PÉDAGOGIE
Un jeune homme de douze ans employait tous ses moments de loisir à jouer aux cartes, et, sans cesse distrait par ce goût, il n'apprenait rien. Otte passion bien avérée, le père lui ôta tous ses maîtres et lui dit : « Je vois avec peine que vous n'avez de goût que pour le jeu; vous n'aurez par conséquent aucun agrément dans la société, mais comme vous serez joueur, je veux du moins que vous ne soyez dupe que le moins possible. Ainsi, au lieu des maîtres que vous avez, je vous en donnerai de tous les jeux imaginables. » Eu effet, on lui donna des maiircs de piquet, de whist, de (juadrille, de tri, d'Iiombre, de
comète, de trictrac, d'échecs, de dames. On le réveillait avec le jour pour prendre ses leçons; on ne le laissait pas un moment au repos ; il fallait jouer sans relâche du matin au soir, ce qui lui inspira une telle aversion pour le jeu qu'il l'a toujours détesté depuis. 11 demandait avec instance ses anciens maîtres; on se fit longtemps prier; enfin on les lui rendit au bout de six mois; il se remit à l'étude avec ardeur et constance.
SOUVENIRS DE FÉLIGIE
M. de Nédonchel est extrêmement anglomane. Hier, il était à cheval à la portière de la voiture du roi qui allait à Choisy. Il avait fait de la pluie, et M. de Nédonchel, trottant dans la boue, éclaboussait le roi qui, mettant la tète à la portière, lui dit : « Monsieur de Nédonchel, vous me crottez. — Oui, sire^ à l'anglaise », répondit d'un air très satisfait de lui-même M. de Nédonchel qui, au heu du mot crottez, avait entendu vous trottez. Le roi, sans connaître cette erreur, s'est contenté de lever la glace en disant avec une bonhomie très aimable : « Voilà un trait d'anglomanie qui est un peu fort. »
Le baron de Besenval est très aimable; il a du naturel, de la grâce dans l'esprit et de la gaieté; il est Suisse pourtant. Voici un joli mot de sa jeunesse qui est très fnncais. 11 revenait sain et sauf de l'armée et il enviait les jeunes gens qui, dans cette campagne, avaient eu l'honneur d'être blessés. 11 alla à la chasse, et par la maladresse d'un des chasseurs, il reçut une blessure assez considérable à l'épaule. Gomme on l'en plaignait : « En eflèt, dit-il, c'était à l'armée qu'il fallait recevoir cela, mais c'est toujours un coup de fusil. »
On craint madame la comtesse de Coaslin parce qu'elle
n'épargne pas ceux dont elle croit avoir à se plaindre, et qu'elle est capable, contre tout usage, de se venger par un mot insultant, au milieu même du cercle le plus nombreux. M. M... avait mal parlé d'elle, et elle se promit de lui faire une scène publique; elle tint parole. Un soir, elle arriva au Temple, chez M. le prince de Gonti; c'était un lundi, jour des grands soupers; il y avait cent cinquante
personnes, et entre autres M. M Madame de Coaslin,
arrivée près de M. le prince de Conti, lui dit qu'en traversant la salle au milieu de tant de monde, elle avait pensé s'en aller, tant elle était troublée. « En effet, madame, répondit en riant le prince de Conti, vous êtes si timide !... — Jugez-en, monseigneur, reprit-elle, j'avais tellement perdu la tête que j'ai fait une révérence à M. M... »
Les femmes sont Menaces en amour, cela est tout simple; qui veut perdre de grands frais? Et les hommes, qu'ontils risqué?
J'ai mis les devises à la mode. J'en ai donné beaucoup; d'autres personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est celle de madame de Meulan; c'est un brin de violette à moitié caché sous l'herbe, avec ces mots : Il faut me chercher. Cette charmante devise convient parfaitement à une personne si réservée, si aimable quand on la connaît. Madame de Saller a pris pour devise une épingle avec ces mots : Je pique, mais f attache...
J'aime beaucoup M. de Flahaut; il joint à une honnêteté parfaite un caractère original. Voici un trait plaisant qui le peint. Madame la comtesse de Noailles a, comme on sait, beaucoup de morgue et fort peu de politesse. Un soir, elle arrive au jeu de la feue reine; le jeu était com. mencé. La comtesse de Noailles veut prendre place au haut du cercle; elle monte, elle s'avance, s'arrête pour s'asseoir, et n'aperçoit point de pliant. M. de Flahaut,
debout dans l'embrasure d'une fenêtre, voit son embarras et très obligeamment, tire de dessous une table de marbre un pliant qu'il pousse derrière elle; la comtesse le regarde, ne le remercie point, ne le salue point, et s'assied. Un moment après, une femme arrive; on se lève, pendant ce mouvement, M. de Flahaut retire doucement le tabouret qu'il a donné et le remet sous la table. La comtesse veut se rasseoir; elle fait une étrange culbute. Cependant les femmes qui se trouvaient à côté d'elle la retiennent et modèrent sa chute. La voilà sur ses pieds; elle se retourne en disant : « Mais qui donc a pris mon pliant? — C'est moi, madame, répond froidement M. de Flahaut; j'avais eu l'honneur de vous l'offrir, il m'a paru qu'il ne vous faisait aucun plaisir, et je l'ai ôté. »
M. de *** est d'une avarice extrême. N'ayant point tenu de maison dans le cours de l'été, et sa glacière se trouvant encore toute remplie au mois de janvier, son maître d'hôtel lui demanda ce qu'il voulait que l'on fit de toute cette glace « Eh bien! répondit M. de ***, qu'on la donne aux pauvres. » C'est le premier acte de charité qu'il ait jamais fait.
...La déclaration d'amour de M. Gibbon me rappelle celle d'un abbé Chauvelin, bossu par devant et par derrière, d'une petitesse extrême, mais spirituel, vif, effronté, et très entreprenant avec les femmes, quand par hasard il trouvait l'occasion de l'être. Un soir, il alla chez madame de Nantouillet; elle était seule, un peu malade, et sur sa chaise longue. L'abbé passa subitement de la galanterie à l'amour, et devint si pressant et si impertinent que madame de Nantouillet se hâta de sonner de toutes ses forces. Un grand valet de chambre arrive. « Mettez M. l'abbé sur la cheminée », lui dit-elle. La che-
minée était haute, le valet de chambre robuste; il saisit le petit abbé qui se débat en vain, et l'assied sur la cheminée... L'abbé frémit en se voyant placé à cette élévation prodigieuse pour lui; il n'aurait pu sauter sur le parquet sans risquer sa vie. Les éclats de rire de madame de Nantouillet augmentaient encore sa fureur, qui fut au comble lorsque, dans cette fâcheuse situation, il entendit annoncer une visite.
J'ai connu dans le monde deux saintes dont je me rappellerai toujours le souvenir avec une profonde vénération; l'une était mademoiselle de Sillery, l'autre mademoiselle de Montesson, belle-sœur de matante; elle est morte à soixante-quinze ans, et n'a vécu que pour Dieu et pour les pauvres. Elle avait trente mille livres de rentes, ne s'en réservait pas six et donnait tout le reste aux infortunés. Prier Dieu, soigner des malades, délivrer des prisonniers, faire élever des orphelins, donner aux pauvres, voilà toute sa vie. On ne fait pas un roman de cela, mais quelle belle histoire!...
Traits d'égoïsme. — M. de Laître était l'ami de madame de B... et, durant un hiver, livré à la dissipation du grand monde, il fut longtemps sans la voir, quoiqu'il la sût malade. Quand il retourna chez elle, il la trouva sur sa chaise longue. Elle lui reprocha son absence, en ajoutant qu'ayant toujours été malade, elle avait souffert les plus cruelles douleurs. « Mais depuis quand étes-vous donc malade? demanda M. de Laitre. — Depuis six semaines. — Bon Dieu! six semaines! Comme le temps passe! > — Ce même M. de Laitre contait un jour l'histoire suivante : < Vous savez comme j'aime S... J'étais hier à la chasse; son cheval se cabra et se renversa sur lui. Je volai à son secours. J'avais un saisissement affreux. Je dégageai S... de dessous son cheval; il n'avait aucune blessure, mais il était d'une pâleur effrayante. Je vis qu'il
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allait s'évanouir. Heureusement que je porte toujours sur moi un flacon plein d'eau-de-vie; je le tirai de ma poche et je l'avalai, car je sentis que j'allais moi-même me trouver mal. »