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un grand intérêt à linir son éducation; elle était déjà bonne musicienne, elle jouait d'une manière surprenante du clavecin, et, pour le moins, aussi bien de la barpe, que je lui avais enseignée avec la mélliode que j'ai inventée d'exercer séparément les deux mains par des passages contenant successivement toutes les difiîcultés. Je l'avais commencée à neuf ans, et à treize elle jouait sur la barpe, avec une très belle exécution, les pièces de clavecin les plus difficiles; elle dessinait la figure d'une manière cbarmanle et d'après nature ; peu de temps après elle a peint avec perfection dans tous les genres, en miniature et à l'buile; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin et surtout pour la harpe. Je n'ai vu personne danser aussi bien qu'elle. Outre ces talents agréables et brillants, elle a eu beaucoup d'instruction et de solidité dans l'esprit; par la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur (Pulchérie), remplie de bonnes qualités, de gentillesse, de finesse et d'esprit, avait moins d'aptitude pour les arts, à l'exception du dessin dans lequel, ainsi que dans la peinture, elle excelle aujourd'hui ; mais la nature lui avait refusé de grandes dispositions pour la musique. Ma famille était cependant très musicale, mon père, ma mère, ma tante, mon frère, mon mari, ma fille et moi, nous étions bien organisés pour la musique. — mais Pulchérie tenait de la nature, ce qui vaut mille fois mieux que les talents les plus brillants, une âme noble, désintéressée, et la sensibilité la plus touchante... » Et Madame de Genlis raconte que sa fille se priva de feu pendant une partie de l'hiver afin d'envoyer en cachette son bois à une pauvre vieille. — Voici maintenant ce qu'elle dit du mariage de celle-ci avec M. de Valence que tout le monde regardait comme l'ami de madame de Montesson : « J'avouerai... que mon ambition pour ma
fille l'emporta, dans cette occasion, sur ma prévoyance et sur mes lumières; en principe, le motif qui me décida aurait dû m'empêclier de songer à cette alliance. Ce qu'on disait des sentiments de madame deMontesson pour M. de Valence n'était sans doute pas vrai ; mais tout ce qu'elle faisait pour lui était si extraordinaire, que le monde fut confirmé dans ses conjectures à cet égard, et l'on fut universellement persuadé qu'elle ne faisait ce mariage que pour saisir le seul moyen d'attacher à jamais, auprès de sa personne, celui qu'elle aimait. C'était déjà un grand scandale, et je n'aurais pas dû le donner. J'aurais dû me dire que madame de Montesson, très incapable par ellemême d'être un bon mentor, aurait de plus, dans cette situation, l'inconvénient de ne pouvoir jamais aimer véritablement ma fille, et que d'ailleurs j'agirais contre toute idée morale en profitant d'un sentiment que l'on jugeait coupable, quelque platonique qu'il pût être, pour satisfaire des vues ambitieuses; mais je me rassurai, sans m'abuser entièrement, en me disant que peut-être cette liaison de ma tante n'avait rien de criminel, que d'ailleurs, en supposant que M. de Valence eût été l'amant de madame de Montesson, âgée alors de quarante-sept ans, il cesserait certainement de l'être en épousant une personne charmante de dix-sept ans, et qu'enfin ma fille ayant une grande confiance en moi, je pourrais lui donner tous les conseils utiles à son bonheur. Enfin, mon ambition en ceci n'était que relative, je ne me la reprochai pas; je n'ai jamais eu d'ambition personnelle pour moi, car je n'appelle pas ambition le désir de se distinguer sans brigue et sans cabale, par les talents et le mérite, mais j'ai constamment méprisé pour moi la fortune. En même temps, j'ai toujours été ambitieuse pour ceux que j'ai aimés; c'est une manière moins répréhensible de l'être, mais elle est toujours blâmable, et surtout quand il s'agit
du bonheur de ses enfants. Je dois ajouter ici, comme mère et comme écrivain parfaitement véridique, que ma fille porta, à son début dans le monde, les sentiments et les principes les plus parfaits... M. de Valence fit une perte considérable au jeu, et, pour l'empêcher de recourir à madame de Montesson, comme il l'avait déjà fait tant de fois, elle lui donna d'elle-même tous ses diamants... M. de Valence les vendit, paya sa dette et jamais depuis madame de Valence n'a demandé cette somme qui ne lui a point été rendue. Je pourrais citer d'elle une infinité de traits aussi généreux.
Je dois réfuter ici une histoire très scandaleuse et très fausse qu'on fit dans le temps sur madame de Montesson au sujet du mariage de ma fille... On conta qu'un jour, M. le duc d'Orléans, que l'on croyait absent, entra inopinément dans le cabinet de ma tanle et trouva M. de Valence à ses pieds; et que ma tante, sans s'émouvoir et avec une présence d'esprit admirable, dit au prince, en montrant M. de Valence : « 11 me demande instamment, comme vous voyez, la main de ma nièce. » On prétendit que cet incident fut la seule cause du mariage de ma fille; je puis certifier que cette anecdote est de pure invention et dénuée de tout fondement. » — Quelque temps après ce mariage, M. de Genlis hérita de la maréchale d'Etrée qui lui laissa cent mille hvres de rentes; il offrit à sa femme de quitter Bellechasse, elle refusa parce qu'elle voulait finir ce qu'elle avait entrepris; et puis son amour-propre ne supportait pas l'idée qu'un gouverneur et une gouvernante, en achevant l'éducation des princes, lui en enlèveraient tout l'honneur. La fille aînée de madame de Genlis mourut à l'âge de vingt et un ans. Quelques jours après, son mari, le marquis de Lowœsline, apporta à la comtesse de petites tablettes qu'elle portait toujours dans ses poches, u II y avait deux ou trois pages de son écri-
ture, les deux dernières écrites peu de jours avant sa malheureuse couche. En voici une qui fera connaître son caractère et le genre de son esprit naturellement porté à la plaisanterie. Elle avait formé une colonne au bas de laquelle elle avait écrit ce titre : Calcul des infidélités de mon mari •pendant les cinq années de noire mariage. Elle les comptait année par année, ensuite elle mettait le total qui montait à vingt et un. Après cela elle disait : Voyons un -peu les miennes; elle avait mis zéro à chaque année, ce qui était terminé par ces paroles : Total, satisfaction. Et elle aimait véritablement son mari! Il y a dans cette plaisanterie une grâce, une pureté, une véritable philosophie qui ont quelque chose de sublime. Elle fut regrettée dans la société comme je n'ai vu aucune personne l'être. . C'est d'elle que la reine avait dit qu'elle avait le visage de Vénus et la taille de Diane... >
MADAME DU DEFFAND (Tome III, p. 109 et suiv.)
Je n'avais nulle envie de connaître madame du DefTand. Je me la représentais apprêtée, pédante, précieuse. J'étais surtout effrayée de l'idée que je me trouverais au milieu d'un cercle de philosophes. J'imaginais qu'étant ainsi en force, ils parleraient et disserteraient avec ce ton emphatique qu'ils prennent tour à tour dans leurs écrits, et je sentais que je ferais une triste figure dans celte étrange assemblée, présidée par une sybille enthousiaste de ces déclamations, et qu'il était impossible de contredire ouvertement, puisque, aveugle et octogénaire, elle était doublement respectable par la vieillesse et par le malheur. Enfin je pris une courageuse résolution; je me rendis, le soir même, à Saint-Joseph, chez madame du DefTand. 11 y avait assez de monde chez elle, et j'aperçus avec plaisir
deux ou trois hommes de ma connaissance. Madame du Deffand me reçut à bras ouverts, et je fus agréablement surprise en lui trouvant beaucoup de naturel et l'air de la bonhomie. C'était une petite femme maigre, pâle, blanche, qui n'a jamais dû être belle, parce qu'elle avait la tête trop grosse, et les traits trop grands pour sa taille. Cependant, elle ne paraissait pas aussi âgée qu'elle l'était en effet. Lorsqu'elle ne s'animait pas en causant, on voyait sur son visage l'expression d'une morne tristesse; -en même temps on remarquait, sur sa physionomie et dans toute sa personne, une sorte d'insensibilité qui avait quelque chose de très frappant. Quand on lui plaisait, elle était accueillante ; elle avait même des manières très affectueuses. Les personnes incapables d'aimer ne connaissent pas la différence infinie qui se trouve entre la bienveillance et l'amitié; un goût est pour elles un attachement, elles croient aimer dès qu'elles ont envie de plaire et qu'on les amuse. Cette erreur, qui avilit les femmes dans leurjeunesse, leur donne, dans l'âge avancé, toutes les apparences de l'affectation et de la fausseté. 11 est vrai que ces démonstrations de tendresse ne signifient rien de ce qu'elles semblent exprimer, mais presque toujours elles sont prodiguées de bonne foi.
On ne parla chez madame du Deffand, ni de philosophie, ni même de littérature; la compagnie était composée de gens de différents états; les beaux esprits s'y trouvaient en petit nombre, et ceux qui vont dans le monde y sont communément aimables, quand ils n'y dominent pas. Madame du Deffand causait avec agrément; bien différente de l'idée que je m'étais faite d'elle, jamais elle ne montrait de prétentions à l'esprit; il était impossible d'avoir un ton moins tranchant; ayant très peu réfléchi, elle n'était dominée que par la seule habitude. Elle eut, dit-on, sans aucun système, une conduite très philoso-
APPENDICK 303
phique dans sa jeunesse. On élait alors si peu éclairé, que madame du Deffand fut longtemps, sinon bannie de la société, du moins traitée avec cette sécheresse qui doit engager à s'en exiler soi-même. Trente ans après, la lumière commençant à se répandre, madame du Deffand crut se rétablir dans le monde en adoptant des principes qui la justifiaient. La philosophie sauvait l'humiliation de rougir du passé ; il était agréable de pouvoir tout à coup regarder en arrière, non seulement sans regret et sans honte, mais avec satisfaction et une sorte d'orgueil; et, au lieu d'avouer qu'on s'était conduit avec beaucoup d'imprudence et d'étourderie, de pouvoir se vanter d'avoir été, par une heureuse inspiration, disciple des philosophes à naître; et enfin, il était beau d'avoir le droit de dire h tous les grands et célèbres moralistes du jour : ce que vous prêchez, je l'ai fait avant que vous en ayez instruit l'univers.
Madame du Deffand n'ayant de sa vie médité une opinion, au fond de l'àme n'en avait point; elle n'était même pas sceptique. Pour douter, pour balancer, il faut du moins 'avoir superficiellement comparé et fait quelque examen ; et c'est une peine qu'elle n'avait jamais voulu prendre. Elle se peignait très bien elle-même, en disant qu'elle laissait flotter son esprit dans le vague. Triste situation à tous les âges, surtout à quatre-vingts ans ! Cette paresse d'esprit et cette insouciance lui donnaient dans la conversation tout l'agrément de la douceur. Elle ne disputait point ; elle était si peu attachée au sentiment qu'elle énonçait, qu'elle ne le soutenait jamais qu'avec une sorte de distraction. 11 était presque impossible de la contredire; elle n'écoutait pas ou elle paraissait céder, et elle se hâtait de parler d'autre chose. Elle me fit promettre de revenir la voir à l'heure où, sortie de son lit, elle achevait de s'habiller, elle était alors toujours seule,
c'est-à-dire enirc trois on qnalr*' lifMiro'; après midi, car elle avait depuis longtemps perdu le soimneil. On lui faisait la lecture durant la nuit, et elle ne s'endormait jamais avant le jour. J'y retournai le surlendemain. Je la trouvai dans son fauteuil, un valet de chambre assis à côté d'elle lui lisait tout haut un roman. Le roman l'ennuyait et elle parut charmée de ma visite; je restai deux ou trois heures avec elle, et j'écoutais presque toujours Elle parla de l'ancien temps, de la cour de la duchesse du Maine, de Chaulieu, du marquis de la Force, de l'ingénieux Lamothe, de madame de Staal dont j'aime tant l'esprit, et elle me promit de me montrer une autre fois plusieurs petits manuscrits et beaucoup de lettres de l'impératrice de Russie. Madame du Deffand, au moyen d'une petite machine très simple, écrivait fort bien et se passait de secrétaire; son écriture était grosse, mais très lisible. Les jours suivants elle me fit lire, par son valet de chambre, plusieurs petits morceaux de sa composition, des allégories et des portraits : c'était le goût du siècle dernier parmi les personnes spirituelles de la société. Ces portraits, tous faits avec l'intention de plaire et de flatter, sont assez insipides; le plus joli que madame du Deffand ait écrit est celui de madame deMirepoix, fait aussi, mais en vers, et d'une manière très agréable par le président Hénault. J'avais beaucoup plus de curiosité de connaître les lettres de l'impératrice, mais elles ne contiennent que des allusions et des plaisanteries de société, la plupart sur M. Grimm. Pour me les faire comprendre, madame du Deffand était obligée d'arrêter à chaque ligne le lecteur et de m'expliquer les à-propos. Ces lettres sont véritablement surprenantes par leur longueur et leur extrême frivolité ; il serait curieux de les voir rassemblées avec celles que la même princesse écrivait à M. de Buffon, et qui montrent tant d'esprit et des connaissances si étendues.
On m'avait dit que niadamo du DefTand était méchanio, c'est ce que je n'ai jamais remarqué ; elle n'était pas même médisante. Il y avait dans son caractère tant de faiblesse, d'insouciance et de légèreté, qu'un sentiment vif ne pouvait l'agiter longtemps; elle n'était pas plus capable de haïr que d'aimer. Brouillée avec d'Alembert, elle me parla de ses démêlés avec lui, mais sans ai^'reur et sans ressentiment : c'était un simple récit et non des plaintes. Son cœur avait bien vieilli, la philosophie l'avait tout à fait desséché, et son esprit n'avait point mûri : il était plus jeune qu'il n'aurait dû l'être quand elle n'aurait eu que vingt-cinq ans. Elle avait craint confusément toute sa vie de réfléchir ; cette crainte, devenue de la terreur, lui donnait une véritable aversion pour tout ce qui était solide, elle était accablée de vapeurs et d'une tristesse invicible, et elle redoutait mortellement les conversations sérieuses; elle les repoussait môme avec sécheresse ; il fallait pour lui plaire ne l'entretenir que de bagatelles. Tout ce qui ressemblait à la raison lui faisait peur ; c'était une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme, souffrante, mélancolique, exiger des autres une perpétuelle gaieté, qu'elle ne paraissait pas partager. La perte de la vue ne l'affectait pas du tout; elle me dit qu'elle aimait mieux être aveugle que d'avoir un rhumatisme douloureux. Un jour je hasardai de lui parler de la mort religieuse du président Hénault. Elle m'interrompit, et avec un ton comique et un sourire forcé : « Est-ce un sermon que vous me préparez là ? » dit-elle. Je me mis à rire en l'assurant que j'aimais beaucoup mieux l'écouler que de prêcher. Elle n'avait point de religion, mais elle n'était point impie, et malgré tout le pouvoir d'une longue existence, elle n'était point philosof)he. Son existence, comme celle de tant d'autres, n'a dé|>endu que de ses liaisons;
on sentait que si elle eût vécu avec des gens religieux, elle eût été dévote; et ses derniers jours, que l'ennui consumait, que la crainte empoisonnait, auraient été paisibles, sereins, et se seraient écoulés doucement.
MADAME DE GENLIS AU COUVENT DE BELLE-CHASSE (Tome III, p. 123.)
Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse; par ma place, j'étais heureusement dispensée de lennui mortel d'aller faire des visites ; je n'en faisais uniquement qu'à madame de Puisieux ; ces visites étaient courtes et rares, parce qu'elle venait très souvent chez moi, les soirs depuis huit heures jusqu'à dix, où notre grille se fermait; cette grille ne pouvait être ouverte que par une religieuse... Les hommes entraient dans notre pavillon; c'était un droit de princesse du sang, mais ils ne pouvaient entrer que là. 11 ne leur était pas permis d'entrer dans le jardin... Quand on voulait entrer, on sonnait à la grille, et les religieuses, rabattant leurs voiles, allaient ouvrir; en outre, nous avions un tour posé à côté de la grille dans lequel on mettait nos paquets, nos lettres et les plats de nos repas... Je recevais, tous les samedis, toutes les personnes de ma connaissance, depuis six heures jusqu'à neuf heures et demie, et tous les soirs mes amis intimes, depuis huit jusqu'à dix. M. de Genlis, mon frère, mes belles-sœurs, M. le duc et madame la duchesse de Chartres, et trois ou quatre personnes formaient cette liste... M. le duc d'Orléans et madame de Montesson n'ont jamais mis le pied à Belle-Chasse, et M. le duc d'Orléans n'a jamais envoyé d'étrennes à ses petites-filles. Je n'allais chez madame de Montesson qu'au jour de l'An ; je lui menais mes deux filles : la visite était courte, car nous
étions reçues avec une grande sécheresse. Les plus heureuses années de ma vie ont été celles que j'ai passées aux châteaux de Saint-Aubin, de Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse. J'avais obtenu la permission d'avoir à Belle-Chasse ma mère et mes enfants avec moi
SUR M. DE TALLEYRAND(TomeIV.)
(A Hambourg), il assistait communément à nos petits soupers, dont il louait avec la plus aimable moquerie Ycstimable frugalité. Un soir, je donnai un grand souper parfaitement bien servi, où tous nos amis furent invités; M. de ïalleyrand, en voyant ce magnifique festin, s'approcha de mon oreille, et me dit tout bas : Je vous promets que je n'aurai pas Vaîr étonné. On n'a jamais été plus aimable qu'il le fut à ce souper. M. deTalleyrand m'avait écrit plusieurs fois d'Amérique des lettres dans lesquelles il me recommandait toujours de mettre dans mes réponses beaucoup de noms propres. Nous fûmes enchantés de nous revoir; je lui demandai s'il prendrait part aux affaires, il me répondit qu'il en était dégoûté pour la vie, et que rien au monde ne pourrait le déterminer à s'y rengager. Je suis sûre qu'il me parlait de bonne foi ; mais les ambitieux sont les hommes du monde qui se connaissent le moins eux-mêmes : ils sont comme les amants, qui prennent sans cesse leur mécontentement et leur dépit pour le détachement et la raison
CORRESPONDANCE DE MADAME DE GENLIS AVEC NAPOLÉON l^'
Quelque temps après, M. de La Valette m'écrivit que le premier consul, devenu empereur, désirait que je lui écri-
visso Ions les quinze jours, snr ][i politique, los finances, la littérature, la morale, pur lonl ce qui ine passerait par la tète. Je ne lui ai jamais écrit tous les quinze jours, ni sur la politique ni sur les finances; je ne lui ai jamais demandé une seule grâce pour moi; je lui en ai demandé beaucoup pour d'autres; il me les a presque toutes accordées sans m'écrire une seule ligne. Je ne lui ai jamais dit un mot contre mes ennemis, et plus d'une fois je lui ai parlé en leur faveur; je lui écrivais à peu près tous les mois, je ne lui parlais que de religion et de morale, de littérature et des philosophes du dernier siècle; ce n'est pas ma faute si je ne l'ai pas rendu dévot. J'ai su jtar M. de Talleyrand et par quelques autres personnes qu'il aimait beaucoup mes lettres, parce qu'il y trouvait de la raison, du naturel, et quelquefois de la gaieté....
Voici ce que j'écrivais un jour à l'empereur, sur la vieillesse :
Dans ma jeunesse, je me suis toujours promis d'étudier sur moi-môme cet âge si jy parvenais. M'y voilà, et je me tiens parole. Je me faisais jadis une idée terrible de cet état, effrayante surtout en perspective pour une femme quand elle est lesle, animée, brillante, et qu'elle se voit entourée d'admirateurs... Un vieux guerrier, un vieux magistrat, qui ont bien rempli leur devoir, inspirent une profonde vénération. Mais une vieille femme! Cette dénomination seule est si dure!... J'ai vu bien peu de vieilles de mon goût, même parmi celles qui passaient pour être aimables. Les unes avaient une douceur affectée et un ton mielleux qui ressemblaient à la fausseté; les autres montraient une gaieté ou peu naturelle, ou qui leur ôtait toute la dignité de leur âge. Celles-ci avaient une gravité ennuyeuse ; celles-là parlaient et contaient trop. D'ailleurs, que fait une vieille femme dans un cercle? Premièrement, elle le dépare; et puis, n'est-il pas ridicule que
l'art des brodeurs, des bijoutiers et des marchandes de modes s'épuise sur une figure de soixante ans? Shakespeare a dit qu'un grand emploi qui a été exercé par un homme de génie et donné ensuite à un sot, est Vhabit tVun géant mis sur un nain. Que dira-t-on d'une élégante coiffure faite par Leroi, et posée sur la tête d'une vieille femme?... Il m'a toujours semblé qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, qu'une vieille femme puisse plaire dans le grand monde, qu'elle a quelque chose d'un peu moquable quand elle y est, à moins qu'elle n'y soit forcée par un devoir positif. Mais si elle est naturelle et bonne, si elle a bien connu le monde, sa société intime peut être agréable, pourvu toutefois qu'elle n'ait pas la manie des anecdotes, et qu'elle ne conte jamais qu'à propos.
....On ne conçoit pas comment un vieillard peut se livrer à l'humeur, à la colère, à l'avarice, à l'ambition, et se rendre insupportable à tout ce qui l'entoure. Prêt à tout quitter, à quoi lui serviront les honneurs qu'il sollicite, cet argent qu'il amasse, toutes ces superfluités de luxe qu'il accumule autour de lui? Il n'a plus que le temps de donner et de pardonner. Quel est Ihomme qui, au moment de s'expatrier pour toujours, voudrait employer les instants qui lui restent jusqu'à son départ, à gronder, à bouder, à maltraiter ses proches et ses amis, dont il va se séparer sans retour?... »
CONVERSATION SINGULIÈRE (Tome VI, p. 195.)
Madame de Matignon, arrivant de Naples, fut obligée d'aller sur-le-champ à Marly, où était la cour; elle ne s'arrêta à Paris que pour y coucher; elle n'y avait vu (lue deux ou trois personnages très graves, qui n'avaient pas imagine de la, mettre au fait des modes nouvelles; il
s'en était établi une devenue universelle depuis douze ou quinze jours. Cette mode, qui n'avait rapport qu'à l'habillement des femmes, consistait à se mettre par derrière, au bas de la taille, et sur la cruupe, un paquet plus ou moins gros, plus ou moins parfait de ressemblance, auquel on donnait sans détour le nom de cul. Madame de Matignon ignorait complètement l'établissement de cette sinlière mode. Elle n'arriva à Marly que pour se coucher ; on la logea dans un appartement qui n'était séparé de celui de madame de RuUy que par une cloison très mince et une porte condamnée; qu'on se figure, s'il est possible, la surprise de madame de Matignon, lorsque le lendemain, deux heures après son réveil, elle entendit entrer chez madame de Rully madame la princesse d'Hénin qu'elle reconnut à la voix, et qui sur-le-champ, dit : u Bonjour mon cœur, montrez-moi votre cul. » Madame de Matignon, pétrifiée, écouta attentivement, et recueillit le dialogue suivant. Madame d'Hénin, reprenant la parole, s'écria, avec le ton de l'indignation : « Mais, mon cœur, il est affreux, votre cul, étroit, mesquin, tombant ; il est affreux, vous dis-je. En voulez-vous voir un joli? tenez, regardez le mien... » « Ah! c'est vrai! reprit madame de Rully, avec l'accent de l'admiration. Regardez donc, mademoiselle Aubert (c'était sa femme de chambre présente à cette scène) ; il est réellement charmant, le cul de madame d'Hénin, comme il est rebondi!... le mien est si plat, si maigre!... Ah! le joli, le joli cul! » « Voilà comme il faut avoir un cul quand on veut réussir dans le monde. Il est bien heureux que j'aie été chargée du soin de vous surveiller. »
« J'abrège ce dialogue, beaucoup plus long et plus agréable, quand il est conté par madame de Matignon.... Les Anglaises n'adoptèrent point cette mode, mais elles n'eurent pas le droit de s'en moquer, car quelques années
après elles inventèrent de porter des ventres, ce qui est tout aussi bizarre et n'a pas plus de décence.
J'ai été frappée, ainsi que beaucoup d'autres personnes, du ridicule des noms donnés par les terroristes à différentes choses; mais il faut convenir que cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus loin à quelques égards durant les dix années qui ont précédé la Révolution, — ce qui contrastait d'une étrange manière avec la pruderie que certaines femmes conservaient encore; comme par exemple, de ne jamais se permettre le mot culotte^ et cependant les mêmes personnes parlaient sans cesse des pet-en-lair que les princes, dans leurs châteaux, permettaient de porter le matin jusqu'au diner inclusivement.
Les noms donnés à certaines couleurs n'étaient pas plus nobles ni plus raisonnables, caca dauphin, soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes sans exception appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur parure, un parfait contentement; le petit panier qu'on mettait le matin une considération, et le ruban qui nouait un nœud négligé, un désespoir.
Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations n'existait. Les noms mêmes de modes et de jeux avaient de la noblesse et de l'élégance : on jouait à l'anneau tournant^ au -papillon, au portique (depuis appelé trou-madame); presque toutes les modes avaient des noms de batailles ou de personnages célèbres, et rappelaient des idées de gloire. »
Rappelons aussi que madame de Pompadour donnait à ses deux favorites, mesdames d'Amblimon et d'Esparbès d'étranges petits noms d'amitié : mon torchon, ma salope; et Louis XV appelai! ses propres filles : Chiffe,
312 APrENDIUE
MAXIMES DE M. DE LINGHÉ (Tome VII.)
Je fis connaissance avec l'auteur d'un petit livre excellent, qui n'est point du tout connu, parce qu'il n'en a été imprimé qu'un très petit nombre d'exemplaires, non pour le public, mais seulement pour des amis; c'est un livre de Maximes. L'auteur est jeune encore, il s'appelle M. de Lingré; il est aimable et il y a certainement clans ses maximes une très grande supériorité d'esprit et d'observation... Les citations que je vais faire prouveront que cet éloge n'est point exagéré :
Un livre est une lettre écrite à tous les amis inconnus qu'on a dans le monde.
Dans l'extrême jeunesse, on vit trop hors de soi; dans la vieillesse, trop en soi; l'âge mûr allie ces contraires.
Les hommes aiment qu'on leur dise leurs vérités; mais un homme n'aime pas qu'on lui dise les siennes.
Quand les grandes passions dorment, les petites se mettent en mouvement.
Le cœur suffit pour savoir aimer; mais l'esprit ne suffit pas pour savoir admirer.
Rien n'égale le penchant de l'amour à être tyran, si ce n'est la facilité qu'il a d'être esclave.
Il est quelquefois plus facile de juger d'un homme par ceux qu'il fuit que par ceux qui l'entourent.
Rien ne devrait plus nous aider à nous réconcilier avec les autres que la facilité avec laquelle nous nous réconcilions avec nous-mêmes.
La bonne fortune ne détruit guère que les vertus de ceux qui les auraient perdues dans la mauvaise. Il y a une modération qui vient de ce qu'on n'a pas la
AITENDICK 313
force d'être ambitieux, et une ambition qui vient de ce qu'on n'a pas la force d'être modéré.
Comptons moins sur les remords des méchants pour nous venjrer d'eux que sur leurs passions.
Nous attendons, pournous repentir, que nos fautes nous aient punis.
Le plus grand effort du jugement est d'en refuser à qui nous loue.
Apprenons des malheurs à jouir des moindres biens; de nos fautes, à n'en plus commettre; des ennemis h réformer notre conduite, et des méchants à mieux sentir tout le prix des bons.
Un misanthrope est un honnête homme qui n"a pas bien cherché.
I/ambition emprunte toutes les formes jusqu'à ce que le succès lui rende la sienne.
Pour ne pas craindre de parler trop de nous à un autre il faut que nous soyons certains que notre bonheur fait partie du sien.