Représenté au théâtre de l'Odéon le 29 février
do René^ atteint comme lui de ce mal de la mélancolie auquel n'échappe pas non plus V Adolphe de Benjamin Constant. Une passion malheureuse, un amour irrégulier s'est mêlé à cette vie : de cet amour il reste un fils élevé en secret.
Toujours un point noir, un côté scabreux, difficile ou délicat chez les héros ou les héroïnes de George Sand. Nous l'avons vu avec François le Ghampi, l'enfant trouvé devenu amoureux de sa mère adoptive; nous le revoyons dans Glaudie, victime d'un Don Juan de village, fille mère trahie et délaissée. Victorine échappe aux périls d'une affection contrariée, grâce aux généreux procédés delafamille Vanderke. Aceux qui lui reprocheraient de chercher des situations épineuses et compliquées, l'auteur répondrait sans doute que l'intérêt même du roman est là.
Le remède suprême à toutes ces misères, c'est l'amour, le grand consolateur et le grand réparateur. G'est lui qui frappe, et c'est lui qui guérit. L'amour en eifet joue un rôle capital dans le roman et dans le théâtre de George Sand. Elle en a été la prêtresse, la pythonisse inspirée, prenant part à cet admirable duo dont Alfred de Musset nous a conservé le souvenir dans ses Nuits de Mai et d'Octobre. C'est l'amour qui a tué le marquis de Villemer une première fois ; c'est l'amour qui va le faire renaître tout à coup pour une vie nouvelle. Mais le malheur veut que cette passion s'éveille également dans l'âme d'Urbeiin et dans celle de son frère Gaëlan pour le même objet, l'adorable Mlle de Saint-Geniex.
Ces deux frères d'humeur si opposée, fils d'une commune mère et de pères différents, mais unis par une tendre affection, offrent un de ces contrastes dont
Térence avait jadis donné Texemple dans les Adelphes, L'un, le plus jeune, Urbain, grave, studieux, mélancolique, un peu sauvage, d'une maturité précoce ; lautre, l'aîné, Gaëtan, duc d'Aléria, léger, étourdi, dépensier, prolongeant jusqu'à la quarantaine les folies d'une interminable jeunesse. Celui-ci est un grand enfant gîité, n'ayant j)ris dans la vie que la fleur du plaisir, ignorant la valeur de l'argent qu'il n'a jamais su gagner et qu'il verse à pleines mains. Après avoir ruiné sa mère, il achève de ruiner son frère par ses dépenses extravagantes, le plus innocemment et le plus gaiement du monde. Et pourtant il est si aimable, si caressant, si séduisant, qu'on lui pardonne tout: un baiser de sa mère l'absout de ses sottises ; son frère paye ses lettres de change à son insu et le soustrait aux menaces de la contrainte par corps : un cauchemar dont la loi nouvelle a débarrassé les débiteurs, mais que les romanciers et les dramaturges peuvent regretter comme source d'émotion.
JiCs (créanciers et les huissiers sont en effet les seuls ennemis qui troublent la sécurité de l'heureux Gaétan, [j'histoirc de sa fuite, de son hégire dans la forêt de Fontainebleau, de son séjour à l'ombre du onzième arbre, ou son valet de chambre vient lui faire la barbe et lui servir son chocolat, nous paraît appartenir à la légende fabuleuse. Mais il faut bien un peu embellir ol broder le récit de ses mésaventures pour les rendre plus divertissantes. Malgré la désinvolture aisée et l'insouciance avec lesquelles il avoue ses fautes, on ne saurait lui reprocher rell'ronterie, le cynisme que nous avons trouvés jadis chez le Chevalier à la mode de Danoourt. (iaëlan, par son allure, ses sentiments, est et reste un grand seigneur : c est un mauvais sujet de
bonne compagnie, gardant toujours un fonds honnête et un certain souci de sa dignité.
11 a des quarts d'Jieure de remords, de contrition sincère, où il s'accuse lui-même, renouvelle à sa mère, à son frère, tous les serments qu'il est bien décide à tenir, et qu'il oubliera encore une fois.
Un moment pourtant la rivalité des deux frères, épris d'une commune passion, amène entre eux une vive dispute, où les lèvres laissent échapper des mots que le cœur désavoue. Mais ces deux bonnes âmes sont plus affligées des blessures qu'elles ont faites que de celles qu'elles ont reçues. L'heure delà réparation arrive bientôt. Gaétan donne le premier l'exemple du sacrifice et du désintéressement avec ce frère dont il est le débiteur insolvable depuis longtemps.
Ce fou va devenir l'avocat de la raison, prcsqu'un sage, un conciliateur arrangeant le mariage d'Urbain et de Mlle de Saint-Geniex, triomphant des hésitations, des obstacles, des scrupules, à force de franchise et de décision.
Tous ces personnages d'ailleurs, comme dans la famille Vanderke, inspirent et commandent la sympathie. C'est là un des charmes de la pièce : on se sent au milieu d'honnêtes gens au cœur droit, aux pensées généreuses et libérales, en dépit de quelques préjugés (le race ou d'éducation qui survivent encore, mais semblent destinés à s'ell'acer bientôt.
La marquise de Villemer, la mère d'Urbain et de Gat'tan, est un type charmant de grande dame, la plus aimable douairière ([u'ait jamais vue le faubourg Saint-Germain ; alliant la cordialité, l'enjouement, la belle humeur, ù la noblesse des sentiments; ruinée par son fils aîné auquel elle a déjà pardonné, ne subsistant
que par les libéralités secrètes de son autre fils Urbain, tranquille au bord de labîme, avec cette joyeuse insouciance qui reste un des traits de notre aristocratie française jusqu'à la veille de 89.
La scène où elle accueille Mlle Caroline de Saint- Geniex à titre de lectrice lui fournit Toccasion de tracei* d'elle-même un portrait où elle énumère plaisamment ses qualités et ses défauts. En même temps elle comble d'attentions délicates cette jeune fille issue d'une noble maison, obligée d'entrer en service, et s'efforce d'enlever à ses fonctions les apparences de la domesticité. Au premier récitde ses infortunes et des charges de famille qu'elle s'est imposées, la marquise songe tout d'abord à doubler ses appointements, (icpendant, quelles que soient ses sympathies, sa tendi'esse même pour cette nature fine, exquise et supérieure, qu'elle a comprise du premier coup et qu'elle appelle sa chère amie, sentant qu'elle est de race par l'intelligence et par le cœur comme par le sang, elle ne s'est pas dit que le charme exercé sur elle pourrait s'étendre à ses fils. Elle a rêvé pour eux, ou du moins pour le plus jeune, un riche et brillant mariage, et no prévoit pas qu'une passion rivale viendra subitement l'entraver. Au moment où le péril se révèle, un mot imprudent ou malveillant de la baronne d'Anglade est venu eftleui'cr cette réj)utation, cette vertu immaculée de Caroline. I^a marquise, chatouilleuse en matière d'honneur, exige des explications sur la nuit passée par Mlle de Saint-Cicniex hors de sa chambre en compagnie de GatUan. Cette nuit, elle Ta consaci'ée à soigner Urbain évanoui et presque mourant h linsu de sa mère. Quand le voile est déchiré, quand toul est expli^iuéù l'honneur de Carohne qui a disparu,
c'est la marquise elle-même qui, avouant noblement ses torts, joue le rôle de suppliante, et implore pour son fils Urbain la main de Mlle de Saint-Geniex.
Celle-ci est la véritable héroïne de la pièce, qu'elle illumine d'un reflet de candeur et d'honnêteté. C'est une autre Victorine, aussi chaste, aussi pure, aussi discrète, mais élevée dans un monde supérieur, ayant encore plus besoin de courage et de résignation pour triompher de sa destinée. Sa naissance l'a placée dans la classe de ceux qui jouissent, ses malheurs dans les rangs de ceux qui souffrent, luttent et travaillent. Elle a vu son père mourir de chagrin, ruiné par des spéculations malheureuses où il a cherché pour sa famille la fortune qui lui manquait; elle a vu sa sœur, restée veuve avec quatre enfants, sans ressources, et elle a pris sur ses épaules de jeune fille ce lourd fardeau. Elle a fermé son cœur à toute affection étrangère, en s'imposant de ne songer qu'à son devoir et au bonheur des siens. Malgré cette vie de sacrifice et de résignation, elle n'a rien de morose : elle accepte bravement, gaiement sa destinée : deux membres de sa famille sont morts à Pontenoy, elle ne l'a point oublié et considère la vie comme un champ d'honneur. C'est une de ces natures d'élite qui rayonnent et attirent à elles par une sorte d'aimant irrésistible.
Honorée des confidences les plus intimes d'Urbain, elle le pousse de toutes ses forces vers ce mariage avec Diane de Saintrailles, que désire sa mère et que la jeune fille souhaite également. La confidente ne s'aperçoit pas de tout le terrain qu'elle gagne ellemême, sans le vouloir, dans ce cœur ravagé et ulcéré du marquis, qu'un autre amour a jadis rempli. Bientôt elïrayée de l'empire qu'elle exerce sur les âmes, elle
se fait une loi de la réserve, de la froideur au moins apparente, surtout à Tégard dlJrbain. Mais vienne la scène de Tévanouissement où le marquis tombe sans connaissance, la main déchirée et ensanglantée par un verre de vitre, l'émotion, Tempressement qu'elle apporte à secourir le blessé, laissent deviner en elle autre chose qu'une sœur de charité. Pourtant elle sait se contenir, se dominer avec d autant plus d'empire qu'elle a entrevu la passion dont elle est l'objet. Par dignité, par fierté d'âme, elle ne veut pas trahir la confiance de la marquise, en laissant espérer quoi que ce soit. Quand elle se voit, sur un mot léger de la baronne, atteinte d'un doute ou d'un soupçon injurieux, blessée dans son honneur, elle se retire silencieusement de cette maison où elle est devenue un sujet de scandale ou de division. Si elle y rentre, c'est qu'on viendra la supplier de ramener avec elle l'espérance et la paix. La pièce finit un peu à la façon du Champi, Toutes les influences se réunissent autour de Mlle de Saint-Geniex pour obtenir son consentement.
Diane de Saintrailles offre elle-même l'exemple du désintéressement en renonçant à Urbain, comme Mariette renonce au Champi. Cette jeune fille, sortie la veille du couvent, est une charmante figure de pensionnaire rieuse, étourdie, loyale, généreuse, donnant son cœur et ses millions à ce dissipateur qui a déjà dévoré deux ou trois fortunes. Un autre rôle, le seul peut-être qui n'ait pas toutes nos sympathies, est cette baronne légère, bavarde, vaniteuse, ayant des vues sur Gaétan qui prend plaisir à la piquer de ses traits, et auquel elle rend du reste la pareille en reparties assez vives et assez mordantes.
Ce genre d'eacrime s'ajoute aux confessions de l'enfant prodigue pour ramener à certains moments une douce hilarité.
Maintenant, quelle appréciation mérite cette pièce du Marquis de Villemer^ une des plus heureuses de George Sand, une de celles qui reviennent le plus souvent sur l'affiche? Est-ce un chef-d'œuvre dramatique, comme semble le dire M. Emile Montégut? Est-ce une de ces études ou de ces créations profondes qui marquent dans les annales d'une littérature? Non. Si aimables que soient les personnages, et ils le sont presque tous, en est-il un qui dure et vive à l'état de type et de souvenir ? Y a-t-il là une peinture de caractères, un tableau de mœurs, une expression de la société contemporaine ainsi que nous pourrions en trouver dans telle ou telle pièce très inférieure littérairement, mais d'une autre portée philosophique et sociale? Qu'avons-nous donc ici? Un roman mis en action avec beaucoup de grâce, de finesse, de subtilité; une délicate analyse du cœur humain, un style brillant et naturel, une forme d'éloquence et de poésie sans pathos et sans emphase ; une belle humeur disci'ète et modérée par les convenances et le bon ton ; une œuvre littéraire en un mot, avant tout l'attrait que ])euvent offrir les idées généreuses et les nobles sentiments exprimés dans un beau langage. L'émotion quéveille en nous leMar^quis de Villemer appartient au genre tempéré. On se laisse aller au courant de cette action plus vive, plus accidentée que celle du Mariage de Victorine^ mais pourtant n'ayant ni complications, ni heurts, ni violences, à part la courte scène d'exj)lication engagée entre les deux frères et s'éteignant dans un doux apaisement. Aimable représentation.
dirons-nous de la pièce ; aimable lecture, dirons-nous du roman, où nous savourons le plaisir calme et serein d'une de ces belles soirées d'automne qu'aimait à g-oûtcr, vers la fin de sa vie, l'auteur jadis tempétueux et passionné de Lélia,