Acte I, se. V
son horreur. Aussi, prêt à tout et ne sachant ce qui peut advenir, avant de se mettre en route pour un voyage de quarante-six lieues, il est allé faire ses adieux à tous ses amis. Il recommande à Mme d'Herbeiin de mettre dans son sac de nuit sa carte de Gassini, sa boussole, sa long-ue-vue et surtout son album.
Quand on voyage, dit-il, il faut prendre des notes et mettre a profit les observations que l'on fait.
N'est-ce pas là déjà du Perrichon tout pur?
Mme d'Herbelin, comme la future Mme Perrichon, une bourgeoise qui aime ses aises, s'effraye un peu des ardeurs ambulantes de son mari. Quand celui-ci parie d'une traversée possible en paquebot, que lui propose l'ami Dumontel, de Dieppe au Havre : w Ah ! mon Dieu ! s'écrie-t-elle. Et pourquoi pas à l'Ile-de-France?» Une chose la contrarie surtout, c'est de passer une nuit en diligence avec des gens parfois très mal élevés. M. d'Herbehn lui fait honte de sa pusillanimité, en lui citant l'exemple du capitaine Gooke et des grands voyageurs, qui ont éprouvé de bien autres fatigues. D'ailleurs, un voyage à Dieppe a été le rêve de sa vie; divers obstacles l'ont empêché jusqu'alors de l'accomplir; mais cette fois il le tient, et ne veut pas mourir sans l'avoir fait.
Ce petit intérieur bourgeois est très finement et très spirituellement décrit, avec la servante Félicité, une fille sure, qui va profiter de l'absence de ses maîtres pour faire venir son amoureux. Flamand. M. d'Herbelin est dans son genre un type précieux à exploiter. Aussi Monbray va-t-il mettre la main sur lui pour la mystification qu'il médite. L'oreille au guet, il a saisi la conversation engagée entre d'Her-
belin et Dumontel venant s'excuser de ne pouvoir l'accompagner à Dieppe, et lui proposant la berline d'un de ses amis, M. de Saint- Valéry, jeune homme fort obligeant qui offre de les emmener avec lui. La proposition est acceptée.
Monbray, s'emparant du nom de Saint- Valéry et de la berline de son ami d'Hérigny, promène pendant toute une nuit obscure et les stores fermés, d'Herbelin et sa famille, à travers les communes voisines de Paris, Meudon, Sèvres, Neuilly, Ville-d'Avray, Saint- Denis, Pontoise, Vincennes, et les ramène avant le jour à Paris, rue Chariot, 17. Il a pris soin de les loger dans un appartement donnant sur un jardin. Au lever du jour, d'Herbelin, convaincu qu'il est à Dieppe, prend l'air avec délices sur le balcon :
Quel air pur on respire ici ! Que cela semble bon ! Gomme on doit bien se porter ! Quelle diflérence avec l'air épais de la capitale* !
La difficulté est de prolonger l'illusion et de retenir à la maison M. d'Herbelin, impatient de sortir pour aller se promener sur la plage et jouir de la vue de la mer, dont il respire déjà la brise matinale.
La situation se complique, s'aggrave et, grâce à l'habileté de l'auteur, finit par remplir deux actes avant le dénouement. Pour comble d'embarras, le jeune d'Hérigny, le Mécène de la société, qui s'est fait le complice de la mystification avec Lambert et sa femme, reconnaît dans M. d'Herbelin le père de la jeune fille qu'il a remarquée au bal de Sceaux et dont il est tombé amoureux. Il se voit compromis et perdu