‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 28 sur 122 · Acte 111, se. XVI · texte numérisé non relu

Acte 111, se. XVI

cer à rAcadémie une autre étoile éclipsée, de JouyJ'auteur de Sylla, Tancien Hermite de la Chaussée-d' Antin,

Les plus grands succès d'Empis au théâtre ont été le fruit de la collaboration : V Agiotage avec Picard (1826), la Mère et la Fille avec Mazères (1827). De ces deux pièces, la première semble avoir été en grande partie greffée sur une comédie antérieure de Picard dont nous avons déjà parlé. Duhautcours reparaît ici sous les traits de Durosai. A-t-il beaucoup gagné à cette résurrection ? Nous n'oserions l'affirmer. Déjà, en comparant Duhautcours au Twcaret de Le Sage, nous avons montré combien il lui était inférieur et pour la vigueur des traits et pour l'entrain comique. Cette fois, il ne s'agit plus seulement de peindre un caractère, mais un état général, une grande maladie contemporaine, la fièvre de l'agio, la soif de l'argent, déjà si vive à l'époque du Directoire, et que le gouvernement paternel, moral et religieux de la Restauration avait l'air d'entretenir , en maintenant, dans un but fiscal, la scandaleuse institution de la loterie patronnée par l'État. Un autre élément d'excitation est venu s'y joindre, l'attrait des jeux de Bourse, où tout le monde se porte avec fureur. Cette passion s'étend à toutes les classes et à tous les âges. Justine, la femme de chambre, nourrit un numéro à la loterie ; Joseph, le valet, spécule sur la baisse et la hausse de la rente ; Laurent, le clerc de l'étude, joue à la roulette.

Chose plus grave, s'il en est ainsi des serviteurs, les maîtres ne font guère autrement. C'est d'eux que l'exemple est venu. Saint-Clair, un jeune avocat de talent et d'avenir, trouve la route du barreau trop longue pour arriver à la fortune et s'est laissé entraîner

à la Bourse par un aventurier, homme d'affaires véreux caché sous un faux nom, le ci-devant Duhautcours, qu'il en est venu à tutoyer comme un camarade intime. Le goût du luxe, de la dépense, amène chez lui, avec l'appétit de l'argent, le dédain du travail patient el réguUer. 11 néglige sa femme autant que son cabinet.

Enfin, pour comble de folie, M. Dormeuil lui-même, le père de Saint-Clair, un ancien avoué, un homme grave et respectable d'apparence, confit en dévotion et en bons principes, membre du bureau de bienfaisance, déclamant contre le relâchement des mœurs, le faste et l'amour des richesses, joue, sous cape, sans en rien dire, par l'entremise d'un ancien petit clerc, son filleul, qu'il a placé chez l'agent de change Forlis, pour le tenir au courant des opérations. Par un hasard providentiel, le même mouvement de hausse qui a ruiné le fils fait gagner au père un million. Mais on apprendra bientôt que le banquier Forlis a tout emporté : la débâcle sera complète sur toute la Ugne.

Au milieu de cette société dévorée par la passion du lucre à tout prix, deux âmes restées pures sauvent heureusement l'honneur et les traditions de la famille bourgeoise. C'est d'abord Amélie, la femme de Saint- Clair, refusant d'accepter le bénéfice d'une séparation pour sauver sa dot et décidée à partager le naufrage de son mari, si coupable et ingrat qu'il ait été un moment à son égard. Puis, l'oncle Marcel, l'intègre négociant de Lyon, le libérateur et le réparateur suprême, une doublure, lui aussi, de Tami Franval, qui a tiré jadis Durville des pièges de Duhautcours. Marcel a retrouvé la piste de l'ancien fripon. C'est lui qui

lance à sa poursuite Joseph et Laurent, pour l'arrêter au moment où il s'apprêtait à passer en Belgique, cette porte ouverte aux filous et aux fugitifs de tous les temps. Malheureusement, le portrait de l'honnête homme n'est, pas plus que celui du coquin, assez vigoureusement tracé.

Cette pièce de V Agiotage^ malgré le succès qu'elle obtint, n'est point demeurée au théâtre, et n'y a guère laissé plus de trace que celle de Duhauicours. Elle avait été devancée de longue date par des œuvres analogues ou portant le même titre : les Agiateurs de Dancourt en 1710, r Agiotage d'Armand Charlemagne en 1795. Elle a été suivie d'autres productions plus ou moins identiques : V Argent^ ou les Mœurs du siècle^ par Casimir Bonjour, dans cette même année 1826. Plus tard viendront le Mercadet de Balzac, la Bourse de Ponsard, les Effrontés d'Emile Augier.

Si r Agiotage nous a paru, malgré plus d'un trait heureux et spirituel, une composition inférieure aux l'rois Quartiers, la Mèî'e et la Fille nous semble, au contraire, une des pièces les plus dramatiques, les plus fortement nouées etlesplus originales de cette époque intermédiaire qui va de l'ancienne à la nouvelle école. C'est la comédie larmoyante ou le drame bourgeois ressuscité ou transformé, sans emphase et sans fausse déclamation, avec un heureux mélange des genres dont La Chaussée a fait trop souvent mauvais usage. Le pathétique domine, mais sans en exclure la gaieté, qui éclate entre deux scènes émouvantes. Aussi comprend-on Tenlhousiasme sincère avec

lequel Alexandre Dumas parle de cette œuvre en y signalant une conquête et un pas fait en avant. Empis et Mazères, dénoncés depuis comme des rétrogrades et des timides, faisaient preuve d'audace en risquant à cette époque, sur la scène, ce double amour de la mère et de la fille, bien autrement hardi que celui de la Mère coquette de Quinault. La grande difficulté était de faire accepter du public français, et surtout du public d'alors, moins aguerri que celui de notre temps, une situation des plus scabreuses et des plus délicates. La mère et la fille deviennent rivales sans le savoir, également aimées du même homme qu'elles voient tous les jours, et qui reste honnête au fond, malgré cette double passion. Ce cas était périlleux : à force de tact, de mesure, de hardiesse et de prudence combinés, les auteurs parvinrent à en triompher. 11 fallait d'abord reprendre ce personnage de la Mère coupable qui avait si peu réussi à Beaumarchais, lui conquérir nos sympathies, notre pitié, même notre estime en dépit de sa faute, la peindre si malheureuse, si torturée par le remords qu'elle se trouvât en quelque sorte régénérée par la douleur et l'expiation. D'un autre côté, il fallait laisser à la jeune fille son amour innocent et pur, son ignorance absolue d'un secret dont la découverte eut tout compromis, et ne pas la mettre en rivalité ouverte avec sa mère, sous peine de revenir à la Mère coquette de Quinault, aux scènes risibles de Mme Patin disputant a sa nièce le Chevalier; ou bien d'arriver aune situation impossible et insoutenable, enfin à un ell'et tout dilïérenl de celui qu'on voulait produire.

Grâce aux personnages plus ou moins plaisants, de Tancien notgûre Verdier, une vipère médisante, du

fermier Girard, un naïf, et du notaire Godard, le second mari de Mme Verdier, la pièce reste encore dans les limites de la comédie, tout en étant fortement teintée de couleurs mélodramatiques. Ici, Empis et Mazères ont un peu oublié la tradition joviale de Picard. Ils entrent dans la voie de la comédie-drame, telle qu'on s'est mis à la pratiquer de nos jours. On peut dire qu'à cet égard la comédie de la Mhe et la Fille a sa date et sa place dans l'histoire du théâtre contemporain. Elle a fourni plus d'une scène, d'une situation ou d'une idée à d'autres œuvres venues depuis.

Après ce beau succès remporté au milieu des préoccupations et des ardeurs d'une révolution récente (le 11 octobre 1830), Empis et Mazères, toujours unis, présentaient quelques jours plus tard, au Théâtre-Français, une seconde pièce dont le titre avait le tort de rappeler tant soit peu celui de la précédente. La Dame et la Demoiselle^ autre antithèse d'une jeune femme mariée et d'une vieille fille, fut loin de rencontrer le même accueil. Un contretemps fâcheux était venu entraver la mise en scène d'un impromptu de circonstance : Un C hangement de Ministère, reçu au Théâtre-Français en 1829, et représenté en 1831. Il arriva trop tard, ainsi que la Pfnncesse Aurélie de Casimir Delavigne , quand le flot de la Révolution venait de balayer non seulement les ministres, mais la royauté elle-même. Une nouvelle tentative malheureuse dans r Ingénue à la Cour acheva de dégoûter Mazères, qui passa dans l'administration. Empis, de son côté, stimulé par le succès d'Alexandre Dumas dans Henri III et sa Cour, de Casimir Delavigne dans les Enfants d'Edouard et dans Louis XI y renonçait à la

comédie de mœuFs, pour s'adonner au drame historique en s'inspirant de Shakespeare. L'élève de Picard se transformait sous l'influence du milieu ambiant.

Les Six Femmes de HenH F/// sont, aux yeux de certains juges, la meilleure œuvre d'Empis, non pourtant sous le rapport scénique, car les proportions en sont trop vastes, de même que celles du Cromioell de Victor Hugo : l'action dramatique fait défaut ; c'est surtout une belle étude de caractères, une analyse délicate et fine des passions humaines, un tableau d'histoire intéressant comme les Scènes de la Ligue chez Vitet, faites pour la lecture plus que pour la représentation. Mais à partir de ce moment, Empis, qui demeurait toujours un écrivain distingué, était perdu pour la comédie contemporaine. Le dernier service qu'il rendit au Théâtre-Français fut son habile administration et la prospérité qu'il y amena avec lui.

Parmi les auteurs oubliés, nous citerons encore Casimir Bonjour, un Apollon de province dans sa jeunesse, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur de rhétorique comme Luce de Lancival, applaudi à ses débuts sur la scène du Théâtre-Français et resté, comme Mazères, à la porte de l'Académie, faute d'une voix. Casimir Bonjour est un disciple attardé de Destouches et de Gresset, un successeur de CoUin d'Harleville et d'Andrieux, qu'il n'égale point. Entre ses contemporains, on peut dire qu'il est, à titre de poète comique, un reflet assez pâle de Casimir Delavigne. Or le reflet d'une lune, si brillante

qu'elle soit, ne peut être très éclatant. Il est demeuré ainsi dans les pénombres de la Restauration et de la Monarchie] de Juillet, estimé, apprécié pour son caractère et son talent moyen, sans parvenir jamais à la gloire ni à la popularité.

Cependant, son entrée dans la carrière dramatique donnait quelques espérances. La Mère rivale^ comédie en trois actes et en vers, reçue au Théâtre-Français en 1821, y obtint tout d'abord un succès d'estime que Scribe lui-même n'avait pas trouvé à ses débuts. Deux ans plus tard, une autre comédie en cinq actes, V Éducation^ ou les Deux Cousines^ devait rester son meilleur essai avec le Bachelier de Ségovie^ qui vint tardivement couronner, en 1844, cette carrière laborieuse, trop peu récompensée par les faveurs du public et de la fortune.

La pièce des Deux Cousines fut un petit événement littéraire sous la Restauration. L'œuvre a un but moral comme toutes celles de Casimir Bonjour, fidèle à la vieille devise du Castigat ridendo mores ^ et plus croyant en cela que ne l'était Mazères. A l'heure où la société nouvelle achève de se constituer, où les vieilles traditions bourgeoises de travail et d'économie sont aux prises avec le goût du luxe et de la dépense, la grave question de Véducation des filles^ ce sujet si débattu depuis Fénelon et repris de nos jours avec tant de faveur, se trouva porté sur le théâtre. En opposant l'éducation fastueuse de Laure dans un grand pensionnat de Paris à l'éducation modeste de Claire, restée à la maison dans le magasin de son oncle, l'auteur a nettement indiqué ses préférences. Il est d'avis que l'éducation des filles ne doit pas ressembler à celle des garçons : pour ceux-ci, il admet le collège.

mais ne s'en soucie guère pour les filles, en partant de ce principe que :

L'homme fait son état, la femme le reçoit.

Et continuant sa mercuriale en vers moraux et satiriques :

Chacun veut aujourd'hui briller,... voilà le mal. Ce vice est parmi nous devenu général, 11 est de tous les rangs. Le marchand le plus mince Élève ses enfants comme des fils de prince; Sa fille, qu'en tous lieux il se plaît à vanter, N'entend rien au ménage et ne sait pas compter. En revanche, elle fait des vers, de la musique, Et Ton trouve un piano dans l'arrière-boutique i.

Malheureusement, les bons sentiments et les sag^es pensées ne suffisent pas pour faire vivre une œuvre. Toute cette pièce est écrite en prose rimée, sans éclat, sans couleur, sans ombre de poésie : et c'est ta meilleure comédie de Casimir Bonjour.

Aussi, renonçant à chercher les nébuleuses et les étoiles filantes de Tart comique dans le ciel de la Restauration, avons-n©us hâte de revenir aux planètes d'un ordre supérieur, avec Scribe, Casimir Delavigne, Alexandre Dumas, et toute la pléiade lumineuse que nous trouverons bientôt sous la Monarchie de Juillet.

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