Acte III, se. III
:nO LA COMÉDIE EN FRANGE AU XIX^ SIÈCLE.
parole. Muolte victime de l'amour, l'humble paysanne n'est point une sœur de la vaniteuse Charlotte, mais bien plutôt de l'aimable et touchante Griselidis. Son silence est ici plus éloquent que toutes les déclamations, et les remords de Perdican suffisent pour la venger.
Malgré les difficultés de la représenter, cette pièce nous semble, entre toutes celles de Musset, une des plus originales et des plus fortes par le mélange des tons et des genres, du comique et du sérieux, par le relief et l'éclat des peintures, par les grâces et le coloris du style, comme par l'intérêt dramatique et l'intensité d'un pathétique toujours croissant.
Barhcmnc^ autre essai de genre et de fantaisie, pul>lié en 1835, est moins une comédie qu'une nouvelle mise en action. Peut-être le cadre de trois actes oll're-t-il des dimensions outrées pour la simplicité et l'exiguïté du sujet. Cette fois, la fidélité conjugale inflige h un Don Juan manqué une maligne et plaisante expiation. Par une exception édifiante et profondément morale, les rieurs sont du côté du mari contre l'amant.
La scène se passe en Hongrie, au temps delagueriMî contre les Turcs. 140 jeune baron de Rosemberg, infalué de sa naissance, de sa fortune, de sa bonne mine et de son esprit, vient chercher à la cour une place digne de son mérite. Il compte bien l'obtenir avec l'appui de ses amis, et surtout des femmes qu'il ne manquera pas de séduire par ses agréments. Pour achever de s'éclairer, ou plutôt de s'aveugler sur les
moyens de pa?'venir^ il fait la rencontre d'an certain g-entilhomme polonais, un Gascon du Nord, chevalier de fortune ou d'industrie, comme on voudra, grand hâbleur et g-rand menteur, intarissable sur le chapitre de ses galanteries et de ses exploits, où les g^éants et les fées deviennent ses collaborateurs. C'est un Mai-quis de Crac des bords de la Vistule, vivant d'expédients et cédant à son jeune compagnon, au prix modeste de dix sequios, un manuel de conduite intitulé la Sauvegarde du sentiment. Toute la sagesse de ce monde se résume pour lui dans ces trois maximes : H Foi?*, c'est savoir; vouloir^ c'est pouvoir; oser^ cest avoir. » De tels préceptes ne peuvent qu'ajouter à la présomption native de Rosemberg. Alfred de Musset, bien qu'il ne songe guère à reproduire des personnages réels, a-t-il voulu nous peindre ici quelqu'un de ces réfugiés polonais que la misère entraînait parfois à exploiter la crédulité publique, en mêlant au récit de leurs infortunes trop réelles des aventures imaginaires ?
En même temps que Rosemberg, arrive à la Cour le comte Ulrich, un gentilhomme de Bohême aussi brave que pauvre, comme on l'est souvent dans son pays, la terre classique des mendiants. 11 est venu, lui aussi, chercher fortune, et se plaît à vanter les charmes de sa jeune et joHe femme Barberine, qu'il a laissée seule dans son vieux château, résignée aux ennuis de l'absence, en attendant mieux. La rencontre du sorcier Polacco et de son miroir magique où les maris peuvent s'édifier sur la vertu de leur femme, comme dans la Coupe enchantée de La Fontaine, provoque les réflexions gouailleuses de Rosemberg à propos de la belle Barberine. Avec la fatuité étourdie
rrun lovciace en herbe, et se rappelant le précepte de son menlor polonais Vladislas: u Oser, c'est avoir », il se flatte de triompher bientôt de cette vertu farouche, pour peu que le mari veuille le permettre. Blessé dans son amour-propre conjugal, Ulrich accepte le défi et va jusqu'à remettre à Rosemberg une lettre qui le recommande à sa femme comme son meilleur ami.
Le galant conquérant se met en route, comptant sur la puissance de ses sequins pour entrer, nouveau Jupiter, en pluie d'or, chez cette autre Danaé. En arrivant au château, il rencontre d'abord la petite servante turque Kalekairi, une soubrette d'un nouveau genre, gardienne jalouse de l'honneur de sa maîtresse, et que tout l'or du monde ne saurait ni corrompre, ni apprivoiser. Cette noble descendante d'une princesse de Trébizonde tombée dans la servitude, fière, sauvage, parlant d'elle-même à la troisième personne, est une création très originale et qui figure ici à l'instar des négrillons dans les tableaux vénitiens du Tintoret ou de Paul Véronèse.
Introduit auprès de Barberine, Rosemberg, après lui avoir présenté la lettre de son mari, commence à égrener son chapelet amoureux, et s'étonne lui-même des progrès qu'il fait dans le cœur de la jeune femme. Il ne s'aperçoit point qu'on se moque de lui et qu'il est devenu le prisonnier de celle qu'il croyait prendre. Tout h coup il voit les fenêtres se fermer, il entend le bruit des verrou x qu'on tire au dehors et se trouve seul, enveloppé d'une nuit profonde. Un guichet s'ouvre dans la muraille, et Barberine lui annonce son arrêt :
Seigneur Rosemberg, comme vous nNHes venu ici que pour commettre un vol, le plus odieux et le plus digne de cli&timent,
le vol de rhonnear d'une femme, et comme il est juste que la pénitence soit proportionnée au crime, vous êtes emprisonné comme un voleur.
Elle l'avertit en môme temps qu'on lui laisse pour se distraire une quenouille et un fuseau, et que, s'il veut mang-er, il lui faudra filer « comme ces vieilles femmes qu'il n'aime g'uère ». C'est la prison avec les travaux forcés. Piler! Quelle humiliation pour un g-entilhommel Malg-ro Texemple d'Hercule filant aux pieds d'Omphale, Rosemberg- ne saurait s'y résigner. Il s'indig-ne, il crie, il tempête, appelant et Barberine, et Jean, et Albert, et la petite Kalekairi qu'il supplie humblement de lui venir en aide. L'heure du souper, celle du déjeuner sont passées, et rien n'arrive, et son estomac crie misère. A la fin, épuisé, vaincu par le besoin, voyant reparaître au guichet Barberine, qui vient prendre de ses nouvelles et lui demande ironiquement : « Eh bien ? — Je file, comtesse, je lile, faites-moi donner à souper. » — A ce prix, Kalekairi lui apporte un plat de concombre et une salade de laitue, maigre confort pour son estomac délabré, mais propre à calmer ses ardeurs amoureuses. Elle y joint la bourse qu'il lui a donnée à son entrée : on n'achète pas la complicité de Kalekairi aussi aisément <|u'on achèterait celle d'un pacha turc.
Pour compléter la fête, on annonce subitement l'arrivée de la Reine elle-même, venant avec Ulrich visiter l'aimable Barberine. Rien ne manque à Texécution du i)auvre Rosemberg, qui paye son pari et s'en va battu, mais pas content. Il faut savoir gré à l'auteur (le Fantasio^ au chantre passionné de Don Juan^ d'avoir cette fois pris en main la cause des maris, ces souH're-douleur de la comédie et du roman depuis
Molière jusqu'à George Sand. 11 est vrai qu'ils vont être encore une fois sacrifiés dans le Chandelier, Ici, nous revenons aux gaillardises du fabliau gauloLs, avec f;etle pointe de mélancolie rêveuse que Musset mêle toujours à ses plus vives es|>iègleries.
(]e nom de Chandelier^ comme a soin de l'indiquer l'auteur, désigne non Tustensile, mais celui qui le porte, le Sigisbée complaisant dont la présence et les soins officieux couvrent Tamant véritable. Par la hardiesse des propos et des situations, cette pièce se rapproche des comédies de société que Collé composait j)Our être jouées à huis clos, chez le duc d'Orléans, au Raincy ou à Bagnolet. Écrite en 1835, elle dut attendre labsence de censure et la tolérance administrative de IS^'iS pour oser affronter la scène.
Au fond, c'est une seconde édition du George Dandin de Molière avec un élément nouveau, celui de l'amant candide et sentimental sous les traits de Portunio. Jacqueline, Théroïne de l'histoire, est une friponne aussi elfrontée qu'Angélique, payant d'audace et d'aplomb en face du flagrant délit, jouant l'innocence et refl'arenient d'un sommeil interrompu, quand son complice est là tout près d'elle, caché dans une armoire, et, avec l'emportement de la vertu indignée, elh; somme sor» époux de la suivre en justice où il menace; de la traîner.
Maître André, avec ses explosions de colère, ses précautions inutiles, ses jnèges à loup où il ne réussit à pnïndre (juc; son chat, est le plus maladroit et le plus inqirudrnt des maris, en ouvrant sa maison aux offi-
ciers désœuvrés comme Clavaroche, en riant de son petit clerc Fortunio, le commissionnaire et le galant de sa femme, un blondin, un enfant, dont il croit n'avoir rien à redouter.
Par une juste compensation, le rôle de Tamant en titre va devenir aussi ridicule que celui du mari. Clavaroche est un de ces brillants officiers de cavalerie tels qu'il s'en voit en province dans les villes de garnison : Dons Juansà la moustache frisée, conquérants des cœurs, devenus bientôt la coqueluche des dames et des demoiselles, invités, recherchés dans les milieux bourgeois, où ils font, avec leur uniforme, Tornement des soirées et l'appoint des quadrilles, acceptant volontiers le diner du maître et les bonnes grâces de la maîtresse de maison. Mais tout n'est pas rose dans le métier. Il est des quarts d'heure où le héros est obligé de battre en retraite et de se cacher comme un poltron. Ainsi a du faire Clavaroche blotti dans une armoire, pendant tout le temps qu'a duré l'explication orageuse d'André avec Jacqueline. Le malheureux sort de sa cachette le genou et la tête brisés : la poignée de son sabre lui est entrée dans les côtes, et notre conquérant est tant soit peu douillet.
J'avais une position fausse quand vous avez poussé le battant, en sorte que je me suis trouvé, une heure durant, comme une curiosité d'histoire naturelle dans un bocal d'esprilnde-vin*.
Aussi demande-t-il un verre d'eau pour se remettre et une brosse pour enlever la poussière de son habit.
Le diable m'emporte ! avec cette poussière, il m'a fallu un courage d'enfer pour m'empécher d'éternuer.