JULES SANDEAU
Scribe le ramenait dans Avant^ Pendant et Après^ avec ce vicomte de la Morlière, ancien compagnon de Lapeyrouse, rentré subitement à Paris qu'il n'a pas vu depuis quarante ans ; tout stupéfait de ne plus retrouver l'enclos des Capucines où s'est ouverte la rue de la Paix, d'apercevoir une longue file d'arcades et de maisons longeant le jardin des Tuileries sous le nom de rue de Rivoli, et cette colonne d'airain dont il ne comprend pas le sens, ignorant que les armées françaises sont allées se promener en son absence à Milan, à Rome, à Vienne, à Berlin et à Moscou.
S'il n'a pas inventé le type, Sandeau l'a du moins renouvelé et rajeuni en faisant de lui un bonhomme naïf, un grand enfant sexagénaire et ingénu dont l'ignorance, l'étourderie et l'infatuation sont une source de comique tempéré, ne tombant jamais dans le grotesque. Ce marquis de l'ancien régime convaincu de ses droits et de ses prérogatives héréditaires, avec cet égoïsme particulier aux classes privilégiées, habitué à compter sur les redevances, aubaines et hommages de toute sorte, malgré son cœur excellent, malgré sa familiarité protectrice à regard de son valet dont il pince l'oreille, ne comprend pas qu'il est l'obligé de son ancien fermier, de l'humble paysan Thomas Stamply, devenu propriétaire de son domaine. Il ne conçoit pas que, dans ce bouleversement général de toutes les fortunes, Je soc de la charrue ait pu faire passer en d'autres mains ce sol conquis jadis par l'épéede ses ancêtres. La conviction devait être en effet difficile à établir. Aussi lui pardo nne-t-on sa mauvaise humeur contre le Gode civil ou incivil que le marquis de Buonaparte a eu la malencontreuse idée de promulguera son insu.
Tout le comique naît ici du contraste entre les deux sociétés dont les mœurs, les idées et les lois ont changé comme les modes et les costumes en J'espace d'un quart de siècle. L'amour est encore une fois le lien suprême, laimant qui attire et rapproche ceux que la naissance et les préjugés semblaient devoir séparer. Les jeunes gens comprennent ce qui échappe à la vieillesse : le cœur les instruit mieux encore que la raison. Nous retrouverons plus tard cette antithèse des classes qui divisait l'ancienne France, et l'égalité rétablie par la noblesse des sentiments plus puissante que la loi, dans le Gendre de M. Poirier. Mais avant d'y arriver, nous rencontrons un autre écrivain qui, par ses relations intimes et la parenté du génie, se rattache plus étroitement à George Sand : Alfred de Musset.