Depuis collège Henri IV
pas à dédaigner. » Après cette double épreuve, Picard, avec le désintéressement d'un vieux maître rassasié de succès pour son propre compte, voulut laisser à son jeune disciple tout l'honneur d'une pièce nouvelle dont il avait conçu l'idée. La bienveillance du baron
Taylor ouvrit à Mazères les portes du Théâtre-Français, pour y faire jouer le Jeune Mari^ la meilleure de ses œuvres, la seule qui soit restée au répertoire.
Le Jeune Mari^ représenté le 8 novembre 1826, fut une fcte pour le public et pour l'auteur. Cette pièce, à soixante ans de distance, peut encore subir aujourd'hui l'épreuve de la scène, et même de la lecture. Sans être très originale par la pensée ni par le style, elle olfre un mélange d'enjouement comique et de bon goût littéraire, de réalité prise sur le fait et de fantaisie tempérée, qui lui assigne un rang honorable parmi les produits de la comédie moyenne, entre leThéàtre- Francais et le Gvmnase au temps de la Restauration. Le sujet avait sa nouveauté relative, malgré certaine parenté, dont l'auteur convient lui-même, avec le Chevalier à la mode de Dancourt.
Jusqu'alors, la comédie nous a représenté surtout de vieux maris et de vieux tuteurs défendant contre les entreprises des galants une jei*ne fiUe ou une jeune femme dont ils sont follement épris. Ici les rôles changent. C'est une femme plus que mûre par l'àge^ sinon par la raison, qui s'est procuré à prix d'argent le luxe imprudent d'un jeune mari. Mme Duperrier, veuve d'un président à la Cour, a idéalisé ce que Mme Patin n'a fait que rêver autrefois* Elle a ren-
contré un jeune officier criblé de dettes, le chevalier de Beaufort, et s'est faite sa libératrice pour l'enchaîner. En retour, elle réclame une affection sans bornes; elle couve d'un œil jaloux ce trésor dont elle connaît le prix, sachant ce qu'il lui coûte, et voit dans toutes les femmes, dans sa nièce Clara, dans sa cousine Mme Delby, des rivales dont elle se défie. Exigeante, impérieuse, véritable Agrippine bourgeoise, revendiquant pour elle le gouvernement et la haute police de la maison, ouvrant les lettres de son mari sans lui laisser voir les siennes, elle a des débordements de tendresse plus insupportables encore que tous ses reproches. Elle roucoule comme une colombe et devient, par moments, aigre comme une pie-grièche. Femme pratique et positive en même temps que sentimentale et poétique, intéressée quand elle obéit à ses instincts, prodigue quand elle suit sa folle passion, bonne et méchante tour à tour, elle songe à marier sa nièce avec son beau-frère M. Duperrier, espérant terminer par là un procès de famille et se débarrasser d'une jeune parente dangereuse pour son mari.
Si Mme Patin a pu inspirer l'idée de la vieille femme amoureuse et jalouse, le Chevalier à la mode de Dancourt se retrouve en partie dans Oscar. Cependant l'auteur nous apprend que c'est là un souvenir personnel, un type d'officier qu'il a connu jadis lui-même au régiment. Oscar est un de ces viveurs étourdis et libertins sans grand scrupule ni grand souci de leur dignité, s'inquiétant peu de la gloire d'un nom illustre qu'ils avilissent et compromettent, souvent aux prises avec leurs créanciers, et que leurs dettes forcent quelquefois à quitter l'armée, sans bruit, sans éclat, pour sauver l'honneur de l'uniforme. Un mariage II. 4
d'argent est dans ce cas le dernier refuge qui remplace pour eux l'hôtel des Invalides. C'est ainsi que de Beaufort a vendu son nom et sa personne à une riche bourgeoise qui pourrait être sa mère, et qui va devenir à Ja fois sa dupe et son tyran. En croyant s'affranchir, il s'est mis aux pieds un boulet... de 100 000 livres de rentes, il est vrai, mais qui n'en est pas moins un boulet. Docile et résigné en apparence au début, il joue la comédie de l'amour, sans la moindre conviction, avec sa chère Herminie, un nom tendre et romanesque s'il en fût jamais. Comme un collégien cherchant à faire l'école buissonnière, il a recours aux finesses, aux supercheries, afin de s'évader. Il donne rendez-vous à son ami Surville pour déjeuner chez Tortoni : mais l'inévitable Herminie est là qui le . réclame pour aller faire des emplettes, sans qu'il puisse échapper à cette étreinte conjugale, plus dure encore que la discipline du régiment. Nous le verrons ù la fin se lasser et se fâcher ; mais il faut attendre un éclat et l'influence d'un verre de Champagne libérateur.
Tout l'intérêt, tout le comique de la pièce repose sur l'antithèse de la vieille femme et du jeune mari. Il y a là des situations et des scènes parfois très divertissantes. Nous citerons d'abord celle de la confession, où Oscar avoue à sa tendre moitié une dernière dette dont il n'a osé parler jusque-là. Ce mea culpa sentimental, enveloppé de cajoleries, débute par un roucoulement amoureux auquel succède un cri de fureur quand Herminie apprend que le créancier dont il s'agit est une créancière. Et, chose plus grave qu'elle ignore, c'est que cette créancière est une danseuse de l'Opéra, à laquelle Oscar a signé des lettres de change.
Nous sommes encore au temps de la contrainte par corps. Après une vive altercation entre les deux époux, et un conflit de pouvoirs dans les ordres donnés aux domestiques, Oscar est arrêté par quatre recors qui le mènent droit à Sainte-Pélagie. Mme de Beaufort, affolée à cette nouvelle, arrive les mains bourrées de billets de banque pour délivrer son bien-aimé. Celuici, de son côté, a pris goût à la prison, qu'il préfère aux galères conjugales. Il a noyé son chagrin dans les flots du Champagne, avec de joyeux convives déténus comme lui, et refuse de sortir quand Surville lui annonce que son écrou est levé.
Oscar apparaît tout guilleret, tout émerillonné et à demi ivre, racontant le dîner fm, superfin, auquel il vient de prendre part à Sainte-Pélagie, sous la présidence d'un riche capitaliste qui finit ses cinq ans pour son plaisir. Il en rapporte de nouveaux principes que liii ont inculqués ses bons amis, des gens de loi experts sur la question matrimoniale. En vertu d'un certain article 1538 qu'il ignorait, il sait maintenant qu'il est le chef de la communauté, qu'il a le droit d'administrer la fortune de sa femme. Aussi, pour en user, veut-il donner des dîners et inviter tous les mauvais sujets de sa connaissance : « Ce sera, s'écrie-t-il, un repas de corps. » Par-dessus le marché, il déclare son intention de faire la cour à la nièce et à la cousine de sa femme, dût celle-ci en crever de jalousie. Mme de Beaufort étouffe de colère et laisse échapper cette exclamation :
« Ah! combien je regrette mon premier mari! » A quoi Oscar répond : ^< Vous ne le regrettez pas tant que moi ! » Mot que l'auteur a recueilli, nous dit-il, de la bouche d'un convive naïf chez le comte de Torreno,
et qu'il a transporté dans sa pièce après la première représentation.
Dans cette amusante scène d'ivresse, Oscar fait la leçon aux jeunes gens qui seraient tentés de l'imiter :
Eh bien ! jeunes gens à la mode, suivez donc mon exemple.... Sacrifiez votre jeunesse.... Vous en serez récompensés. Voyez comme je suis heureux* !
Le Jeune Mari était une œuvre de genre et de fantaisie exprimant, sous une forme risible et sérieuse à la fois, un cas particulier et rare de la vie conjugale, une suite aux Quinze Joies du mariage^ sans application directe au temps présent. Les Trois Quartiers^ faits en commun avec Picard, étaient une œuvre de circonstance, répondant à certaines préoccupations du jour: de là le succès et aussi le péril, tout au moins pour l'avenir.
Malgré les principes d'égalité consacrés par le Gode civil et reconnus par la Charte de 1814, la distinction des classes semblait vouloir rentrer dans la société nouvelle née de la Révolution. Le retour des émigrés et le triomphe de la monarchie légitime avaient réveillé bien des prétentions et des préjugés et, du même coup, provoqué bien des rivalités et bien des haines. Les trois quartiers de la rue Saint-Denis, de la Chaussée-d'Antinetdu faubourg Saint-Germain, ne représentent pas seulement trois divisions topographiques, mais trois fractions de la société française