Acte IV, se. VI
Dernier vers auquel Talma donnait, dit-on, un accent terrible, une de ces notes et de ces inflexions de voix restées dans la mémoire des spectateurs.
Quand le mari s'est élevé à cette hauteur et à cette dignité presque tragique, Tamant, ce privilégié ordinaire de la comédie et du roman, aura cette fois, par exception, le rôle ingrat. N'en faisant point un personnage comique, chose impossible ici, ne voulant pas non plus lui donner une passion échevelée et romanesque, semblable à celle d'Antony ou d'Hernani, qui eût fait double emploi avec Banville, l'auteur a dû se borner, pour le duc d'Elmar, au type insignifiant et efi*acé d'un de ces galants du monde, de ces conquérants de salon qui butinent sur le champ commun des amourettes et se posent en suppléants des maris sexagénaires, à côté des femmes jeunes encore, tenant le milieu entre les Sigisbées et les Dons Juans. En tout cas, il faut reconnaître que c'est là un personnage sacrifié, sur lequel s'abattent avec raison toutes les critiques.
Nous préférons de beaucoup l'ami Bonnard, un ancien camarade de collège, jovial et bon enfant, gardant un certain fond de naïveté primitive, mêlé au scepticisme du vieux garçon. Le colloque des deux amis ouvre la pièce comme celui d'Alceste et de Philinte dans le Misanthrope^ mais sur un ton bien difterent. C'est par une franche accolade que s'engage la conversation.
BONNARD
Que j'éprouve de joie, et que cette embrassade, A réchauffé le cœur de toii vieux camarade !
La camaraderie de collège a tenu dans la vie de
Qasimir Delavigne une large place : c'est elle qui a consacré, et qui conserve encore aujourd'hui son buste dans la cour d'honneur du lycée Henri IV. Certains critiques ont trouvé que cette camaraderie avait trop pesé sur lui, qu'elle lui avait enlevé son libre essor ; qu'il s'était vu trop entouré, trop conseillé, et trop docile à suivre les avis. Quoi qu'il en soit, il y a rencontré de douces jouissances, de solides amitiés, qui ont leur prix en ce monde et qui valent bien un peu de gloire. Malgré leur sympathie, Banville et Bonnard ont pris une voie opposée : l'un, celle du mariage, même en récidive ; l'autre, celle du célibat; et c'est sur ce point que s'engage entre eux la discussion. Tout entier à la joie de revoir sa jeune femme après deux mois d'absence, Banville expose à son ami les douceurs de la vie conjugale, le regain de printemps qu'il a ressenti lui-même dans cette seconde union :
Quand cet astre à mes yeux luit dans la matinée, Il rend mon front serein pour toute la journée; Je ne me souviens plus des outrages du temps : J'aime, je suis aimé, je renais, j*ai vingt ans *.
Bonnard est un célibataire obstiné et convaincu, trop jaloux de son indépendance pour la risquer dans les hasards d'une alliance mal assortie, peu tenté d'y joindre les charges et les soucis de la paternité plus ou moins cçrtaine, ayant son petit budget qu'il administre à sa façon, ses petites habitudes, ses heures régulières du lever et du coucher :
Jamais le bon plaisir de madame Bonnard
Pour danser jusqu'au jour ne me fait coucher tard.