Voir V Histoire par le théâtre^ de M. Th. Muret, t. II
5d LA COMÉDIE E5 FBAXCE AU XIX* SIÈCLE.
Puisqu'il le Teat, puisque sa main flétrie I/un vil ministre a signé les projets.
Qu'il parte donc! H n'a plus de patrie Ce roi couvert du sang de ses sujets.
Victor Hu^o, plus g-énéreux, saluait le départ du vifîijx Koi proscrit en disant avec un sentiment de pitié respectueuse :
Rends, drapeau de Fleurus, les honneurs militaires A l'oriflamme qui s'en va.
Mais la chasse aux vaincus n'a rien qui nous intéresse beaucoup; nous préférons les traits mordants lancés au nom de la pudeur et de la conscience publique contre les exploiteurs de la Révolution.
Ce sont eux que d'Épagny mettait en scène dans une comédie représentée à l'Odéon le 11 septembre 1830, et intitulée les Hommes du lendemain. Le vicomte, qui s'est tenu prudemment à distance de la fusillade, se rallie bien vite à Tordre nouveau, et vient pour réclamer sa part de la curée :
Je suis un des premiers à prendre la cocarde, Jft vous prends à témoin : vous la voyez sur moi.
Le monde se divise en deux parts : les naïfs et les habiles. Les naïfs comme le brave ouvrier patriote bhîssé la veille aux barricades, et qui s'en va tout droit à rhùpital, son seul refuge ; les habiles comme MarirHît, le sous-chef de bureau, qui s'empare du fusil de l'ouvrier et se laisse acclamer par la foule sous l'aiiparencc d'un héros.
Un collaborateurde Scribe, Bayard, reprenait, dans la Foire aux places^ un sujet déjà traité, avec le Solliciteur^ au lendemain de la rentrée des Bourbons.
Le chœur des affamés, assiégeant la porte du ministère, exprime bien les appétits qu'éveille toute révolution :
Qu'on nous place !
Et que justice se fasse !
Qu'on nous place Tous en masse !
Que les placés Soient chassés !
N'est-ce pas un peu la même chose sous tous les régimes? Les épurations tant réclamées ne sont que des transpositions : l'État n'y gagne rien.
Aux traits malins du vaudeville, Bayard ajoutait la caricature aristophanesque, en personnifiant un journal légitimiste du temps, la Quotidienne^ sous les traits d'une vieille douairière avec un bonnet à barbes, une cocarde blanche, un éventail, des lunettes et des béquilles.
Cependant le peuple, impatienté de ne pas voir arriver les réformes promises ou espérées, commençait à murmurer. Sa fureur s'était tournée d'abord contre les machines, qui faisaient concurrence au travail manuel; les boulangers protestaient contre le pétrin mécanique, les cochers de place contre les omnibus. La gène et le chômage, effets naturels des troubles publics, étaient attribués à Torganisation sociale, à la concurrence industrielle, aux nouveaux moyens de production plus rapides et plus expéditifs. Les ouvriers ne voyaient pas q u'en se révoltant contre ces conquêtes de la science moderne ils devenaient les complices de l'obscurantisme. Le vaudeville essaya de leur faire entendre, sur ce point, des paroles de sagesse et de conciliation. La Coa/iïion,par Mélesville et Garmouche, représentée le 22 octobre 1830 aux Variétés, était
une petite leçon à l'adresse de la classe ouvrière et une dénonciation des sourdes menées ourdies par la réaction. Le père Martel est le type du vieil ouvrier entêté et borné attendant que la Révolution soit finile, c'est-à-dire qu'elle sût porté tous ses fruits, pour se remettre au travail. Un Jésuite partisan de Tancien régime, le traître Judas, paraît être le meneur occulte qui attise le feu de la sédition. 11 se voit démasqué et sig-nalé à la haine publique. Le couplet final est un appel au patriotisme des ouvriers :
Vous êtes tous enfants d'Ia Liberté, Ne déchirez pas votre mère.
Toutes les questions du jour sont ainsi débattues sur le théâtre, même celle de la garde nationale, qui donnait lieu à plus d'un mécontentement dans les ménages parisiens. La Ligue des Femmes^ ou le Bal tt la Faction^ vaudeville de MM. Saintine, Du vert et Saint-Laurent, mettait aux prises les exigences et les réclamations féminines avec les devoirs et les absences nécessaires de la milice bourgeoise, un service dont les maris abusaient parfois pour se soustraire à la surveillance conjugale. La pièce est moins encore une satire qu'une glorification du garde national, recommandé au respect de tous, comme s'il craignait déjà la caricature, se souvenant de M. Pigeon et prévoyant M, Mayeux :
Ne raillez pas la garde citoyenne,
Non, pas d'outrage à son noble laurier !
De ses travaux, au moins, qu'il vous souvienne :
Honneur! honneur aux soldats du foyer 1
Ces appels à la conciliation, à l'entente cordiale et fraternelle, ne sont malheureusement pas les seuls
qui retentissent sur le théâtre et dans la société. Celleci va se trouver prise entre un double courant : le parti du mouvement et le parti de la résistance. Dans le premier fig-urent les républicains, les bonapartistes, les lég'itimistes mettant en commun leurs mécontentements, leurs espérances et leurs reg'rets ; dans le second, les libéraux de gouvernement, les doctrinaires et les partisans nombreux de tout régime qui garantit Tordre et la sécurité.
Les pièces républicaines et révolutionnaires sont généralement empreintes d'un caractère plus grave, plus sombre, tenant au drame plutôt qu'au vaudeville. Chez des hommes ardents, convaincus, on comprend que la haine ou l'admiration tienne plus de place que le rire. La passion anticléricale est un trait dominant et commun à tous les libéraux d'alors, en mémoire de l'influence néfaste exercée par la Congrégation sous le gouvernement de Charles X. Le théâtre s'est fait l'écho de ces préventions traditionnelles contrôles héritiers de Tartufe et de Faux-Semblant. La Contre- Lettre^ ou le Jésuite^ drame en deux actes mêlé de couplets, donné au théâtre des Nouveautés le 23 août 1830 par MM. Paul Duport et Edouard Menais, nous offre un type d'abbé mielleux et doucereux, dont Boufl'é sut faire une création originede. L'abbé Serinet est un fripon qui escamote saintement un héritage au profit de la Congrégation :
Nous avons des millionnaires,
Et nous pourrons pendant longtemps
Payer des petits séminaires
Et des petits rassemblements.
Un autre drame plus sombre encore, l'Incendiaire, ou la Cure et r Archevêché, représenté le 4 mars 1831,
expliquait, par les intrigues de sacristie, les incendies qui avaient désole la basse Normandie quelques mois auparavant. Laissant de côté le Robespierre d'Anicet Bourgeois et Francis, aussi faux moralement qu'historiquement, et les autres mélodrames tirés de la Révolution française, nous citerons, moins pour sa valeur littéraire que comme indice de l'esprit du temps, le Voyage de la Liberté ^i^av Fon tan et Desnoyers. Les républicains de 18^^0 ont encoi'C cette fièvre do propag-ande et d'apostolat g-énéreux qui a fait du peuple français, non pas seulement le soldat de Dieu^ selon l'expression de Joseph de Maistre, mais aussi bien souvent le Don Quichotte mal récompensé des services qu'il a rendus.
Deux personnag-es sont en présence et en concurrence dans leur métier d'apotre. L'un, M. Pattu*, le magistrat réactionnaire, cherchant de tous côtés des ennemis à la Révolution, voyageant avec son parapluie et sa longue redingote ; l'autre, Jacques Perrin, composé hybride d'ouvrier penseur et d'étudiant en médecine, paraissant d'abord en blouse et le fusil à la main, puis venant s'asseoir, à la breisserie de Bruxelles, avec les étudiants belg-es, qu'il échauffe de son esprit révolutionnaire, et portant jusqu'à Varsovie, avec sa trousse de chirurg-ien, ses couplets patriotifiues en faveur de la Polog-ne, une vieille sœur dont on déplore l'infortune.
Dans un autre vaudeville du 4 juillet 1831, intitulé la Croix et le Charivari^ le chapitre des décorations rappelait déjà certains scandales, et sans doute aussi l'abus des titres par trop exceptionnels. Le ministre Gasimir-Perier y est assez vivement attaqué et le
1. M. Cottu. dit-on, magistrat conuu pour réactionnaire fougueux.
général Lobau transformé en général Lancelot pour son aspersion de la place Vendôme.
L'émeute, qui allait devenir un des fléaux du nouveau règne, trouve cependant des apologistes pour la glorifier, tout au moins dans le passé. Une revue satirique, la Caricatwe^ jouée à la Porte-Saint-Martin, nous la montre personnifiée sous les traits d'une jolie actrice, avec petit jupon court, gilet à la Robespierre, un bonnet de Folie et une marotte. Elle raconte ses exploits et les services rendus par elle à la Liberté :
Un beau jour à la Gourtille D'un broc de vin je sortis, Et fis prendre la Bastille Par le peuple de Paris.
Plus tard, en quatre-vingt-treize, .le conduisis nos soldats En chantant la Marseillaise^ La gloire suivait mes pas.
Le Fossé des Tuileries^ par Dumanoir, MoUien et Lhéris, autre revue donnée le 10 décembre 1831, était une petite satire contre la cour, à propos d'un fossé creusé autour du Palais, pour séparer du jardin public le jardin privé du Roi, au grand mécontentement des Parisiens et des amis de l'art, qui se plaignaient de voir ainsi mutiler l'œuvre de Le Nôtre. De cette pièce du Fossé, il n'est guère resté que le souvenir d'un personnage illustré un moment par la caricature, M. Mayeux, le bourgeois bossu et rageur, un de ces types éphémères dont s'amuse une génération et qu'on oublie après, comme M. Guillaume au temps de Henri IV et M. Prud'homme de nos jours.
En fait de manifestations républicaines, faut-il rappeler cette farce lugubre intitulée Une révolution d'autrefois, comédie en trois actes de MM. Félix Pyat et
Théodose Burette, représentée à TOdéon le 1" mars 1832? C'est une page d'histoire romaine travestie et accommodée aux passions du jour. Cette Révolution d'autrefois nous montre tout simplement la chute de Galigula et Tavènement de Claude, une brute féroce remplacée par un imbécile. A coup sûr, il fallait toutes les illusions et les complaisances de l'esprit de parti pour voir le moindre rapport entre Caligula et Charles X, Claude et Louis-Philippe. La prétendue comédie eut du moins les honneurs d'un scandale et d'un vacarme tel que l'autorité crut devoir l'interdire. Elle n'a jamais cherché à revoir le jour depuis.
Les pièces bonapartistes sont généralement moins agressives, et s'en tiennent le plus souvent à l'admiration. Elles consacrent et affermissent la légende napoléonienne. Cependant, il faut reconnaître que l'apothéose du grand homme devient presque une impiété dans un vaudeville joué au théâtre de la Gaîté le 17 novembre 1830, et intitulé iVapo/eon en Paradis, Les combattants de Juillet, malgré l'opposition de saint Pierre, le portier du ciel, ont trouvé moyen d'escalader le Paradis, où ils distribuent aux anges des cocardes tricolores. Napoléon arrive entouré d une auréole lumineuse : mais on hésite à l'admettre. Le vieux soldat Marengo, tant soit peu voltairien, s'écrie :
Eq le laissant libre en ce lieu,
On craindrait qu*un jour de goguette,
Le Caporal dise au bon Dieu :
« Ote-toi d'ià que j' m'y mette ».
C'est le fanatisme des Vieux de la Vieille dans Théophile Gautier :
Au pied de la colonne ils viennent Comme à Tautel de leur seul Dieu.
L'histoire de Napoléon se répète ainsi tout du long découpée en tranches dramatiques, éparpillées sur tous les théâtres de la capitale.
Devant ce délug-e de souvenirs bonapartistes, les amis delà nouvelle dynastie avaient essayé d'invoquer d'autres titres en faveur de Louis-Philippe. Le roi bourgeois, avec sa physionomie paterne, pâlissait singulièrement, il faut l'avouer, en face de cette majestueuse figure épique. Au Napoléon à Berlin^ MM. de Villeneuve, Masson et de Leuven opposaient, sur le môme théâtre des Variétés, le Moulin de Jemmapes: on y chantait les vers suivants h la gloire du jeune duc de Chartres :
Quoique prince, il sut mériter Des Français un' couronn' civique, Vu q' dans un temps de République, (Tétait la seul' qu'on pût porter.
Une seconde revue des mômes auteurs, donnée au Gymnase, le Collège de Iteichenau, rappelait un des épisodes les plus modestes et les plus honorables do la vie du souverain : le temps où le jeune duc proscrit, sans ressources, réduit à vivre de son travail sur la terre étrangère, entrait, sous le nom de M. Philippe, comme professeur dans un collège suisse. Il y avait là une leçon de géographie avec un aparté sentimental fait pour attendrir les cœurs :
La France est là... Salut, ô noble Empire, Malgré ses maux, le proscrit t'aimera.
{Basy à Léopold.) A son nom seul, tout bas mon cœur soupire ; Sans être ému, je ne saurais leur dire :
La France est là.
Le Gentilhomme de la Chambre^ ou Dix jours après^
par Théodore Sauvag-e et Ozaneaux, est encore une pièce monarchique au fond, bien que démocratique en apparence, faite pour rallier au nouveau roi les libéraux défiants. M. de Gourbig-nac est un confrère d'Epiménide qui s'est endormi le 27 juillet par Teftet d'une forte potion opiacée destinée à calmer sa goutte. La Révolution s'est faite pendant son sommeil. Il se rassure en apprenant que la France garde toujours un roi :
La Fayette l'a dit tout haut :
Oui, d'Orléans est le roi qu'il nous faut, C'est la meilleure République *.
Six mois plus tard, il est vrai, La Fayette était congédié. Peut-être avait-il changé d'avis.
Parmi ces pièces de circonstance plus ou moins insignifiantes et dépourvues trop souvent de mérite littéraire, il en est une qui se distingue par la finesse des observations et le ton vraiment comique : c'est M, Cagnard^ ou les Conspirateurs^ vaudeville représenté aux Variétés le 5 février 1831. Les auteurs, Brazier et Dumersan, deux noms déjà connus au théâtre, se contentent d'avoir de l'esprit en se moquant un peu de tous les partis. M. Gagnard est le type du bourgeois trembleur et indécis, toujours prêt à se ranger du côté du plus fort, n'ayant d'ailleurs par lui-même ni opinion, ni conviction arrêtée. Le ménage de son associé, M. Delaune, gros marchand