CHAPITRE XXI
École de Picard. — Waflard et Fulgence. — Un moment d'imprudence. — Le Voyage à Dieppe.
De tous les genres littéraires, le théâtre est celui qui mène le plus vite à la renommée ou à l'oubli. La Restauration a vu naître et s'éteindre un certain nombre d'œuvres et de talents qui ont eu leur quart d'heure d'éclat et de célébrité. Parmi les auteurs comiques d'alors qui brillaient au second rang-, il nous faut citer deux noms inséparablement unis^ qui se rattachent à l'école de Picard par l'esprit et la gaieté : ceux de Waflard et Fulg-ence. Bien des g-ens se sont plus d'une fois demandé quels étaient ces deux jumeaux dramatiques, reparaissant à certaines époques sur l'affiche des théâtres comme une constellation périodique h demi noyée dans les brumes d'un passé confus et incertain. Peut-être n'est-il pas inutile de les édifier un peu sur ce point. Dans ce travail con&mun, Waflard semble avoir été le producteur principal, Fulg-ence n'ayant rien ou presque rien donné après la mort de son ami. Tout au plus a-t-il joué le rôle d'Aristarque, de conseiller intime ou d'auxiliaire pour
les relations au dehors avec les acteurs et les directeurs, lun étant Thomme du monde, l'autre Thoinme de cabinet.
Né en 1787, Waflard avait débuté sous l'EImpire, à peu prés à la même époque que Scribe, par un vaudeville, Haydn^ ou le Menuet du bœuf^ représenté en 1812. Plus tard étaient venus les Caméléons^ pour lesquels Héranger avait composé un couplet; puis la Promenade à Saint'Cloud^ autre vaudeville donné sur le théîitre de ce nom, en collaboration avec Moreau et Gabriel. Mais ses deux principaux succès appartiennent à rOdéon, dont ils contribuaient, ainsi que les Vêpres Siciliennes^ à relever la fortune chancelante. Un Moment d'imprudence et le Voyage à IHeppe sont deux comédies en trois actes d'une allure vive, spirituelle et amusante : la dernière surtout, restée au répertoire et reprise chaque année avec faveur.
Frappé d'une mort prématurée, Waflard n a g-uère laissé de trace, comme homme ou comme écrivain, en diîhors de cette œuvre qui ramène forcément son nom. La courte notice biographique que lui a consacrée llochefort dans ses Souvenirs d'un vaudevilliste est médiocrement flatteuse, sinon pour le talent, du moins pour la personne. Il le peint sous les traits rTun petit homme maigre, chétif, ressemblant à THarpag-on (le Molière, et en ayant à quelques ég-ards le caractère. « Waflard, ajoute-t-il, me paraissait trop laid pour un homme seul : il y aurait dû avoir partage avcMî un autre. Fulgence, son collaborateur habituel, était à la vérité une compensation; car c'était un homme magnifique, aussi poli, aussi distingué qu'il était de bonne compag-nie. Gomme les contrastes se donnent mutuellement de la valeur, Waflard l'avait
choisi pour revoir, corrig-er son style; car il n'était pas SÛT de savoir parfaitement le français. » 11 faut avouer pourtant qu'on ne s'en aperçoit guère ; sa prose est très franche, très naturelle, et du meilleur aloi. Ce nom de Waflard inspire à Rochefort certains doutes sur l'origine de l'auteur, qui pourrait bien être étranger, quoique né à Versailles. Néanmoins, il ne peut lui refuser, à défaut d'apparence extérieure, une imagination fertile et riante, l'art d'inventer des sujets simples, de raison et de bon sens, ce qui n'est point à dédaigner pour la comédie, u 11 parlait peu, dit-il encore, et réfléchissait toujours. » Ce qui paraît indiquer un homme d'étude et d'observation, ne se répandant guère au dehors et gardant son esprit pour ses œuvres, au lieu de le jeter par les fenêtres avec son argent à l'instar de Théaulon. Peut-être est-ce là cette économie d'Harpagon que semble lui reprocher Rochefort.
Pénétré de cette idée, celui-ci prétend que le chagrin d'avoir été volé dans son logement de la rue Saint-Sulpice hâta la fin de ses jours. Sa mauvaise santé native, l'excès du travail et aussi de quelques plaisirs, joints h une maladie de poitrine, suffisent pour expliquer sa mort. Quoi qu'il en soit, elle fut, d'un avis unanime, regardée comme une perte sérieuse pour rOdéon et pour le Théâtre-Français, où de nouveaux succès devaient l'attendre. Wafîard s'éteignait à trente-sept ans, à l'âge où Molière et Le Sage commençaient seulement à se révéler. Sa renommée s'était si bien maintenue et conservait un tel prestige à l'Odéon, qu'un mauvais plaisant avait trouvé moyen d'entrer au théâtre gratis, en jetant au contrôle ce mot de passe : << Feu Waflard ! » La