‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 20 sur 122 · Acte I, se. IV · texte numérisé non relu

Acte I, se. IV

Mauvais lieu de bonne compagnie, où Ton joue tour à tour la comédie et le lansquenet, où Ton chante, où Ton danse, où Ton se ruine gaiement. Il y a encore, dit-on, de ces salons-là. Les gens graves et les gens frivoles, las du monde où Ton s'ennuie, vont y faire l'école buissonnière par désœuvrement, par curiosité, quelquefois par calcul ou par ambition. Les hommes croient pouvoir s'y montrer sans déroger, mais se gardent bien d'y conduire leurs femmes. C'est ainsi que M. d'Harcourt se laisse entraîner par son ami Fréville chez Mme de Mondésir, avec l'espoir d'y rencontrer le colonel Valsain, proche parent du ministre, qui doit appuyer sa demande d'emploi. 11 ne se doute pas que Mme de Mondésir est justement cette dame Saint- Ange qu'il connaît seulement par ouï-dire, et dont il a interdit à sa femme la fréquentation. Il est bien plus loin encore de supposer que Mme d'Harcourt elle-même s'est risquée étourdiment dans cet enfer ; qu'elle est devenue sans le savoir un appât fait pour attirer le colonel Valsain, qui s'est pris pour elle d'une subite passion. Le mari complaisant improvise une pièce de vers galants que lui demande le colonel pour sa belle inconnue. La situation devient plus piquante encore lorsque Mme d'Harcourt, tout eifrayée de cette étrange société où elle se sent égarée, se place sous la protection de Fréville pour en sortir au plus vite, et voit apparaître son mari. Une habile manœuvre de l'ami obligeant lui permet de se dérober derrière une psyché, et d'entendre la confidence de son mari racontant à Fréville qu'il vient de perdre dix louis avec une charmante brune, capable de lui faire oublier sa fidélité conjugale.

L'ami Fréville se trouve là fort à propos, employant

tout ce qu'il a de ruse, de sang-froid et de diplomatie, pour réparer l'imprudence de la femme, les maladresses du mari et les bévues du colonel. Ce rôle de l'ami-providence, que nous avons déjà signalé dans le Duhaulcours de Picard, dans les Deux Gendres d'ft tienne, et que nous reverrons plus tard dans VHonneur et V Argent de Ponsard, semble avoir remplacé dans la comédie moderne celui du valet sauveur, occupé à réparer les fautes de son maître comme le Mascarille de l'Etourdi, Il a des ressources, des à-propos, des subterfuges inouïs pour faire sortir les personnages d'une situation désespérée. Waflard est à cet égard déjà un digne émule de Scribe, un adroit calculateur conduisant une intrigue dramatique aussi habilement qu'une partie d'échecs.

Le colonel Valsain est un brave et lovai soldat, vieux garçon, ami de toutes les jolies femmes qu'il rencontre sur son chemin, habitué à fréquenter des beautés faciles, sans avoir en lui l'étolYe ni la rouerie d'un Lovelace. p]mpétré dans une aventure galante où il ne comprend rien, il finit par s'en tirer à son honneur, et décide de quitter Paris pour s'épargnera lui-même et à l'honnôte femme qu'il a failli compromettre les embarras d'une fausse situation. Mme Saint-Ange, de son côté, tourmentée par ses créanciers, a la bonne idée d'annoncer son prochain départ pour Londres, et garde un silence auquel elle est intéressée. Le mari, ainsi qu'il arrive toujours, est le dernier à savoir le mot de l'énigme que tout le monde connaît. U est vrai qu'il a tenté aussi de tromper un peu sa femme, sans y réussir, en lui racontant l'emploi de sa soirée passée avec des militaires, et les dix louis perdus, dit-il, avec un gros major de cuirassiers^ substi-

tué à la petite brune compromettante. « Et moi qui ai cru jusqu'à présent tout ce qu'il me disait* ! » s'écrie la jeune femme, heureuse au fond de le surprendre en flagrant délit de mensong'e, et lui demandant, non sans malice, de vouloir bien rompre désormais toutes relations avec ce gros major de cuirassiers.

Grâce à l'artifice de Préville, qui met sur le compte d'une parente imaginaire les imprudences de Mme d'Harcourt, le colonel peut faire des excuses publiques qui sont un éclatant hommage rendu à la vertu de cette dernière. Pour compléter la pénitence, les deux époux, chacun de leur côté, se promettent de tout raconter l'un à sa femme, l'autre à son mari. Frévillc, en terminant, invite son ami à dîner avec sa femme, et s'engage à lui faire connaître la parente à laquelle il pardonnera sans doute un moment d'imprudence. L'honneur et la morale n'ont pas subi la moindre atteinte, malgré les graves périls qu'ils ont pu courir un instant, et la leçon ne manquera pas de profiter à tous les deux.

Le Voyage à Dieppe^ représenté en 1821, est resté le plus grand et le plus durable succès de Waflard et Fulgence, la plus amusante odyssée qu'on ait vue sur le théâtre depuis la Diligence à Joigny et avant le Voyage de M. Pemchon, La pièce est d'un comique sans fiel, moins délicat que celui d.'Un Moment d'impimdence^ mais d'une gaieté aussi désopilante dans son genre que la joyeuse comédie de Labiche, sauf la portée philosophique et morale, il est vrai. Le sujet

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