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Ce mot a été désavoué depuis par La Fayette et ses amis

LA MONARCniE DE JUILLET. 77

de rubans, n'est guère fait pour le fixer et le rassurer. M, Delaune, esprit autoritaire, regrette le gouvernement légitime desBourbons, et, bien que la Révolution, en lui faisant vendre beaucoup de cocardes tricolores, ait contribué à l'enrichir, il la déteste. Sa femme est une bonapartiste enragée, toujours dans l'admiration du grand homme. Le neveu de M. Delaune, Prosper, officier de la garde nationale, est un libéral, partisan du régime nouveau, attaché à la Charte et à Tordre comme à la liberté. Enfin, pour que toutes les couleurs soient représentées dans la maison, lei>ortier-savetier Manique, ci-devant Torquatus et jacobin, est un chaud partisan de l'ancienne République, un fanatique admirateur de Robespierre, regrettant qu'on n'ait pas laissé à ce dernier le temps de mener à bonne fin ses idées. Le dialogue engagé par lui à ce sujet avec M. et Mme Delaune nous offre un assez piquant exemple des controverses qui divisaient et divisent encore bien des esprits sur ces hommes si contestés de la Révolution.

Mme I)el\u.\e. — Votre Robespierre, c'était un monstre ! un scélérat!

M. Delaune. — C'était un misérable!

Manique. — C'est pourtant lui qui a décrété X Être suprê nie.

Delaune. — C'est fort heureux I

Manique. — Et l'immortalité de Pâme, qui est-ce qui Ta décrétée? Vous ne l'auriez peut-être pas aujourd'hui, l'immortalité de l'âme, sans M. de Hobespierre.

Delaune. — C'était par politique.

Manique. — C'est comme on a dit bien des horreurs de M. Joseph Lebon. Eh bien ! moi, je l'ai vu chez le père Duchesne, qu'était M. Hébert, un jeune homme charmant. Dans son journal, il jurait comme un renégat. Eh bien ! chez lui, il ne chantait que des romances : « Baisez., petits oiseaux! — ma tendre Musette! — // pleut., il pleuty bergère ! »

Cependant Talarme règne dans la maison, où chacun

prend à tâche d'inquiéter son voisin par les nouvelles les plus troublantes. Mme Delaune a entendu dire que les boulangers refusaient de faire du pain ; M . Delaune, que la Banque a suspendu ses payements : M. Cagnard, le plus poltron de tous, s'efï'rayc du monde qu'il voit dans les rues et du moindre rassemblement, d'une cloche qui sonne et qu'il prend pour le tocsin, du tambour qui bat une marche, et où il croit reconnaître la générale. Les bruits de complots ourdis par une princesse qu'on voyait souvent jadis au théâtre de Madame et qui est cachée, dit-on, dans le faubourg Saint-Germain ; la prochaine apparition du fils de Napoléon, qui doit sortir le 20 mars de la colonne Vendôme, où il est enfermé, font tressaillir M. Gagnard, et ne manqueront pas de trouver, alors comme toujours, plus d'un auditeur crédule. M. Gagnard a peur de tout le monde, même du concierge qui lui annonce le prochain avènement de la République.

La pièce se termine par une mystification analogue à celle du Voyage à Dieppe, Unejeune femme, Juliette, mariée secrètement à Prosper, joue le même rôle que Toi nette dans le Malade imaginaire. Elle vient tour ù tour, déguisée en Fils de VHomme^ proposer à .M. Gagnard l'ambassade de Saint-Pétersbourg : ce qui suffit pour faire de lui un fervent napoléonien. Puis elle reparaît en dame voilée, avec des cheveux blonds faciles a reconnaître pour ceux d'une princesse mêlée aux intrigues de la politique, lui promettant l'ambassade de Londres : ce qui fait de Gagnard un légitimiste non moins zélé. Au même instant, un grand coup frappé à la porte et la vue d'un certain nombre d'uniformes de la garde nationale glacent d'effroi toute

la famille, qui croit à une perquisition militaire et peutêtre à une arrestation. Tout s'explique. C'est le neveu Prosper qui vient souhaiter la fête à son oncle avec des camarades inoffensifs, guerriers bourgeois comme lui.

Cette farce, d'un franc et vrai comique, obtint un très légitime succès. Elle avait du reste la bonne fortune d'être interprétée par des acteurs excellents. Odry, le futur Bilboquet des Saltimbanques^ jouait le rôle de M. Cagnard, et Vernet avait fait de Manique, le savetier démocrate et bancroche, une caricature incomparable, d'une saisissante réalité.

L'innocente gaieté des auteurs, des acteurs et du public n'ôtait rien au péril de la situation. Ainsi qu'il arrive souvent en France, on jouait avec le feu et Ton riait de l'incendie qui s'allumait tout à l'cntour. Les mêmes gazettes de février 18.*U annonçaient à la fois le triomphe de M. Cagnard au théâtre, le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage de l'archevêché pendant les jours gras.

Le socialisme, cet épouvantail de l'avenir, borné alors aux prédications mystiques de Ménilmontant et aux manifestations inoifensives des disciples de Saint- Simon, fournissait à MM. Ferdinand Langlé et Vanderburch un sujet de farce dans Louis de Bronze et le Saint'Simonien^ parodie du Louis XI de Casimir Delavigne. Les auteurs tournaient en ridicule ces rêves d'un Eldorado social, que Cabet devait un jour tenter de réaliser dans son Icarie : promesses trompeuses d'un âge d'or qui rappelle, dans son innocence, Vile des plaisirs de Fénelon :

... Frères, u'en doutez pas Oui, quand le monde entier, de Paris jusqu'en Chine, divin Saint-Simon, sera dans ta doctrine,

L'âge d'or doit renaître avec tout son éclat. Les fleuves rouleront du thé, du chocolat ; Les moutons tout rôtis bondiront dans la plaine, Et les brochets au bleu nageront dans la Seine.

II coulera du vin, il pleuvra des poulets,

Et du ciel les canards tomberont aux navets.

La charge est bouffonne, outrée, comme lest naturellement une parodie, mais elle fait ressortir dun côté rinanité de ces rêves, de Tautre ce fonds de matérialisme épicurien qui s'adresse avant tout aux appétits et qui est le principe même du socialisme moderne.

Une maladie plus redoutable que le saint-simonisme, le choléra, qui, par la soudaineté foudroyante de ses attaques, troublait un moment la raison publique, devint à son tour un sujet de vaudeville. Quatre joyeux auteurs, MM. de Leuven, Masson, de Rochefort et de Villeneuve, s'unissaient pour le chansonner en donnant aux Nouveautés les Pilules dramatiques^ ou le Choléra Morbus, C'est au milieu des angoisses et des terreurs répandues par le fléau qu'éclate cette amusante boufl'onnerie de Mme Gibout et de Mme Pochefy préparant leur thé problématique.

Tandis que les théâtres secondaires, depuis l'Ambigu et les Variétés jusqu'il Bobino, donnaient une ou plusieurs pièces de circonstance, le Théâtre-Français lui-même, bien qu'arrivant un peu tard, retenu par des scrupules de dignité et de convenance, finissait par emboîter le pas et tentait de répondre aux besoins comme aux passions du jour. Moins vif et moins alerte que le Vaudeville, il lui faut plus de temps et d'espace pour se mouvoir : c'est la différence du torpilleur et du cuireissé. N'ayant plus la voix

puissante de Talma pour le soutenir, il appelait vainement à son aide le Charles IX de M.-J. Chénier, le Junius Brutus d'Andrieux, une Charlotte Corday et un Camille Desmoulins ^ deux drames historiques mort-nés ; une comédie intitulée les Intrigants^ ou la Congrégationy qui n'obtint qu'un mince succès. Il voyait tomber le Roi s'amuse de Victor Hugo, devant une opposition redoutable du public, appuyée bientôt des rigueurs de Tautorité, malgré la faveur démocratique sur laquelle on avait cru d'abord pouvoir compter. La fortune semblait avoir déserté la Comédie-Française, et ne devait lui revenir qu'avec les Enfants d'Edouard, de Casimir Delavigne, et le Bertrand et Raton, de Scribe.

Ici nous retrouvons ce nom inévitable de Scribe, qui se présente à l'entrée de toutes les avenues du théâtre, qu'il s'agisse de vaudevilles, de comédies, de drames ou d'opéras. Encore lui, toujours lui, ou seul ou associé à des noms divers, même après cette laborieuse et longue période de la Restauration où il est devenu le roi du Gymnase. Va-t-il enfin se reposer, abdiquer, laisser la place à la jeune génération qui s'élève et mène grand bruit? Non, il songe à se renouveler, à se transformer, à monter plus haut ; nous allons assister à sa troisième métamorphose. Cependant, avant de porter au Théâtre-Français une grande comédie politique en cinq actes, il a fait comme les camarades, il a payé son tribut de vaudevilliste à la révolution de 1830, au peuple de Paris et à la dvnastie nouvelle.

Le lendemain de la Révolution, le Gymnase reprenait son nom primitif et cessait d'être le théâtre de Madame. Dépouillé de ce haut patronage, n'allait-il II. 6

pas se voir frappé de la défaveur qui s'attachait à la monarchie déchue, malgré les idées libérales dont Scribe s'était fait le champion ? Sans oublier les services rendus par une illustre protectrice (et nous en avons eu la preuve de visu dans une lettre autographe de la duchesse de Berry *), l'auteur, toujours habile à prendre le vent et soucieux avant tout du succès de son théâtre, crut devoir rassurer et captiver l'opinion publique, en s'associant aux triomphateurs du jour. Le vaudeville, du reste, n'avait g-uère fait autre chose à toutes les époques et sous tous les régimes.

La Révolution victorieuse entra donc au Gymnase, mais sous une forme modérée et tempérée qui convenait aux mœurs et à l'esprit de la maison. La salle venait d'être remise à neuf : les travaux avaient été interrompus un moment par les événements de Juillet. Sans perdre de temps, le 17 août 1830, Scribe donnait en commun avec Bayard et Mélesville, pour l'ouverture de la nouvelle salle, le Foyer du Gymnase^ prolog^ue mêlé de couplets, encore dans le vieux g*enre consacré des vaudevilles. Le peuple étant le roi et le vainqueur du jour, les auteurs adressaient aux combattants de la classe ouvrière cet éloge flatteur :

Ils ont quitté le marteau pour le glaive*

Grâce à ce peuple citoyen, Des libertés l'édifice s'achève, Et celui-là, désormais, tiendra bien.

Toujours debout, quoi qu'on puisse entreprendre, De tout péril il sera préservé ; Car cette fois ceux qui l'ont élevé

Se chargeront de le défendre.

1. Cette lettre nous a été communiquée par M. Léon Biollay^ beau-fils de M. Scribe.

Ils l'oublieront un peu en 1848: maisToubli viendra peut-être des deux côtés.

Le nouveau roi a sa part aussi dans les compliments :

Il a marché dans les rangs de la France,

Et nous combattions près de lui ^.

Ses huit enfants, notre chère espérance,

Près de nos enfants ont grandi 2, Et de l'État seront un jour Tappui.

Toutes les lunes de miel se ressemblent et sont pleines d'illusions. Scribe les partage et les entretient, d'accord avec cette bourg-eoisie dont il s'est fait l'interprète et le nàoraliste indulgent. Il allait bientôt quitter son cher Gymnase, mais après en avoir assuré l'avenir par une série de pièces nouvelles dans le ton du jour, en lui laissant ses meilleurs lieutenants qu'il continue à guider par ses conseils : les Bavard, les Mélesville, les Dupin, les Garmouche, etc. Il y reviendra encore plus lard, dans les jours difficiles, avec un dévouement auquel Théophile Gautier lui-même rend justice. Pour le moment, ses regards se tournaient d'un autre côté. Tandis que le duc d'Orléans, devenu roi, passait du Palais-Royal aux Tuileries, Scribe songeait, lui aussi, h émigrer du boulevard Bonne-Nouvelle à la rue Richelieu. G'est là que nous le retrouverons en possession d'une nouvelle salle et d'un nouveau public dont il se défiait un peu depuis le Mariage d' argent , mais quïl allait reconquérir cette fois, et pour longtemps.

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