‹ La comédie du génie; piece en trois actesChapitre 31 sur 92 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Autrefois je Tai cru, mais elle m"a remisé avec tant d'impertinence !... Non, elle ne m'aimait pas.

ARMANDE

Tu vas voir que si... Je t'ai caché la chose, — on a sa petite jalousie de femme, — mais puisque tout est rompu... Lorsqu'elle a déjeuné à la maison, tu te souviens qu'elle est allée à la cuisine me demander la recette de l'entremets aux amandes... J'étais bien en peine de la donner : ce plat venait en droite ligne d'un restaurant de cette ville, et je n'avais d'autre mérite que celui de l'avoir servi. Je me suis tirée d'affaire en m'engageant à envoyer la recette par la poste. J'avais assez bien joué mon personnage de servante niaise, car elle m'a quittée en me mettant une pièce dans la main et en me faisant une recommandation touchante : « Soignez bien votre maître I... On a une grosse responsabilité quand on \ eille sur un homme aussi remarquable!... »

I i':lix;

Tu as raison : elle m'aimait I... P2t c'est fini !... En écoutant mon drame, elle s'est sentie guérie de sa passion. Qu'est-ce donc qu'une littérature qui écarte de moi les affections les plus fidèles?...

ARMANDE

Une très belle littérature tout de môme, va, mon cher !...

FKl.lX

Ma mère!... mon amiel... Mlles voient dans mes

écrits la floraison d'un monstrueux esprit... Ceux qui ont une existence normale et vivent en famille ne me comprennent pas !...

ARMAXDE

Laisse-les torcher leurs mioches, et soigne ton style!...

FÉLIX

Conseil de maître d'école !... Rester le nez collé sur son pupitre sans regarder si Ton marche vers un sommet ou vers un abîme... Je suis épouvanté du peu de sympathies que je rencontre... Les artistes me portent aux nues, les foules m'ignorent... Jamais je ne reçois, comme certains de mes confrères beaucoup moins haut perchés, l'hommage d'un enthousiasme naïf... J'amuse les intelligences, je ne touche pas les cœurs...

AHMANDE

Mon cœur proteste!... oui, mon cœur de sceptique et de blasée... Lorsque je lis n'importe laquelle de tes pièces, il arrive toujours un moment où, fatalement, les larmes me viennent aux yeux... Et ne raconte pas que notre intimité me prédispose à l'attendrissement... Ce serait plutôt le contraire... Le difficile est de ne pas prendre à la blague les phrases d'un homme qu'on a beaucoup vu en chemise de nuit... Ah ton sacré théâtre !... Relis-le donc d'un bout à l'autre, et ose prétendre qu'il n'est pas vivant!... Il a, je l'avoue, le grave défaut de faire penser... Les sots ne pardonnent pas cela... Ne te ligue donc pas avec eux !...

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