II
famille et se dérobait ainsi aux risques aléatoires de la représentation, aux instances près des directeurs et des acteurs, et aux rigueurs de la censure.
Alfred de Musset a pu emprunter à ses prédécesseurs le nom et le cadre dont ils avaient usé avant lui : mais, pour le reste, il va chercher ailleurs ses inspirations et ses modèles. Si Ton veut les retrouver, il faut remontera Shakespeare, à Marivaux, à Byron, aux pastorales italiennes ou espagnoles de Guarini, de Marini, de Gongora. Sainte-Beuve, avec son flair de critique pénétrant, a senti qu'il y avait là de vagues affinités dont il ne se rendait pas bien compte cependant. « On dirait, écrit-il, de la plupart de ces jolies pièces ou saynettes de Musset, que c'est traduit on ne sait d'où ; mais cela fait l'elfet d'être traduit. » Traduit n'est point ici le mot propre : imité même serait encore trop fort. Peut-être serait-il plus juste de dire que ce sont des souvenirs de ses lectures associés à ses inspirations personnelles. Déjà, après la publication de ses Contes d'Espagne et d'Italie et de la première partie du Spectacle dans un fauteuil^ la critique l'avait accusé d'avoir reproduit, dans ces deux ouvrages, divers poètes français et étrangers. Il répond dans la préface de ses Proverbes à cette accusation :
« On m'a reproché d'ifniter et de m'inspirer de certains hommes et de certaines œuvres. Je réponds franchement qu'au lieu de me le reprocher on aurait dû m'en louer. Il n'en a pas été de tous les temps comme il en est du nôtre, où le plus obscur écolier jette une main de papier à la tête du lecteur, en ayant soin de l'avertir que c'est tout simplement un chef-d'œuvre. Autrefois, il y avait des maîtres dans les arts, et on ne pensait pas se faire tort, quand on avait vingt-
deux ans, en imitant et en étudiant les maîtres. » Et lui, l'esprit indépendant s'il en fût, le railleur, le moqueur de toutes les superstitions et de tous les fétichismes béats, adresse aux jeunes littérateurs, ses confrères, cette leçon de modestie :
(( N'y a -t-il pas un orgueil mal placé à vouloir, dans les premiers essais, voler de ses propres ailes? N'y a-t-il pas une sévérité injuste à blâmer l'écolier qui respecte le maître? Non, non; en dépit de l'orgueil humain, des flatteries et des craintes, les artistes ne cesseront jamais d'être des frères ; jamais la voix des élus ne passera sur leurs harpes célestes sans éveiller les soupirs lointains de harpes inconnues ; jamais ce ne sera une faute de répondre par un cri de sympathie aux cris du génie; malheur aux jeunes gens qui n'ont jamais allumé leur flambeau au soleil! Bossuet le faisait, qui en valait bien d'autres *. »
Avec le sentiment de sa force, de ce qu'il emprunte et de ce qu'il rend, Musset pouvait dire déjà comme La Fontaine :
Mon imitation n^est point un esclavage.
Ce coin de théâtre où il s'est placé est bien à lui. 11 y apporte sa personnalité qui éclate et déborde à chaque instant. Scribe, tout en gardant ses instincts bourgeois et son esprit utilitaire qu'il communique à ses personnages, disparaît et s'efl*ace derrière eux. Alfred de Musset reparaît sans cesse dans ces êtres inégaux et fantastiques qu'il met en scène. Razetta^
1. 11 ne faut pas oublier qu'Alfred de Musset s'est trouvé de bonne lieure initié par sa mère à la littérature anglaise. Il a lu non seulement Shakespeare, mais les contemporains de ce poète, Marlowe, Ben Johnson, W\Ji)ster, etc.
Cœlio^ Faniasio^ c'est lui et toujours lui. Ce sont ses impressions, ses souvenirs, ses voyages, ses doutes, ses peines, ses joies, et parfois ses lectures qu'il nous raconte par la bouche d'autrui. 11 y a de tout chez lui : du fashionable à l'allure hautaine et cavalière, du rêveur sentimental, du sceptique gouailleur, du pénitent contrit, du pécheur incorrigible. Tout cela se retrouve dans son théâtre, jusque dans ce Lorenzaccio^ le dernier des Médicis, avili et dégradé, s'immolant sans profil au service de la liberté. Ce qui domine, en somme, c'est le charme, la souveraineté -du talent, d'une nature supérieure au milieu de ses défaillances et de ses bassesses, l'essor de l'ange déchu aspirant à remonter sans cesse des fanges terrestres vers le ciel étoile.
Scribe s'est fait le peintre du monde réel avec une part d'invention : il a saisi au passage les silhouettes qui défilent devant lui, depuis Une nuit de la garde nationale jusqu'à la comédie du Puff, Alfred de Musset peint ridéal, et, s'élevant au-dessus de la réalité, qui lui semble basse et vile, vous transporte dans un monde de fantaisie né d'un caprice de son imagination. Scribe, avec son expérience et son bon sens pratique, avec son scepticisme résigné, voit l'humanité par le petit bout de sa lorgnette. Musset la contemple, à travers ses rùves et ses désenchantements, avec un télescoy)e au verre grossissant et polychrome. De 1î\ une optique toute différente : les personnages et la langue ne diffèrent pas moins.
IjO sermo pedestris de Scribe, sa petite prose terre à terre, facile, courante et vulgaire ainsi qu'une monnaie de billon, brève, tronquée, coupée d'incises et de ])oints suspensifs à courte haleine, semée çà et là de
traits malins et spirituels, adaptés avant tout à l'action, ne ressemble guère à ce style brillante, imagé, coloré, opulent, où Musset, en véritable enfant prodigue, laisse tomber les louis d'or et les plus belles perles de son écrin poétique. Ce langage n'est pas celui de la comédie telle qu'on l'a comprise jusqu'alors. Tous les tons et toutes les notes s'y trouvent mêlés comme dans les comédies féeriques de Shakespeare : les hautes spéculations, les tristesses profondes d'un Pascal à côté des espiègleries d'un étudiant en goguettes. Il a beau écrire en prose, le poète se révèle à chaque instant.
On peut lui appliquer ce vers d'un autre poète contemporain :
Même quand Toiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Le coup d'aile, voilà ce qui donne à son style un élan, une allure particulière, je ne sais quoi d'altier, de fier, de souverain, qui rappelle le sourire d'un demidieu, la démarche d'Apollon Ephèbe faisant résonner son carquois aux flèches d'or, même dans les fêtes dos Bacchanales. La préciosité, la recherche, le bel esprit, ce qu'on désigne par le mot de marivaudage^ avec un certain brio supérieur, demeure bien, il est vrai, recueil auquel il n'échappe pas toujours, malgré son talent. C'est là d'ailleurs un vieux péché de notre littérature française, même dans ses plus beaux jours. La société polie formée à l'Hôtel de Rambouillet en est un peu cause. N'est-ce pas elle qui a si bien accueilli et fêté Marini ? Or il est resté chez nous un petit fonds de marinisme, dont le filon se continue avec Voiture, Benserade, Fontenelle, Marivaux, Dorât, Florian, etc. Alfred de Musset est au bout, et les éclipse tous.
excepté Marivaux, par l'éclat de son talent et même de ses défauts.
Le chanteur Minuccio dans Carmosine est par excellei^ce le type et le virtuose du genre précieux. L'auteur, toujours un peu sceptique, môme en usant des ressources de l'art, n'est pas la dupe de ce beau langage qu'il emploie. L'un des convives (ser Vespasiano s'adressant à dame Paque) fait cette réflexion sur les belles vocalises poétiques de Minuccio : « 11 a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frotté à nous. » — C'est-à-dire à nous, gens du beau monde. Marivaux n'eût jamais fait sur son style un pareil aveu. Minuccio n'en continue pas moins à déployer toutes les grâces et les mièvreries charmantes de cette prose harmonieuse.
Si la comédie est chose d actualité, on se demandera comment les pièces d'Alfred de Musset ont pu être jouées avec succès quinze ou vingt ans après leur publication. A quoi doivent-elles ce privilège? Nés de la fantaisie, ses personnages n'ont pour ainsi dire ni Age, ni date, et ne sont pas, comme ceux de Scribe, calqués sur les silhouettes éphémères qui passent et changent continuellement. Us expriment bien sans doute un état des âmes et des imaginations à cette époque, mais sous une forme vague et idéale, plus durable que la réalité. Faut-il en conclure que le théâtre de Musset soit dépourvu d'intérêt pour l'histoire contemporaine? Non, certes. La vie d'une société se compose d'un double élément; non seulement de ce qu'elle fait, mais aussi de; ce qu'elle sent, de ce qu'elle pense et môme de ce qu'elle rêve. Le Roman d' Arthur n'a-t-il pas résumé dunmt plusieurs siècles les souvenirs et les espérances de la Bretagne? Le Don Qui-
ALFRED DE MUSSET. 3il
chotte de Cervantes n'est pas seulement un admirable livre de philosophie, mais une page de l'histoire intellectuelle et morale de l'Espagne au temps où il fut composé. Ainsi ces délicats et gracieux pastels de / Musset ont leur place, et, disons-le, une place d'hon- ^ neur dans l'histoire de la comédie au xix® siècle. Bien\ qu'ils aient été représentés pour la plupart sous ki seconde République et le second Empire, ils appartiennent, par la date de l'inspiration et de la composition, au grand mouvement romantique de 1830 à 1848.
Alfred de Musset, dans le monde imaginaire où il nous conduit, a choisi de préférence l'Italie et l'Espagne : c'est là qu'il est allé chercher et qu'il a transporté ses premiers contes. Le pays du soleil, des guitares, des sérénades, l'attire par l'éclat des couleurs, des jnélodies, et par le charme des souvenirs. Ici, il a découvert son « Andalouse au teint bruni » ; là, il voit passer les ombres de Roméo et de Juliette, et à leur suite sa Laurette, sa Lucrèce, sa Marianne, et bien d'autres.
Les impressions de voyage se sont profondément gravées dans sa mémoire : elles colorent son style, ses comparaisons et ses images. Sa nature artistique a gardé l'empreinte des paysages, des costumes, des tableaux, des chants qu'il a rencontrés sur la route. Nous en retrouvons la trace dans son théâtre : le Coup de Vétrier par Miéris, la Charité d'André del Sarto, revivent dans sa prose étincelante avec une émotion ([ui fait songer aux Salons de Diderot. Son âme a vibré au contact de ces œuvres qui l'ont ravi.
Venise, la reine déchue de l'Adriatique, ce doux nid où il a connu les premiers ravissements et les premières déceptions de l'amour, est aussi le théâtre de sa première pièce intitulée la Nuit vénitienne^ ou les Noces de Laurette. L'épigraphe, empruntée à Shakespeare : Perfide comme Vonde, est son premier cri de . douleur et de rancune contre la femme qui l'a trompé. Razetta, l'amant désolé de Laurette, est déjà le Sosie de l'auteur, dont il partage la passion et la mélancolie : c'est là sans doute un quart d'heure de tristesse, que la voix des amis, le conviant.au plaisir, aura bientôt dissipée. Mais enfin la goutte d'amertume est déjà tombée dans son cœur :
Quoique bien jeune, Laurette, j'ai trop connu ce qu'on est convenu d'appeler la vie, pour n'avoir pas trouvé au fond de cette mer le mépris de ce qu'on aperçoit à la surface ^.
Ce poète a le malheur d'être une sensitive qui frissonne à la moindre impression, un sybarite qu'un pli de rose fait crier. C'est là son infirmité et aussi la source de sa poésie, faite de hautes inspirations et de faiblesses, de génie et de névrose, de scepticisme et de passion sincère.
Nous avons là trois scènes et rien de plus, unies par un faible lien, comme des tableaux qui se succèdent sans logique ni conclusion. On dirait un chapitre détaché de la Confession d'un enfant du siècle^ laissant aller sa plume et sa vie à la débandade. Aussi comprend-on que la pièce ait échoué à l'Odéon, que le public ait reçu froidement cette ébauche incomplète de comédie, qui a cependant sa date et sa valeur