonné que vous pressiez le roi de vous accorder une grâce, dans le temps que madame votre sœur, abbesse de... vient de donner un scandale public et est accouchée ces jours-ci; sachez, monsieur, que Sa Majesté a disposé du bénéfice que vous demandez en faveur de M. l'abbé***. — Comment! reprit le cardinal de Hohan,que dites-vous, monseigneur! outre que les fautes sont personnelles et que ce jeune homme, qui est vertueux, ne doit point être puni de celles de sa soeur, c'est que l'abbé***, à qui vous avez donné le bénéfice, est celui qui a fait l'enfant à la sœur de monsieur. — Le Mirepoix, malgré tout son esprit, resta pétrifié,
« Voici un madrigal de M. Saurin, à l'occasion de ce que Madame *** avait promis d'embrasser celui qui ferait les plus jolis vers en l'honneur de sa fête. Sauiin fut embrassé, et il le méritait bien, pour avoir envoyé la pièce «uivante :
Quoi! d'un baiser faire la récompense De celui dont les vers auront la préférence ! Pauline, quelle est votre erreur!
C'est donner à l'esprit ce qui n'est dû qu'au cœur. Un baiser fut toujours le prix de la tendresse, Et c'est à l'amour seul qu'en appartient le don. Les habitants du Pinde, en leur plus grande ivresse, N'ont jamais espéré qu'un laurier d'Apollon.
Kes vers à mes rivaux je cède l'avaiilage,
Ils riment mieux que moi; mais je sais mieux aimer.
Que le laurier soit leur partage,
Et le mien sera le baiser.
« La timidité d'esclave de Crébillon(commecenseur) dont il fut question dimanche à dîner, chez Helvétius, donna occasion de conter quelques réponses hardies et nobles faites à des rois parleurs sujets. Milord Stanley nous dit, par exemple, que Jacques IT ayant voulu établir à Londres quelques nouveautés, le maire de cette capitale s'y opposa avec une fermeté respectueuse et inébranlable. Le roi le poussant et le menaçant de quitter Londres, de transporter dans une autre ville le séjour de la cour, et avant de partir de priver Londres de plusieurs avantages, ajoutant même avec colère qu'il en emporterait tout ce qu'il pourrait, pour la punir... Le lord maire lui répondit froidement : « Nous espérons, sire, que du moins Votre Majesté n'emportera point la Tamise. »
« Au siège de Mons, un officier auquel le feu roi avait refusé une grâce qu'il lui avait demandée, ayant été blessé à mort à l'attaque d'un ouvrage qu'il emporta, fut vu par Louis XIV, ou, pour parler d'une façon plus vraisemblable, cette action ayant été sur-le-champ rapportée au roi, il envoya dire à cet officier qu'il lui accordait la grâce en question, et de plus une pension décent pistoles. Le brave militaire, qui mourut une heure après du coup qu'il avait reçu, répondit à celui qui lui parlait de la part du roi : « Allez, monsieur, dites au roi que je n'ai plus besoin de la grâce qu'il m'accorde, et que je pars pour un pays où l'on se f de lui et de moi. »
« M. de Romgold nous conta qu'un homme à talent, voulant obtenir une grâce de M. le Régent, lui présenta un placet dans un moment où il était presque seul et que lesuppliant avait su se ménager. Ce placet était dans la
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l'orme ordinaire. (Juuiid le Uégent Teut lu, le demandeur lui dit : si Son Altesse voulait le relire, le voici en vers. Quand il eut vu les vers, notre homme demanda la permission de le chanter, on le lui permit, il chanta. A peine eut-il fini, qu'il dit : Si monseigneur le souhaite, je vais le danser. — Oh ! dansez-le, lui réponditle Régent, je n'ai jamais vu de placet dansé, et pour la nouveauté du fait, je vous accorde ce que vous demandez. »
t Une femme de province arrive à Paris, dans le dessein d'y prendre et d'y attraper tous les bons airs; on lui dit, entre autres beaux usages, que toutes les femmes de qualité vont chez la baigneuse; que ce sont là les belles manières, que la plus renommée baigneuse est mademoiselle Le Sueur. Elle y vole, la voilà dans le bain, elle en sort : on lui demande si madame veut se faire épiler. Pour ne paraître pas ne point entendre ce terme, elle répond bien vite : « Sans doute, n'est-ce pas l'usage de la cour? — Eh, mais oui, » répond mademoiselle Le Sueur avec complaisance. Elle passe dans l'étuve, on la frotte de la drogue épilatoire; la drogue sèche bientôt sur son corps, on lui jette de Teau, tout tombe. La naïve provinciale s'écrie alors en se regardant honteusement : «Ah! mon Dieu, comme me voilà ! Tout le monde va se moquer de moi quand on me verra comme cela! »
€ Vers le milieu de sa vie, Robbé se convertit sur les représentations du comte d'Autre, personnage très dévot qui devint impie à son tour. Aussi disait-il : — J'ai fait pour mon salut ce qu'on fait pour la milice, j'ai mis un homme à ma place. »
« Etant en danger de la vie, le chevalier de Kinsonnat reçut le viatique et rextrême-onclion en présence du chevalier de Livry et d'un autre chevalier de Malte, ses amis, qui par pur hasard étaient entrés quelques minutes avant que le bon Dieu arrivât. Quand la cérémonie fut
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finie et que les pièlies lurenl reliiés : — Messieurs, leur dit poliment le chevalier de Kinsounat, je vous fais mille excuses; je vous demande mille pardons que tout cela se soit passé devant vous. — C'était, je crois, de ce dernier qu'un officier extrêmement ignorant disait à un de ses amis : — Sais-tu que le chevalier est à l'extrémité? On lui a porté ce malin l'émétique. — Dis donc le viatique, lui dit son ami. — Emétique ou viatique, comme lu voudras, lépond l'officier; suis-je apothicaire, moi, pour me connaître à toutes ces choses-là. »
«■ Thiriotme donna hier quatre vers de l'abbé Le Gendre, frère de la présidente Doublet,... le premier homme de table qu'il y ait eu, et le dernier des Français qui en ait encore soutenu les plaisirs... c'était l'homme de son temps le plus gai... Voici les quatre vers.
r.es dieux firent, dit-on, les hommes; L'homme, dit l'autre, a failles dieux.
Tant qu'on ne trouvera pas mieux, Ueslons-en là comme nous sommes.
« A l'occasion des différends des pailemenls avec la cour, une femmç de beaucoup d'esprit disputait ces jours-ci contre M. le président Portail, et elle lui soutenait que l'afTaire de M. le duc de Fitz James avait été fort mal décidée par le parlement de Paris. Soit qu'elle en donnât de si bonnes raisons qu'il n'y avait point de réponse, soit politesse de la part de M. Portail, ce dernier crut terminer la dispute en lui disant qu'il n'y a si bon cheval qui ne bronche. Mais la dame lui répliqua vivement : « Pour un cheval, passe ; mais toute une écurie, ma foi, cela est trop fort. »
« Voici un trait de caractère qui peut-être vaut bien le bon mot de cette dame. Quelqu'un se plaignait ces jours derniers à M. Thierry, qui est un médecin comme M. Pur-
gon, d'une pituite qu'il lui détaillait ainsi : — C'est, monsieur, disait-il, une i'onle très considérable, uzie eau acre... — Bon, disait le médecin... —Glaire comme si on la passait à l'alambic. — A merveille. — Mordante presque comme de l'eau-forte. — De mieux en mieux, interrompit ce docteur, c'est précisément la pituite vitrée des anciens, que nous avions perdue, pitiiita vitreu et rupca, suivant nos meilleurs auteurs. »
« On prétend que Rameau répondit au curé qui, à son lit de mort, voulait le confesser : « Que diable venezvous me chanter, M. le curé? vous avez la voix fausse. »
€ Le comte de Lauraguais avait fait une comédie en un acte, qu'il intitulait : la Cour du roi Pétaud. La première scène se passe entre les courtisans qui attendent le roi qui est à la cuisine. Leurs propos sur les talents du roi sont, dit-on, très plaisants et calqués d'après ceux des vrais courtisans. Dans la seconde scène, le roi en tablier gras, le bonnet blanc sur la tête et le couteau sur la hanche, vient lui-même apporter aux seigneurs qui l'attendent les petits pâtés qu'il a faits. Ils en goûtent tous à l'envi l'un de l'autre. Tous se récrient sur leur bonté, t Ils sont excellents ! délicieux ! divins ! Jamais on n'en a fait comme ceux-là! Les plus habiles cuisiniers n'en approchent pas! etc.. » Un vieux courtisan, qui en a goûté, est le seul qui, d'un air rêveur, reste appuyé contre une cheminée, et qui n'en fasse pas l'éloge. Gela attire l'attention du roi Pétaud, qui dit à ce vieux renard : « Mais, un tel, vous ne m'en dites rien, vous. Parlez-moi sincèrement Est-ce que vous ne les trouveriez pas si merveilleux, vous ? — Pardonnez-moi, Sire, répond le courtisan à cheveux blancs ; ils sont excellents assurément. Mais si Votre Majesté me permet de lui parler sans flatterie, je lui dirai que la tourte de bécasse qu'elle fit avanthier m'a paru être infiniment supérieure à ces petits pâ-
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tés-ci, quoiqu'ils soient, bien bons. » Le roi frappe d'un air d'amitié sur l'épaule du vieux courtisan et lui dit : « Continuez, j'aime toujours que l'on me dise la vérité, moi ! »
« Le roi de Danemark revenait ces jours-ci de Fontainebleau ; le peuple, dans l'endroit où il descendit, se mit à crier : « Vive le roi ! » — Mes amis, leur dit-il avec une présence d'esprit admirable, je viens de le quitter; il se porte à merveille. » — On m'a assuré qu'ayant dit un jour son sentiment sur Voltaire et combien il l'aimait, une femme de la cour prit la liberté de lui faire observer que le roi de France n'aimait pas Voltaire, et que s'il parlait de ce poète devant Sa Majesté Très Chrétienne, il serait peut-être prudent de cacher l'estime qu'il avait pour cet homme extraordinaire. ~ Eli! madame, répondit-il. j'en parlerais devant le roi de France comme j'en parle devant vous ; nous sommes une douzaine en Europe qui avons notre franc-parler. »
« Vers de Dorât :
Oui, quoiqu'au siècle dix-huitième, J'ai des mœurs, j'ose m'en vanter.
Je sais chérir et respecter La femme de l'ami que j'aime.
Mais il est des femmes de bien, Femmes, qui plus est, d'Importance, (Et, dieu merci, sans conséquence).
Qui pour peu qu'on ait un maintien. Vous traitent avec indulgence, Et vous dégagent du lien D'une gothique bienséance.
De ces dames-là, j'en conviens, J'use ou j'abuse en conscience, Sans jamais me reprocher rien!
Le mari même m'en dispense.
.le sais Irop ce que l'on leur doit Pour me permettre un sot scrupule; C'est une bague qui circule Et que chacun met à son doigt.
« Tout est mode en France ; les modes influent jusque sur les sciences, les arts et le bel esprit! Nous imitons les modes, nous en créons àan.s cesse, nous en suivons de ridicules souvent, nous en changeons toujours! Nous avons abandonné les pantins pour la géométrie; les comédies riantes de Molière pour les pièces larmoyantes; le vaudeville plein de sel et de gaieté pour l'insipide et triste ariette; le vin pour les femmes; les i'emmes pour les filles entretenues ; les plaisirs de la table pour le luxe et l'ennui; la poésie pour l'anatomie, la chimie, l'agriculture, les arts d'économie et la politique; le grand opéra pour la petite musique moderne ; les romans pour les dictionnaires; la théologie pour la danse ; l'amphigouri pour la métaphysique; la religion pour le déisme; Moïse pour Montesquieu; Corneille pour Voltaire, etc.. Et tout cela passera, comme tant d'autres modes folles ou raisonnables succéderont à celles-ci. C'est un vrai plaisir que la légèreté des Français. Flattons-nous du moins que la métaphysique, qui attriste notre nation depuis vingt-cinq ans, passera comme la mode des rhingraves : croyons aussi, pour notre bien et pour notre honneur, que l'anglomanie ne nous tiendra pas toujours... »
< Une mère dont le fils avait tué un homme bravement et loyalement, fut se jeter aux pieds de Marie-Antoinette, pour avoir sa protection, qu'elle lui accorda. Une de ses femmes de chambre, pour faire sa cour bassement ou bêlement, lui dit que cette mère avait été aussi se jeter aux genoux de madame la comtesse du Barry. Madame la dauphine l'interrompit vivement et lui dit : « Si j'étais
mère, je me jetterais aux pieds de Zamore, pour avoir la grâce de mon fils. » (Zamore était le petit nègre de la du Barry.)
Il y aurait beaucoup à glaner dans les Mémoires de madame de Genlis; forcé de faire un choix, je résumerai les pages qui m'ont paru les plus attrayantes.
LA VISITE DE MADAME DE GENLIS A VOLTAIRE (Tome II, p. 316 et suivantes.)
De Lausanne j'allai à Genève, et de là chez M. de Voltaire. Je n'avais point pour lui de lettres de recommandation ; mais les jeunes femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui demander la permission d'aller chez lui; il n'y avait dans mon billet ni esprit, ni prétention, ni fadeur, et je le datai du mois d'août. M. de Voltaire voulait qu'on écrivît du mois d'Auguste. Cette petite pédanterie me parut une flatterie, et j'écrivis fièrement du mois d'août. Le philosophe de Ferney me fit une réponse très gracieuse : il m'annonça qu'en ma faveur il quitterait ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m'invita à dîner et à souper.
Quand j'eus reçu la réponse aimable de M. de Voltaire, il me prit tout à coup une espèce de frayeur qui me fit faire des réflexions inquiétantes. Je me rappelai tout jce qu'on racontait des personnes qui allaient, pour la première fois, à Ferney. 11 était d'usage, surtout pour les jeunes femmes, de s'émouvoir, de pâlir, de s'attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire;
on se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, on était dans un trouble qui ressemblait à Tamour le plus passionné. C'était l'étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y était tellement accoutumé, que le calme et la seule politesse la plus obligeante ne pouvaient lui paraître que de Timpertinence ou de la stupidité. Cependant je suis naturellement timide et d'une IVoideur glaciale avec les gens que je ne connais pas; je n'ai jamais eu le courage de donner une louange en face h ceux avec lesquels je ne suis pas intimement liée; il me semble qu'alors tout éloge est suspect de flatterie, qu'il ne saurait être de bon goût et qu'il doit déplaire ou blesser. Je me promis pourtant, non pas de faire une scène patbétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un grand étonnement, c'est-à-dire que je pris la résolution de n'être pas ridicule, de sortir de ma simplicité habituelle, et d'être moins réservée et surtout moins
silencieuse
Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à Ihomme célèbre qui voulait bien me recevoir, j'avais mis beaucoup de soin à me parer ; je n'ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. J'avais un fâcheux pressentiment que mes prétentions, en ce genre, seraient les seules qui dussent avoir quelque succès. Durant la route, je lâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j'allais voir; je répétais des vers de la Henriade et de ses tragédies; mais je sentais que, même en supposant qu'il n'eût jamais profané son talent par tant d'indignes productions, et qu'il n'eût fait que les belles choses qui doivent l'immortaliser, je n'aurais eu, en sa présence, qu'une admiration silencieuse. Il serait permis, il serait simple de montrer de l'enthousiasme pour un héros, pour le libérateur de la patrie, parce que, sans instruction et sans esprit, on peut comprendre de telles actions, et que
la reconnaissance semble autoriser l'expression du sentiment qu'elles inspirent; mais lorsqu'on se déclare le partisan passionné d'un homme de lettres, on annonce qu'on se croit en état déjuger convenablement tous ses ouvrages, on s'engage à lui en parler, à disserter, à détailler ses opinions : combien toutes ces choses sont déplacées dans la jeunesse et surtout dans une femme !
Je menai avec moi un peintre allemand qui revenait d'Italie, M. Ott. Il était hors de lui en approchant de Ferney, j'admirais et j'enviais ses transports... On nous fit passer devant une église sur le portail de laquelle ces mots étaient écrits : Voltaire a élevé ce temple à Dieu.
Enfin nous arrivons dans la cour du château et nous descendons de voiture. Nous entrons. Nous voilà dans une antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-lechamp un tableau et s'écrie : c'est un Corrège! Nous approchons : on le voyait mal, mais c'était en effet un tableau original du Corrège, et M. Oit fut un peu scandalisé qu'on l'eût relégué là. Nous passons dans le salon; il était vide. Je vis dans le château cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré; on entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient; on allait et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes. Je regardai à la pendule du salon et je reconnus avec douleur que j'étais arrivée trois quarts d'heure trop tôt; ce qui ne contribua pas à me donner de l'aisance et de la confiance. M. Ott vit, à l'autre extrémité du salon, un grand tableau à l'huile dont les figures sont en demi-nature. Un cadre superbe, et l'honneur d'être placé dans le salon, annonçaient quelque chose de beau. Nous y accourons, et, à notre grande surprise, nous découvrons une véritable enseigne à bière , une peinture ridicule représentant
M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces effroyables. M. Oit fut indigné du dessin, du coloris, et moi de la composition. — « Comment peut-on placer cela dans un salon, » disais-je. « Oui, disait M. Ott, et quand on laisse un tableau de Corrège dans une vilaine antichambre!... » Ce tableau est entièrement de l'invention d'un mauvais peintre genevois qui en avait fait présent à M. de Voltaire, mais il me paraît inconcevable que ce dernier ait eu le mauvais goût d'exposer pompeusement à tous les yeux une telle platitude. Enfin la porte du salon s'ouvrit, et nous vîmes paraître madame Denis, la nièce de M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames m'annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Madame de Saint-Julien, qui était fort aimable, était établie pour l'été à Ferney, elle appelait M. de Voltaire : Mon philosophe et il l'appelait : Mojî Papillon. Elle portait une médaille d'or à son côté. Je crus que c'était un ordre; mais c'est un prix d'arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu'elle avait gagné depuis peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me proposa de faire un tour de promenade : ce que j'acceptai avec empressement, car je me sentais si refroidie, si embarrassée, je craignais tellement l'apparition du maître de la maison, que j'étais charmée de m'échapper un moment, afin de retarder la terrible entrevue... Enfin on vint nous dire que M. de Voltaire entrait dans le salon... Madame de Saint-Julien, me jugeant d'après ses impressions, m'entraîne avec vivacité. Nous regagnons la maison, et j'eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, de me voir dans une glace. J'étais
décoiffée et tout ébouriffée (par une promenade sous un long berceau de verdure), et j'avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je m'arrêtai un instant pour me rajuster, ensuite je suivis courageusement madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en présence de M. de Voltaire. Madame de Saint-Julien m'invita à l'embrasser, en me disant avec grâce : ^ Il le trouvera Irèa bon. » Je m'avançai gravement avec l'expression du respect que l'on doit aux grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si commune me toucha, comme si cette espèce d'hommage n'était pas aussi vulgaire que banale; mais enfin je fus flattée que M. de Voltaire m'eût baisé la main, et je l'embrassai de bien bon cœur intérieurement, car je conservai toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott qui fut si transporté de s'entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu'il allait faire une scène. Il s'empressa de tirer de sa poche des miniatures qu'il avait faites à Berne. Malheureusement un de ces tableaux représentait une vierge avec l'enfant Jésus : ce qui fit dire à M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je trouvai qu'il était contre les devoirs de l'hospitalité et contre toute bienséance de s'exprimer ainsi devant une personne de mon âge qui ne s'affichait pas pour un esprit fort, et qu'il recevait pour la première fois. Entièrement choquée, je me tournai du côté de madame Denis, afin d'avoir l'air de ne pas écouter son oncle. Il changea d'entretien, parla de l'Italie et des arts comme il en a écrit, c'est-à-dire sans connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots qui exprimaient que je n'étais pas de son avis. Il ne fut question de littérature ni avant ni après le dîner, M. de Voltaire ne jugeant pas, je crois, que cette conversation diU inlé-
resser une personne qui s'annonçait d'une manière aussi peu brillante. Néanmoins il soutint l'entretien avec politesse et même quelquefois avec galanterie pour moi.
On se mit à table, et, pendant tout le dîner, M. de Voltaire ne fut rien moins qu'aimable. 11 eut toujours l'air d'être en colère contre ses gens, criant à tue-tête avec une telle force qu'involontairement j'en ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore, et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On m'avait prévenue de cette manie qui est si hors d'usage devant des étrangers; et l'on voit parfaitement, en effet, que c'est une habitude, car ses gens n'en paraissent être ni surpris, ni le moins du monde troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j'étais musicienne, a fait jouer du clavecin à madame Denis. Elle a un jeu qui transporte, en idée, au temps de Louis XIV; mais ce souvenir-là n'est pas le plus agréable qu'on puisse se retracer de ce beau siècle. Elle finissait une pièce de Rameau, lorsqu'une jolie petite fille de sept ou huit ans entra dans lachambre, et vint se jeter au cou de M. de Voltaire en l'appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce; et, comme il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand Corneille, qu'il a mariée. Combien j'eusse été touchée dans ce moment si je ne m'étais rappelé ses Commentaires, où l'injustice et Tenvie se trahissent si maladroitement. Dans ce lieu, on était à chaque instant blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l'admiration y était suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et par des disparates révoltants.
M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa une promenade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une berline, lui, sa
nièce, madame de Saint-Julien et moi. 11 nous mena dans le village pour y voir les maisons qu'il a bâties et les établissements bienfaisants qu'il a formés. Il est plus grand là que dans ses livres, car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l'on ne peut se persuader que la même main qui écrivit tant d'impiétés, de faussetés et de méchancetés, ait fait des choses si nobles, si sages et si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, mais de bonne grâce; il me parlait simplement, avec bonhomie; il m'instruisit de tout ce qu'il avait fait, et cependant il n'avait nullement l'air de se vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant au château, la conversation fut fort animée; on parlait avec intérêt de ce qu'on avait vu. Je ne partis qu'à la nuit. M. de Voltaire me proposa de rester jusqu'au lendemain après dîner, mais je voulus retourner à Genève.
Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très ressemblants, mais aucun artiste n'a bien rendu ses yeux. Je m'attendais à les trouver brillants et pleins de feu, ils étaient en effet les plus spirituels que j'aie vus; mais ils avaient en même temps quelque chose de velouté et une douceur inexprimable : Tâme de Zaïre était tout entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé, et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore; il avait une voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d'autant plus qu'il avait l'habitude de parier excessivement haut, quoiqu'il ne fût pas sourd. Quand il n'était question ni de la religion, ni de ses ennemis, sa conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention, et par conséquent, avec un esprit tel que le sien, parfaitement aimable. Il me parut qu'il ne supportait pas que l'on eût, sur aucun point, une opinion différente de la sienne;
pour peu qu'on le contredît, son ton prenait de l'aigreur et devenait tranchant. Il avait certainement beaucoup perdu l'usage du monde qu'il avait dû avoir, et rien n'est plus simple : depuis qu'il était dans cette terre, on n'allait le voir que pour l'enivrer de louanges; ses décisions étaient des oracles; tout ce qui l'entourait était à ses pieds, il n'entendait parler que de l'admiration qu'il inspirait, et les exagérations les plus ridicules dans ce genre ne lui paraissaient plus que des hommages ordinaires. Les rois mêmes n'ont jamais été les objets d'une admiration si outrée : du moins l'étiquette défend de leur prodiguer toutes ces flatteries; on n'entre point en conversation avec eux, leur présence impose silence, et, grâce au respect, la flatterie à la cour est obligée d'avoir de la pudeur et de ne se montrer que sous des formes délicates. Je ne l'ai jamais vue sans ménagement qu'à Ferney : elle y était véritablement grotesque, et lorsque, par l'habitude, elle peut être placée sous de semblables traits, elle doit nécesairement gâter le goût, le ton et les manières de celui qu'elle séduit. Voilà pourquoi l'amour-propre de M. de Voltaire était singuhèrement irritable, et pourquoi les critiques lui causaient ce chagrin puéril qu'il ne pouvait dissimuler. Il venait d'en éprouver un très sensible. L'empereur avait passé tout près de Ferney : M. de Voltaire qui s'attendait à la visite de l'illustre voyageur, avait préparé des fêtes et même fait des vers et des couplets, et malheureusement tout le monde le savait. L'empereur passa sans s'arrêter et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu'un lui demanda s'il verrait M. de Voltaire, l'empereur répondit sèchement : « Non, je le connais assez. » Mot piquant et même profond, qui prouve que ce prince lisait en homme d'esprit et en monarque éclairé.
LE PRINCE DE COiNTI (Tome F^)
M. le prince de Gonti était le seul des princes du sang qui eût le goût des sciences et de la littérature, et qui sût parler en public. Il avait une beauté, une taille et des manières imposantes; personne ne sut dire des choses obligeantes avec plus de finesse et de grâce; et, malgré ses succès auprès des femmes, il était impossible de découvrir en lui la plus légère nuance de fatuité. Il fut aussi le plus magnifique de nos princes; on était chez lui comme chez soi. Dans les grands voyages de l'Ile-Adam, chaque dame avait des chevaux et une voiture à ses ordres, et n'était obligée de descendre dans le salon qu'une heure avant le souper; elle était maîtresse de donner à dîner tous les jours dans sa chambre à sa société particulière. — Madame de Genlis raconte deux traits de caractère du prince. Un de ses officiers l'aborda un jour et demanda ses ordres sur un braconnier qu'on venait de prendre : lui, d'un ton très haut et froidement : Cent coups de bâton et trois mois de cachot. Madame de Genlis, consternée, questionne M. de Chabriant : « Bon, dit en riant celui-ci, il ne parlait que pour la galerie. Je connais cela, jamais un seul de ces ordres tyranniques, donnés en public, n'a été exécuté ; et, quant au braconnier qni vous intéresse, il sera seulement banni de l'Ile-Adam pour deux mois, et, pendant ce temps, monseigneur prendra secrètement soin de sa famille qui est très nombreuse. — Quoi, reprit madame de Genlis, ce n'est point un premier mouvement de colère qui lui a fait prononcer ces odieuses sentences? — Non, c'est seulement une pré tentio7i; il veut de temps en temps paraître redoutable et terrible... »
» Madame do Hlol, dans sa joiinosso, dit nn jour, on présence de ce prince, qu'elle voulait avoir le portrait en miniature de son serin dans une bague. M. le prince de Conti offrit de faire faire le portrait et la bague, ce que madame de Blot accepta, à condition que la bague serait montée de la manière la plus simple et qu'elle n'aurait aucun entourage. En effet la bague n'eut qu'un petit cercle d'or, mais au lieu de cristal pour couvrir la peinture, on employa un gros diamant que l'on rendit aussi mince que possible. Madame de Blot s'aperçut de cette magnificence, elle fit démonter la bague et renvoya le diamant; alors M. le prince de Conti fit broyer et réduire en poudre le diamant et s'en servit pour sécher l'encre du billet qu'il écrivit à ce sujet à madame de Blot. — Le prince de Conti était, lui aussi, fort galant, il disait volontiers qu'une jolie femme est toujours utile à quelque intrigue, et qu'il n'y a qu'une seule manière de s'assurer d'elle.
« Autrefois, soupirait-il mélancoliquement, on prenait mes politesses pour des déclarations, aujourd'hui on prend mes déclarations pour des politesses. ^
LE COMTE DE CUINES (Tome ^^)
Arrivé à Berlin, il fut mal reçu du roi de Prusse.
Ce prince jouait de la flûte, et aimait passionnément la musique; le talent supérieur du comte de Guines sur la flûte lui persuada que la cour de France ne le lui envoyait pour ambassadeur que pour cette raison. ('ette idée choqua le roi, et dans le grand Frédéric c'était une petitesse. Le comte, voyant que le roi s'obstinait à le traiter avec une sécheresse qui allait jitsqu'à la désobligeance, en découvrit le motif et feignit de l'ignorer. Il rencon-
trait quelquefois un homme qui passait pour l'un des espions du roi dans la société, et un jour, en présence de cet homme, il dit dun ton insouciant et léger, qu'il avait deviné pourquoi le roi ne l'admettait jamais dans son intérieur, et sur-le-champ il ajouta : « Le roi a des correspondances à Paris, on lui aura mandé que la tournure de mon esprit est épigrammatique et moqueuse.» Quelqu'un se récriant sur le mauvais caractère de celui qui aurait mandé une telle chose : « Non, reprit froidement le comte, il aura dit cela sans malice; à Paris, ce genre d'esprit n'est qu'un jeu de société; on ne le craint pas. » Cet entretien, comme le comte l'avait espéré, fut rapporté au roi qui, de premier mouvement, s'écria qu'il ne craignait nullement les épigrammes et les moqueries. Il traita mieux le comte de Guines, l'attira, causa avec lui, fut charmé de son esprit et de sa grâce, l'admit dans son intimité, fit souvent de la musique avec lui, et lui prodigua constamment depuis toutes les marques de la plus grande faveur.