Acte I, se. v
est un bon homnne n'ainnant à ôtrc ni contrarié ni (îontredit, envoie au diable les délateurs et ne s'occupe que d'une chose, du nnariage qu'il a projeté entre son fils Perdican et sa nièce Camille. Il se frotte les mains d'avance en songeant au bonheur de ces deux jeunes tourtereaux, dont il a préparé le nid avec tant de soin, sans prévoir quels obstacles vont se présenter.
Malg-ré les ellets de l'éducation, les deux jeunes gens sont restés tels que la nature, une maîtresse bien autrement puissante, les a créés. Toutes les levons de maître Rlazius n'ont pu fairti de Perdican un savantasse ni im pédant : en dépit des quatre b()ul(»s blanches de son doctorat, il est demeuré bon garçon, franc, ouvert, prêt à sauter au cou de sa cousine. La trouvant tant soit peu sauvage et revéche, il ne craint pas, tout gentilhomme qu'il est, d'embrasser publiquement la petite paysanne Rosette, la sœur de lait de l'orgueilleuse Camille. 11 lui fera même un doigt de cour, et, pour mettre à l'épreuve son insensible cousine, il laisse croire à Rosette qu'il a l'intention d(î réf)ouser.
Camille, dcî son coté, au lieu de la petite pensionnaire mijaurée, dévote et docile, /|ue les pudeurs ell'arouchées et les édifiantes leçons de dame Pluche ont
prétendu former, est une fière amazone rebelle î\ Thymcn qu'on semble vouloirlui imposer. Elle refuse d'embrasser son cousin, au grand désespoir du baron. Les confidences dune amie trompée dans sa foi conjugale, le désenchantement et la défiance que lui inspirent toutes les affections terrestres, certaines paroles légères échappées à Perdican sur ses aventures galantes, la décident à ensevelir sa jeunesse dans un
328 LA r,OMÉDIE EN FRANCE AU XIX' SIÉ'XE.
f:fjn\(:ïd, M?ii.s un sr^nlirnont nouveau sV veille en elle. f/'i j^ilou^ie. qu/in«J ».'IIe fi vu Perdîcan se consoler si ai sèment, îivee liosette. Piijué»; dans son orgueil fie noble demoiselle, elle s'indigne de se voir remplacée si \ile par une gardeuse de dindons, et songe alors à reconrjuérir ce c^eur qu'elle a dédaigné et qui semble la dédaigner à son tour.
Perdican redouble d'ardeur auprès de Rosette pour désespérer Camille et l'amener à s'avouer vaincue. Ce duf;l de passion et de vanité entre deux enfants gâtés de la nature et de la fortune va devenir un jeu cruel f^our la jiauvre paysanne victime de ce badinage amoureux.
Kosetle a pu croire d'abord que Perdican plaisante et s(; moque d'elle; mais il est si facile de se laisser prendre îiux apparences, à l'attrait des douces paroles et des beaux bijoux, qu'elle s'abandonne naïvement aux illusions de cet amour en partie double. Quand P(îrdir;?in, lui posant une chaîne d'or sur le cou, lui dfîmande :
Kosctte! Uoscttc! sais-tu ce que c'est que Tamour?
La j(;un(î fille répond avec une gaucherie honnête et timirle :
Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai'.
Kl 1(5 prête une oreille ébahie, sans rien comprendre, îï la déclamation |)assionnée du jeune homme et à toute (M'Ile rhétorique du sentiment :
1 Acte m, se. III.
Oui, comme tu pourras ; et tu m^aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es, que ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur *.
Trait amer et direct à l'adresse de Camille, qui est là, tout près, cachée derrière le feuillage, assistant à reniretien dont chaque mot lui perce Tàme. Cette scène de la fontaine est une des plus neuves et des plus dramatiques qu'ait trouvées Musset. Dans ce simulacre de passion où il entre plus de dépit que d'amour, Perdican s'exprime à la façon des Céladons du jour, dans un langage moins intelligible encore pour la naïve Rosette, qui n a jamais entendu débiter de si belles choses.
Tu ne sais pas lire, mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Ta reconnais tous ces millions de frères, et moi pour l'un d'entre eux ; lève-toi, tu seras ma femme, et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant i.
Admirable pathos dont il n'est pas dupe et dont il rit intérieurement à l'heure même où il l'emploie.
Enfin vient la scène de réconciliation où Perdican et Camille s'avouent leur passion mutuelle et s'accusent d'avoir risqué de perdre cette perle précieuse du bonheur que Dieu leur avait destinée. Au moment où Perdican, saisissant son amante reconquise et la pressant contre son cœur, lui dit : « Chère créature, tu es à moi ! » un cri douloureux se fait entendre ; c'est Rosette qui tombe inanimée, sans proférer une