‹ La comédie de société au 18e siècleChapitre 24 sur 31 · MADAME DE MONTESSON · texte numérisé non relu

MADAME DE MONTESSON

Au tome second des Mémoires, madame de Genlis entre dans des détails très curieux sur les artifices employés par sa tante pour amener le duc d'Orléans à l'épouser : le départ pour Barèges, la nièce chargée d'entretenir la llamme du prince, madame de Montesson déclarant avec emphase qu'elle ne fépousera qu'avec le consentement par écrit du roi et celui du duc de Chartres, la promesse faite à celui-ci d'attendre deux ans, promesse éludée bien vite, la conversation du duc d'Orléans avec Louis XV, la colère du duc de Chartres quand il apprit qu'on lui avait manqué de parole, la nouvelle mariée rejetant, à l'exem-

pie de madame de Maintenon, toute espèce de titre et priant ses amis de ne plus l'appeler que madame de Montesson tout court. « C'était une chose plaisante que la manière dont ma tante causait avec moi de toute cette alTairo. Avec toute autre confidente de ses amies, elle aurait employé mille fois plus de finesse; mais elle parlait avec moi à peu près comme elle aurait parlé toute seule, à l'exception de deux ou trois phrases qui affirmaient qu'elle n'avait ni projet ni ambition. Du reste, elle me laissait voir toute sa rancune contre les personnes qu'elle supposait opposées à ses vues; elle ne prenait pas la peine de me cacher ses inquiétudes et ses vives agitations. Elle ne me trouvait pas dépourvue d'esprit, mais sans songer que j'avais été mariée à dix-sept ans et que j'en avais vingt-deux ; elle ne remarquait que l'espèce d'enfantillage que j'avais naturellement dans l'esprit, ma simplicité à quelques égards, ma figure plus jeune que mon âge, ma timidité dans le grand monde, ma gaieté folle quand j'étais à mon aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi qu'une jolie enfant, une Agnès un peu façonnée par le monde. Elle persuadait à M. le duc d'Orléans que son sentiment malheureux la privait également de sommeil et d'appétit; elle ne dormait plus, ne mangeait plus. 11 est certain qu'en présence de M. le duc d'Orléans, elle faisait une diète rigoureuse; mais elle s'en dédommageait dans son absence. Un soir que j'étais chez elle, et que nous ne l'attendions point, mademoiselle Legrand, sa femme de chambre, entra en tenant une grande écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie au vin. Ma tante, négligemment et d'un air dégoûté, prit l'écuelle sur ses genoux et, par un effort de raison, elle se mit à manger la rôtie, dont il ne restait plus que le tiers lorsqu'on entendit un carrosse entrer dans la cour. Je me précipite à la fenêtre et j'annonce M. le duc d'Orléans. Ma tante sonne,

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mademoiselle Legrand se lait un peu attendre, enfin elle arrive en disant que M. le duc d'Orléans la suit. Matante ne songe qu'à se débarrasser prompternent des débris de la rôtie au vin; elle ordonne avec vivacité de l'emporter; ensuite, pensant qu'on va rencontrer M. le duc d'Orléans, elle rappelle mademoiselle Legrand et lui dit avec véhémence de mettre la fatale écuelle avec son couvercle sous son lit. On obéit. Au môme instant, les deux battants de la porte s'ouvrent, et M. le duc d'Orléans paraît. Il sentit l'odeur du vin, et ma tante convint qu'elle en avait pris une petite cuillerée...

... Pendant un mois, M. le duc d'Orléans revint ainsi régulièrement orner ma mémoire (du récit de ses bonnes fortunes d'antan) à peu près tous les deux ou trois jours; il en vint au point de confiance de me conter ses fâcheuses aventures avec la feue duchesse d'Orléans. Il l'avait épousée par amour, il se maria à dix-neuf ans, elle l'aima aussi avec une passion véhémente qui dura sans nuages jusqu'à la naissance de son fils... Elle montrait même avec si peu de retenue cet amour impétueux, que la duchesse de Tallard disait : « qu'elle avait trouvé le moyen de rendre le mariage indécent... » M. le duc d'Orléans me conta aussi la manière dont il devint amoureux de ma tante; elle est plus singulière que romanesque. Il la trouvait charmante, me dit-il, mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble; loin d'en être amoureux, il était dans ce moment occupé d'une autre femme; c'était au premier voyage qu'elle fit à Villers-Gotterets. Un jour, à la chasse du cerf dans la forêt, madame de Montesson était à cheval, M. le duc d'Orléans se trouva auprès d'elle, dans un moment où la chasse allait tout de travers. Un des chasseurs lui proposa d'attendre là quelques minutes, pendant qu'il irait en avant prendre quelques informalions sur le cerf et les chiens; M. le duc d'Orléans y con-

sentif, et il descendit de cheval avec ma tanle pour aller s'asseoir à quelques pas, à l'ombre, dans un endroit qui leur parut joli. M. le duc d'Orléans était fort gros, la chaleur était étoufTante; le prince, en nage et bien fatigué, demanda la permission d'ôter son col; il se met à l'aise, déboutonne son habit, souffle, respire avec tant de bonhomie, d'une manière et avec une figure qui paraissent si plaisantes à ma tante, qu'elle fait un éclat de rire immodéré en l'appelant gros père, et ce fut, dit M. le duc d'Orléans, avec une telle gaieté et une telle gentillesse que de ce moment elle lui gagna le cœur, et il en devint amoureux. C'est un effet sûr avec les princes, que celui d'une familiarité imprévue, placée avec grâce, à la suite d'une conduite respectueuse et réservée... M. le duc d'Orléans s'amusait d'une intrigue et ne la dénouait jamais le premier. Tant qu'on restait auprès de lui et qu'on l'écoutait, il ne se détachait point; il était en amour comme un bon soldat qui demeure fidèlement à son poste, et qui ne le quitte que lorsqu'on lui donne son congé; mais quand il n'y avait plus de poste, il oubliait facilement, et changeait de service sans regret et sans chagrin... »

Madame de Montesson déshérita sa nièce, et par son testament institua M. de Valence son légataire universel.

LES FILLES DE MADAME DE GENLIS (Tome III, page 1-28.)

La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents surprenants pour son âge et son charmant, caractère, ma place de dame restée vacante et qu'elle devait avoir, et enfin un régiment promis à celui qu'elle épouserait, me la faisaient dès lors demander par beaucoup de personnes. Je n'avais nulle envie de la marier si jeune, et j'attachais

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