Acte III, se. ifi
est tiré d'une anecdote réelle comme le Légataire universel de Regnard, anecdote transportée sur la scène et agrémentée de toute espèce d'incidents par l'imagination de l'auteur, qui s'amuse d'abord pour amuser le public.
Nous avons parlé déjà des mystificateurs et de leur vogue au temps du Directoire, du Consulat et de l'Empire. Ce plaisir devint si fort à la mode que les lettres d'invitation à un dîner ou à une soirée portaient ce post-scriptum : « Il y aura une mystification », comme on met aujourd'hui : « On dansera » , ou « llyaura une tombola ». C'était le burlesque de Bruscambille et de Turlupin, revenant sous une autre forme. Les gens du plus haut parage ne dédaignaient pas d'y prendre part. L'impératrice Joséphine et la reine Hortense faisaient ainsi mille niches plaisantes à leurs invités de la Malmaison, en s'amusant à dévisser les lits qui s'affaissaient sous le poids des dormeurs, tandis qu'un vase leur versait de l'eau sur la tête. Junot, grand maréchal du palais, se servait des mystificateurs pour se débarrasser des visites et des sollicitations importunes : il les lançait en manière de moustiques chargés de piquer et d'écarter les fâcheux. On appelait et l'on payait un mystificateur comme on fait venir aujourd'hui un chanteur ou un acteur dans une soirée. Le comédien Dugazon lui-même se prêtait à ce métier et venait chez le prince Eugène de Beauharnais pour divertir la société de ses lazzis et mystifier les nouveaux venus.
« Beaucoup de ces mystificateurs, dit Mme de Bawr, étaient des peintres dont le talent n'avait pu répondre à leur passion pour l'art, et qui, par suite, mouraient de faim. »
Ils s'étaient faits amuseurs publics pour yivre. Les charges d'atelier et les farces des rapins ont précédé depuis longtemps celles des fumistes. C'était précisément un peintre manqué, un rapin de vingtième année, Mussin, qui était devenu le grand maître de la mystification. Un jour, la princesse Dolgorov^ski voyait arriver chez elle tous les membres de l'Institut, invités h dîner par une lettre de ce mauvais plaisant. Ce fut lui aussi qui fit monter en berline le crédule Petétin, et le promena dans les faubourgs de Paris sous prétexte de lui montrer Orléans.
Cette farce en action inspira à Waflard et à Fulgence l'idée de leur Voyage à Dieppe. Picard n'avait-il pas dit déjà de cette ville, dans ses Provinciaux à Pafis : « C'est un voyage que tous les bourgeois de Paris un peu aisés doivent faire une fois dans leur vie? » Cette phrase, placée comme épigraphe en tête de la pièce, nous indique assez que nous sommes encore au temps des diligences. L'ancien marchand, M. d'Herbelin, ne songe point à aller au delà de Dieppe, une fois en sa vie. Avec les chemins de fer, M. Perrichon franchira les Alpes, les Pyrénées, ira en Suisse, en Italie, en Espagne. Viennent les ballons, le sort d'Icare ne l'effrayera pas. En attendant, contentons-nous du Voyage à Dieppe. Cette fois encore, c'est un mystificateur sorti de l'atelier, un jeune peintre, Monbray, caractère vif et enjoué, n'ayant rien du bohème besogneux, mais aimant à se divertir, qui va devenir l'organisateur du voyage dans la comédie.
La scène se passe à Paris : le premier acte sur le boulevard de l'Hôpital, à côté du Jardin des plantes, et les deux derniers au Marais, rue Chariot, n° 17 : tel est l'étroit espace où va se dérouler cette odyssée
comique. Le quartier du Jardin des plantes, nouvellement construit, avait alors, paraît-il, des restaurants en renom ; Tun entre autres portait cette enseigne : Au Feu éternel! Un titre engageant pour ceux qui voulaient se damner. Là s'est réunie une petite société de jeunes gens, anciens camarades de collège, aimables épicuriens, plus ou moins affiliés à toutes les académies chantantes et buvantes de la capitale et des départements, faites à Timitation du Caveau^ où trônaient alors les Désaugiers et les Gouffé. Parmi les convives, un artiste spirituel et amusant boute-en- train, Monbray; un jeune homme riche et amoureux, tant soit peu sentimental, d'Hérigny ; un agent de change, Lambert, espèce de Turcaret moderne, qui, après avoir été un cancre et un imbécile au collège, s'imagine avoir acquis beaucoup d'esprit en amassant des écus : personnage repris plus tard par Scribe dans son Mariage d'argent. Au miheu des fumées du Champagne, Monbray propose un divertissement à la mode et offre de parier vingt-cinq louis qu'avant vingt-quatre heures il aura préparé une bonne mystification, aux dépens de n'importe qui, fût-ce de son ami Lambert, qui se récrie et proteste contre ce rôle de plastron. Le défi est accepté.
Un heureux hasard vient justement livrer, en face du restaurant, une innocente victime aux sortilèges de Monbray : un bourgeois à duper, double bonne fortune pour un artiste. De nos jours, le bourgeois est devenu la bête noire de certaines réunions politiques où l'on voue sa personne et sa fortune à toutes les malédictions, en vertu de je ne sais quelle vendetta démocratique, comme si le bourgeois n'était pas luimême un fils de la démocratie. Au temps passé, on
se contentait d'en rire ou de lui jouer quelque tour plaisant.
M. d'Herbelin, TUlysse bourgeois, s'apprêtant à quitter la paisible rue Buffon pour aller voir l'Océan, est déjà un homme d'imagination presque autant que M. Perrichon. Pendant trente-six ans, il a roulé dans sa tète l'idée d'un voyage h Dieppe. Depuis deux hivers, ainsi que nous l'apprend la servante Félicité, on joue aux lotos dans la famille, et l'on met de côté toutes les pertes faites au jeu pour subvenir aux frais du voyage. L'idée de la Cagnotte, cette amusante farce du Palais-Royal, est peut-être encore sortie de là.
Maintenant, pourquoi M. d'Herbelin a-t-il choisi l'hiver pour faire cette excursion? La jeune Isaure, sa fille, qui a d'autres préoccupations depuis un certain bal de Sceaux, eût préféré le mois de mai, le mois des amoureux. Mais M. d'Herbelin veut contempler l'Océan dans toute sa fureur.
Or nous sommes à la fin de mars, et depuis huit jours dans l'équinoxe ; voilà le temps où les coups de vent, les tempêtes et les bourrasques soulèvent les Ilots, brisent les esquifs, démontent les vaisseaux....
Félicité. — Oh ! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur.
M. d'Herbelin. — Et tu conviendras que ce spectacle terrible offre plus de beautés à l'œil d'un Parisien qu'une mer tranquille par un temps calme * .
C'est l'époque du mascaret annoncé aujourd'hui par les journaux, et mis à la mode par les chemins de fer qui délivrent des a//er et retow\
Le pacifique explorateur, dans son enthousiasme naïf, nous rappelle le peintre Vernet se faisant attacher au grand mât pour contempler la tempête dans toute