LAUJON ET COLLE
Dame Parade joue un rôle important dans les spectacles de société d'autrefois : c'est une manière de théâtre libre, de café-concert à domicile, ce sont les farces de la foire, de Tabarin et de Bruscambille, de l'ancien théâtre italien, transportées dans les salons, pour se reposer de la comédie sérieuse et du beau langage, pour donner pâture au Gaulois qui est en nous. Expressions grivoises et paysannes, parodies, allusions ridicules, style poissard, fausses liaisons, jeux de mots, calembourà stercoraires, gaillardises truculentes composent son domaine : égayer et faire rire, trouver des spectateurs assez pea rigoristes pour
ne point raisonner leur plaisir, persuader à ceux-ci que là où la vertu règne ou semble régner, la bienséance est inutile, que la décence est presque toujours le masque du vice, voilà son programme. Parfois elle se rapproche de la comédie, comme dans Zigzag, la Fille Capitaine, Dom Japhet d'Arménie, et, il faut bien le reconnaître, la plupart des grands comiques, Aristophane, Plante, Molière, Shakespeare lui-même, ont écrit des scènes de pure parade : on pourrait donc lui assigner de nobles origines, peut-être même plaider sa moralité ou son innocuité relatives, parce que rire est le propre de l'homme, et que ses effets sont moins dangereux: que ces genres raffinés dont la délicatesse énerve l'âme, en la rendant plus prompte à la tentation. Le rire ne va qu'à l'oreille, tandis que le sentiment pousse droit au cœur.
La parade se glissait déjà sur le théâtre de la duchesse du Maine ^; mais c'est vers 1730 qu'elle prend ses ébats et commence à envahir les spectacles particuliers. A cette'époque, MM. de Maurepas, de Caylus, d'Argenson la Guerre, le chevclier d'Or-
1. Jules Cousin, le Comte de Clermont, sa cour et ses mai- Iresses, 2 volumes. Sainte-Beuve, le Comte de CLermonl et sa cour, t. XI. Nouveaux lundis, t. VII. — Journal historique de Collé et correspondance, 4 volumes. — Journal de Barbier. — Mémoires du marquis de Val/'ons. — Œuvres de Laujon, 4 volumes. — Recueils manuscrits de Maurepas, de ClairambauU et du marquis de Faulmy. — De Concourt, Partraits intimes du xviii" siècle. ■— D'Alembert, Éloge du comte de Clermont. — Mémoires^ de d^Argenson, de Bachaumont,
léans, grand prieur de France, allaient souvent, sous la conduite de Salle, aux préaux des foires Saint- Germain et Saint-Laurent. Vêtus de simples redingotes, la figure soigneusement cachée par de larges chapeaux, ils s'amusaient fort aux facéties gratuites des danseurs de corde : les scènes croustilleuses, la gaité de ces baladins, les cuirs ' dont ils émaillaient leurs dialogues faisaient rire « à gueule ouverte et à ventre déboutonné » ces beaux seigneurs; tant et si bien que Salle eut l'idée d'imiter ces bouffonneries, pour servir de divertissement après « des soupers d'honnêtes femmes qui aiment ça ». Il composa le Père respecté^ Cassandre aux Indes^ Blanc et Noir, et bien d'autres farces qui, presque toutes, coururent le monde sous le pavillon de ses nobles amis; car, si l'on en croit cette mauvaise langue de Collé, ces
de Rochambeau, du duc de Luynes. — Mélanges de Bois- Jourdain. — Comte d'ilaiissonville, le Salon de Madame Necker, t. I". p. 264 et suiv. — Théâtre des boulevards, 3 volumes. — Journal des inspecteurs de police; bibliothèque (le la ville de Paris. — Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, par Pierre Narbonne. — Journal de Mathieu Marais.
1. « Zon appelle cuirs, parmi les comédiens de province, les mauvaises liaisons que font les acteurs qui n'ont pas zété à zune certaine éducation soif^neusc, qui zont été, zavant d'monter sur le théAtre, d'aucuns gar(;ons de billard, d'autres mouclieux de chandelles, laquais de comédiens de Paris, etc. Voici zun exemple de cuirs, pris d'un prologue de la tragédie de Didon :
Za qui de commencer ? Ce n'est point /.a Didon.
l'as l'a vous, pas l'a moi, pas t'a lui, za qui donc? (Collé.) '>
messieurs inventaient leurs parades sous sa dictée, mais comme il ne reprenait jamais son esprit quand il l'avait donné, tout allait au mieux : ainsi pour le Remède à la mode dont il avait fait présent au duc de La Vallière qui finit par se persuader très sincèrement qu'il en était l'auteur. De même, le Complaisant, le Fat puni, le Somnambule, ces jolies comédies, n'auraient pas d'autre source : Pont de Veyle et sa tante, madame de Tencin, fournirent tout au plus le style qui, dans le dramatique, est l'habillement et non la création, non l'ordonnance du tableau ; mais le plan, la combinaison des scènes, l'invention des sujets et des caractères appartiendraient encore à Salle*. Un tel trait de mœurs littéraires n'a rien de surprenant dans un temps où tel philosophe fabriquait des sermons pour certains abbés au prix de cinquante écus, où Piron pouvait répondre à cet évêque qui demandait s'il avait lu son dernier mandement : c Et vous, Monseigneur ? » Plus tard, sous les assemblées révolutionnaires, combien de discours manufacturés par celui-ci, prononcés par celui-là ! Et même, de nos jours, si chacun voulait reprendre son bien, ne verrait-on pas se produire de très nombreuses revendications de paternité ? Ce serait une curieuse histoire à raconter, celle des véritables héros, des inspirateurs réels de mille écrits, de mots