Acte 1I[, se. X
Ai)rt'S Molière, qu'elle admire sincèrement et qu'elle met plus d'une fois en scène, sans trop de bonheur, il est vrai, Sedaine est un des grands éducateurs dramatiques de George Sand, un de ses auteurs préférés. Ce qu'elle aime en lui, c'est « la sensibilité profonde et vraie de Texpression, la noblesse vaillante et simple des caractères », tout en reconnaissant ce qui lui manque pour le style, une partie où elle se sent elle-même si justement supérieure. Parmi ses pièces, il en est une surtout qui Ta ravie, transportée, par l'héroïsme bourg-eois, paisible et contenu qu'elle met en relief : le Philosophe sans le savoir. Elle v a trouvé non seulement du charme, mais de la grandeur. Peut-être son imagination de poète a-t-elle un peu amplifié les proportions des personnages et la valeur des sentiments et des pensées. Mais qui ])Ourrait se plaindre d'un enthousiasme aussi sincère? La reprise de cette œuvre au Théâtre-Français a été pour elle une révélation. A ceux qui se contentent d'y voir « une bonne ]:)etite vieillerie charmante, un tableau d'intérieur flamand, bien suave, bien frais et d'une harmonie bien agréable à regarder pour reposer la vue après les tons criards de la moderne littérature dramatique », elle répond qu'il y a autre chose dans cette adorable comédie de Sedaine :
« Ces types ne sont pas flamands, dit-elle, j*en demande pardon aux critiques, ce sont les derniers bons Franctais du xviii® siècle, s'élancant avec tant de calme f|u'on ne s'en aperçoit pas, vers le siècle nouveau. Le calme, c'est la force ; mais ce ne sont pas là des
fumeurs paisibles absorbés dans la douceur du repos, ni dans le bien-être de la vie intérieure. Ce sont des hommes bien trempés, qui luttent contre les fausses idées de leur siècle, tout en conservant avec la même fermeté les idées éternellement bonnes et vraies. On respire l'honneur, le courage et la générosité dans l'atmosphère de M. Vanderke. On sent que rien de grand et de fort ne sera impossible dans cette famille ; et en présence de ce chaste amour de la petite Victorine pour l'héritier d'un nom et d'une fortune, en présence de cette fierté puritaine du vieux Antoine qui s'efforce d'étouffer l'amour de sa fille, on ne peut pas douter un instant du résultat que Sedaine a laissé prévoir, et que j'ai osé montrer. »
Ijà est le point de départ de la nouvelle pièce. L'amour latent, discret, de Victorine pour le fils de la maison, le stoïcisme rigide du vieux serviteur Antoine combattant, refoulant cette passion qu'il s'eflraye de voir naître dans le cœur de sa fille, tel est le double élément du second drame greffé par George Sand sur l'œuvre primitive de Sedaine.
Ces deux personnages secondaires d'Antoine et de Vitîtorine vont devenir les deux rôles principaux, bien que le i)ère de famille, M. Vanderke, conserve toujours son rang par la dignité du caractère, la sagesse et la pondération des idées, le sang-froid en face des accidents de la fortune, et cette admirable égalité d'Ame qui fait de lui le modérateur suprême de l'action et du dénouement. La grande difficulté, et le grand mérite de George Sand, est d'avoir su rester dans les tons moyens, sans se laisser aller à ces explosions si naturelles à l'auteur de Lélia : c'est d'uvoii*, sur cette trame légère et délicate, sans ])éri-
pclies et pour ainsi dire sans action, construit une pièce en trois actes où tout l'intérêt repose sur des analyses de sentiment et sur une situation qui ne varie ^uèrc. Deux belles âmes s'immolant au devoir, Victorine en étoullant un amour qui la consume, Antoine en sacrifiant le bonheur de sa fille qu'il aime plus que lui-même, tel est le spectacle qui va se dérouler devant nous.
Peut-être ce cadre de trois actes est-il trop vaste pour un sujet si restreint : mais l'auteur a voulu donner un jjendant au Philosophe sans le savoir, et lui prêter les mrmes proportions. Bien que les suites n'aient g-uèrc réussi, ni h Corneille dans la Suite du Menteur, ni à Beaumarchais dans la Mère coupable après Figaro, on ne saurait nier l'intérêt que [)résente ce décalque ou cette transposition ingénieuse d'un petit chefd'œuvre; la finesse et la grâce de l'exécution faites pour la lecture plus encore que pour la scène. George Sand, réagissant contre l'abus de la' dramaturgie, contre ce ([u'elle ai)i)elle elle-même le matérialisme du théâtre, tombe à son tour dans l'excès du spiritualisme, [Jn crititjue contemporain dit avec quelque raison :
« Ce que nous blâmerons dans la nouvelle pièce de Mme Sand, (*/est qu'à Ibi'ce d'éviter les complications et les elfets, de chercher dans l'analvse seule du sontiment, dans l'étude attentive d'un repli du cœur, cet élément de curiosité et de succès que le drame demandait jadis au fracas des périj)élies, l'auteur finit par nous i)romener dans le vide, et le spectateur somnolent a besoin d'un effort pour saisir ce tissu léger, amoindri, où l'ieii n'ari'éte plus les yeux ni la main -, ^
1. lievue des Deuj'Mtmdes^ 15 déceinbro 185?, article d\\rmaad do Poutmai'tin.
La pièce de Sedaine, si simple qu'elle soit, a bien autrement de corps et de muscles, de ressorts et de situations dramatiques.
Le fameux épisode des trois coups frappés à la porte est resté, avec le coup de canon d'Adélaïde Duguesclin^ un dos grands effets scéniques du xviu® siècle. Nous ne trouvons rien de pareil dans le Mariage de Viclorine.
On se rappelle, dans Sedaine, le moment où le jeune Alexis Vanderke, avant d'aller se battre en duel, confie sa montre à Victorine en lui recommandant de ne la remettre qu'à lui. « Qu'à moi ! qu'à moi! que veut-il dire? » s'écrie la jeune fille. De lava naître l'action nouvelle : la montre reparaîtra bientôt comme un cher souvenir du passé.
Ce rôle de Victorine, que Sedaine s'est contenté d'esquisser au second plan, est devenu pour George Sand un curieux objet d'étude. Avec son œil pénétrant et sa délicate main de femme, elle s'est mise à fouiller, à disséquer cette âme candide et pure de jeune fille où l'amour est entré sans crier gare, et qu'il possède et ravage maintenant. Pourtant Victorine n'est point une rêveuse, ni une précieuse, ni un esj)rit chimérique ou romanesque. La nature l'a plutôt faite aimable, enjouée, expansive : elle lui a donné une certaine dose de bon sens populaire ou bourgeois qu'elle tient de son i)ère. Sa droiture, sa délicatesse, sa raison lui disent (ju'elle ne peut songer à épouser le fils de ses maîtres. Les bontés mêmes dont la comblent chaque jour M. et Mme Vanderke, l'affection fraternelle dont riionorent et leur fille Sophie mariée à un magistrat, et leur fils, le généreux et cordial Alexis, lui font une loi d'autant plus sévère de la réserve et de la dis-
crélion. Le sacrifice s'impose au nom môme de la reconnaissance.
Aussi est-elle résignée à épouser un brave el honnête garçon, Fulgence, qu'elle n'aime pas, mais qu'elle s'elïbrcera d'aimer pour faire plaisir à son ])ère. Cependant, dei)uis que le mariage est arrêté et le jour ii\(i^ la tristesse s'est emparée d'elle : les larmes lui viennent aux yeux sans qu'elle sache trop pourquoi. Elle, d'ordinaire si franche, si ouverte, volontiers rieus(i et folâtre, elle a des va{)eurs, des rêveries, des ca]:)rices inexplicables : elle s'efforce d'être gaie, et le chagrin la ressaisit. Comblée de caresses et de cadeaux par la famille Vanderke, elle s'irrite et se fâche des preuves d'alfection qu'elle reçoit; elle se plaint qu'on se moque d'elle. Au moment où, se raidissant par un suprême elfort de sa volonté contre sa passion, elle ])rotesle et déclare qu'elle n'aime au monde que Fulgence et veut l'épouser, personne n'y croit plus, et Fulgence moins (pie personne, u Tu mens, Victorine! » s'écrie Alexis triomphant, et Victorine, succombant à l'émotion, à la joie intérieure devant la déclaration de celui qu'elle aime et qui Taime, tombe défaillante entre les bras de son i)ére interdit et stupéfait.
Le vieil Antoine, qui s'était déjà révélé à nous dans Sedaine par un accès de dévouement héroïque, prêt à risquer sa vie pour sauver celle de son jeune maître, nous a[)paraît ici dans toute la rigidité de ses principes et (Je son stoïcisme plébéien.
Lorsque enfin, malgré toutes ses précautions, le secret vainement caché par Victorinc éclate, qu'Alexis avoue (le son c(Mé sa passion, que toute la famille ouvre ses hias à la jeune fille éperdue, rougissante,
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évanouie, Antoine refuse un honneur qui Taccable de confusion, qui peut comprometlre la famille Vanderke aux yeux du monde :
Mais^... monsieur,... ce mariage... votre fils... c'est impossible.
Cependant il est forcé de s'incliner devant la grande voix impérieuse et loyale de M. Vanderke :
Antoine, c'est ma volonté, c'est le devoir de mon fils, c'est mon devoir, c'est le tien.
La religion du devoir comme chez Corneille, transportée de la tragédie dans les régions modestes de la comédie bourgeoise, c'est là ce que George Sand a voulu nous montrer en opposant le mariage d'inclination au mariage d'argent ou de raison. C'est ce qu'elle appelle résister aux accès du mauvais prosaïsme et à l'engourdissement du cœur. Toute la morale de la pièce est contenue dans les dernières paroles du sage Vanderke. Quand Antoine lui demande commentée mariage est devenu un devoir, Mme Vanderke répond tout d'abord : « Parce qu'ils s'aiment. » — M. Vanderke ajoute : « Et parce qu'il fallait le prévoir si nous voulions l'empêcher. » C'est le langage de la raison acceptant les arrêts du cœur, seul maître souverain en ces matières. L'obligation de la prévoyance pour ceux qui veulent éviter les accidents est un précepte d'application usuelle et une bonne leçon appuyée d'un bon exemple.
Après nous avoir promenés au village avec François le Champi, dans la société bourgeoise avec le Mariage de Victorine^ l'auteur nous introduit en plein faubourg Il 19
Saint-Germain avec le Marquis de VUlemer '. Nous ne sommes plus ici dans le monde des simples, des petits, des humbles, grands seulement par le cœur, mais dans celui des raffinés, des heureux ou soidisant tels, des gens bien nés, qui ne se sont donné souvent que la peine de naître : société aristocratique par les g-oûts, par l'esprit et aussi par le cœur, ayant ses légèretés, ses étourderies, son égoïsme comme les autres, ses préventions et ses préjugés, mais n'offrant rien d'odieux ni de ridicule, exhalant un certain parfum d'honneur et de bonté.
George Sand, qui se rattache en partie à cette société par ses origines, s'est bien gardée de refaire pour la centième fois la caricature du marquis. Elle le peint au contraire sous l'aspect le plus sympathique et le plus flatteur : une belle âme fîère et généreuse, qui s'immole à son frère, à sa mère, sans leur laisser savoir toute la portée de son sacrifice. Supérieur aux petites vanités et aux préjugés de sa caste, Urbain de Villemer s'est élevé bien au-dessus du monde qui l'entoure par l'indépendance des pensées et la hauteur des sentiments. La réflexion, l'étude, la sagesse qui vient des livres et celle aussi que donne une amère expérience de la vie, ont fait de lui un homme au vrai sens du mot, connaissant, excusant et partageant les faiblesses de l'humanité. Nous disions, à propos de François le Champi^ que les paysans de George Sand, portés volontiers h la rêverie, sans avoir lu Goethe ni Byron, étaient bien les fils d'un Age qui a vu naître Wei^ther et Manfred. Nous en dirons autant et davantage encore du marquis de Villemer. C'est un frère