‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 117 sur 122 · II · texte numérisé non relu

II

Le Chandelier nous a ramenés du monde fantastique et romanesque au monde bourg-eois de la réalité, tel du moins que peut le comprendre Alfred de Musset, en faisant la part de la rêverie avec Fortunio. Nous entrons ici dans une série de pièces d'un nouveau genre qui se rapprochent davantage des proverbes de société à la façon de Carmontel et de Th. Leclercq, mais les surpassent de beaucoup par le style et i)ar Tesprit. // ne faut jurer de rien^ tel est le titre d'une nouvelle comédie publiée en 1836 et représentée douze ans plus tard, en 1848, la veille de l'insurrection de Juin, c'est-à-dire dans les circonstances les moins favorables. On ne voit pas trop ce qui a pu faire hésiter si longtemps Tauteur ou les directeurs de théâtre à régaler le public de ce petit chef-d'œuvre.

L'intrigue est des plus simples et se déroule jjaisiblement, sans secousses ni soubresauts violents, malgré une (îhute de voiture et un bras cassé : la succession des scènes, bien qu'encore assez capricieuse et ambulante, n'a rien de trop gênant pour les machinistes et les décorateurs un peu attardés du Théâtre- Français. Le nombre des personnages est sagement limité : un oncle et son neveu, une mère et .sa fille, avec un abbé, un maître de danse et un aubergiste, ces trois derniers jouant le rôle modeste de comparses, tels sont les visages que nous voyons défiler devant nous. La scène est t\ Paris, dans la première partie du pi'emier acte, et ensuite au château de la baronne.

L'oncle de comédie, vieux type consacré déjà par Térence dans ses Adelphes et repris plus tard par Regnard dans son Légataire universel, se trouve renouvelé et rajeuni sous les traits de M. Van Buck, un riche négociant d'Anvers. Après des malheurs de fortune, Van Buck, comme le Vanderke de Sedaine, oubliant son titre de gentilhomme, s'est mis résolument à vendre du guingan pour relever l'honneur et le crédit de sa famille. Cependant il s'inquiète à l'idée de voir son nom s'éteindre faute d'héritier. Resté garçon, par nécessité d'abord, et plus tard trop vieux pour se mettre en ménage, il s'est avisé de vouloir marier son neveu Valentin avec la fille de la baronne sa voisine. Bien qu'il soit d'humeur facile et tolérante, oncle bon enfant, acceptant et entendant volontiers la plaisanterie, il a préparé pour la circonstance un beau sermon à l'usage de son neveu, ad usum Delphini, et lui adresse, du ton le plus grave et le plus imposant qu'il peut prendre, une verte mercuriale sur sa paresse, sa dissipation, son amour du jeu, sa vie insouciante et décousue. A tout cela il ne voit qu'un remède, le mariage. Il lui pose donc son ultimatum et, s'il ne se rend à ses raisons, menace de le déshériter ou, chose plus grave, de se marier lui-môme et de lui donner six cousins germains.

Malheureusement Valentin, un écervelé, comptant sur l'indulgence et les économies de son oncle pour payer ses dettes et ses folies, se sent peu d'inclination pour la vie conjugale. Aux arguments sérieux de Van Buck, il répond par des exemples tirés de la vieille chronique amoureuse ou de sa propre expérience : il lui rappelle la tragique aventure de Ménélas, le meilleur des maris si indignement trahi par sa

femme; il lui raconte, de la façon la plus plaisante, an souvenir de son adolescence à la sortie du coUèg'e, rhistoire d'une certaine paire de gants verts où s'engagèrent les mains d'un infortuné mari voué par sa femme au ridicule et à d'autres accidents. Il a depuis juré ses grands dieux qu'il ne se ganterait jamais de ces gants-là. L'éducation qu'on donne aux jeunes filles n'est pas faite non plus pour lui inspirer une grande confiance. Toute cette conversation de l'oncle et du neveu sur le mariage remplit en grande partie le premier acte, et elle est si vive, si spirituelle, si amusante qu'on ne s'en lasse point. C'est un duel de ripostes à jet continu, où l'oncle se fâche et rit tour à tour des gamineries de son neveu. Aux six cousins germains dont le menace Van Buck, Valentin oppose un bien autre épouvantail :

« Et moi, je m'en irai à Alger, je me ferai trompette de dragons; j'épouserai une Éthiopienne, et je vous ferai quatre petits neveux noirs comme de l'encre et botes comme des pots »

A bout d'arguments, l'oncle va saisir sa canne, quand le neveu, riant de sa colère, lui offre un accommodement, le droit de mettre à l'épreuve la vertu de la jeune fille qu'on lui propose, en essayant de la séduire en huit jours. Vieux procédé de roman et de comédie que Van Buck repousse d'abord comme suranné, laissant échapper ce trait malin h l'adresse de Scribe : ^ Me prends-tu pour un oncle du Gymnase? »

Subitement, dans le môme acte, la scène est transportée au château. Musset y montre un talent infini dans l'art de suivre, de dévider et de brouiller les fils d'une conversation multiple, où la baronne, rai)bé, le maître do danse, Cécile, Van Buck, semblent jouer aux

propos interrompus avec des incohérences divertissantes et des coq-à-l'àne de bonne compagnie. L'arrivée de Valentin, qui a donné vingt francs à son cocher pour le verser à la porte du château, et qui a gagné par surcroît un bras cassé, fournit à la baronne et h Cécile Toccasion de faire éclater leur bonté d'âme pour un hôte inconnu. Valentin, disposé à se montrer difficile, accueille froidement toutes les prévenances dont il est l'objet. Il trouve Cécile laide, gauche et sotte, alors qu'elle est tout simplement bonne, serviable et naturelle. Possédé de son idée, le nouveau Lovelace prépare ses moyens de séduction, se promettant bien à lui-même que Cécile pourra être sa maîtresse, mais sa femme jamais. Serment téméraire. Tl apprendra bientôt aussi qu'on ne badine pas avec l'amour.

Un billet incendiaire avec déclaration brûlante, proposition d'enlèvement et menace de suicide en cas de refus, tombe comme une bombe au milieu d'une y)aisible partie de piquet engagée entre la baronne et labbé. L'oncle Van Buck, effrayé des folies de son neveu, croit devoir révéler à la baronne les entreprises dont sa fille est l'objet. La mère en est moins scandalisée que du mot de girouette h son adresse dans la lettre en question, et se fâche cette fois sérieusement. Elle met à la porte l'oncle et le neveu.

Tout semble rompu, et tout va se renouer mieux que jamais*. Valentin, en jouant avec le feu, a fini par s'embraser lui-môme. Quand Cécile, échappée du cabinet où lavait enfermée sa mère, est venue le rejoindre dans la clairière du bois voisin avec ses

1. En somme, Musset reprend ici, sans le dire ni le savoir peut-être, une scène de la Deinoiselle à marier chez Scribe.

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f-.e double seritiment de la nature et de la divinité -e trouve associé aux tendresses de l'amour humain. C'est là, comme nous l'avons déjà dit. un trait commun à Ceor^e Sand et à Musset. L'auteur de Léiia mêle à chaque instant le nom de Dieu à toutes les ivresses les fil us passionnées des sens. Valentin dira de même à Cécile : " Viens sur mon cœur : que le tien le sente battre, et que ce beau ciel les emporte à Dieu * î » Cet élan de l'âme volant vers Dieu sur l'aile de Tamour est une tradition romantique qui va s'effacer et disparaitr(3 du roman comme du théâtre naturaliste. Cherchez-en la trace dans les pièces de cette école, telles que Renée ou la Parisienne, vous ne Ty rencontrerez j)oint. Celte éc.hapj)ée vers les régions supérieures n'exist(î plus jiour les amants. La passion née rie la tr^rre ne cherche point h s'élever au-dessus : faite de (îhair et do sang-, elle a le sort des molécules dont elle est composée. Rendons du moins à George Sand (ît à Musset ce jusie hommage quïls se sont efforcés d(î f^raridir, d'élever, d'idéaliser par rimagination les impurcîtés et les faiblesses de notre nature. Par là ils sont restés vraiment spiritualistes. Dans une sorte de

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