Acte I, se. I
En homme priidcnl plus encore que brave, soucieux de s'assurer des amours faciles et paisibles, Glavaroche propose à Jacqueline une combinaison ing"énieuse, une ruse de guerre qui consiste h cacher Tamant réel sous le couvert d'un amant postiche, ce qu'on appelle un Chandelier,
Derrière ce mannequin commode se cache le mystère heureux; il sert de paravent à tout ce qui se passe sous le manteau de la cheminée.
Glavaroche ne se doute pas que ce prétendu mannequin va devenir pour lui un rival et un successeur auprès de Jacqueline. La haute opinion qu'il a de son mérite et de sa personne lui permet-elle de redouter la moindre concurrence, surtout celle d'un petit clerc? Pourtant il finit par trouver cet intermédiaire gênant et inutile en face de la confiance renaissante d'André, et propose h Jacqueline de supprimer le Chandelier. Mais il est trop tard: la place est prise. Et bientôt Jacqueline fait comprendre au bel officier qu'il est admis à faire valoir ses droits à la retraite. Ce rôle de Glavaroche est d'un excellent comique, et il a, de plus, le mérite de la nouveauté dans cette longue et vieille galerie des amants.
Un autre rôle plus neuf encore est celui de Fortunio. C'est le plus charmant séducteur innocent qu'on ait vu depuis le Chérubin de Beaumarchais. Encore est-il plus candide, plus ingénu que le jeune page d'Almaviva, qui est déjà un petit libertin amoureux de toutes les femmes, b^'ortunio est une àme de poète, précoce comme le sont généralement ceux que la Muse a touchés. Depuis deux ans, il contemple avec admiration, sans oser en rien dire, la belle Jacqueline qu'il adore à l'égal d'une Madone. Aussi, le jour où maître André
rinvite à sa table et lui demande une chanson, le couplet s'échappe par un cri du cœur long-temps comprimé :
Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire
Vous la nommer.
Et cet écolier, cet enfant, va trouver des accents passionnés qui font tressaillir Jacqueline, et qu'elle n a jamais entendus dans la bouche du fringant Glavaroche. Ainsi que dans le vieux fabliau de Florence et Églantine, le clerc remporte encore une fois sur le chevalier dans ce duelg^alant, où Tun avait jadis pour champion le rossignol harmonieux, l'autre le perroquet bavard et fanfaron. Et voilà comment à plusieurs siècles de distance les mêmes sujets reviennent sous une forme nouvelle, l'homme vivant à toutes les époques sur un fonds commun d'idées et de passions qui ne chang-ent guère.
Enhardi par le succès, Portunio devient railleur à son tour et nargue le superbe officier en lui disant : (( Chantez donc, monsieur Clavaroche. » Ici encore, on est tenté de ressaisir dans Portunio certains traits personnels de l'auteur. Cette passion précoce ne s'estelle pas éveillée en lui avec les premiers feux de la ])oésie? N'a-t-il pas aussi, adorateur timide et tendre, déposé ses hommag-es aux pieds d'une autre JîKMpieline, une Jacqueline de g"énie qui a été pour lui une révélatrice des saints mystères de Tamour? C'est là ce qui donne au théâtre de Musset un intérêt si vivant et si poig-nant parfois, quand on songe ([u'il a éprouvé lui-même, comme jadis Molière, une part des émotions qu'il décrit.