CHAPITRE XXIV
Scribe et le gouvernement de Juillet. — Nouvelle évolution de son talent. — La comédie politique en France. — Bertrand et Raton (1833). — L'Ambitieux (1834). — La Camaraderie (1836). — La Calomnie (1840).
Avec la royauté de 1830 et le régime conservateur et bourgeois qu'elle représente, Scribe arrivait à Tapogée de sa fortune et de sa renommée, sans rien devoir qu'à lui-même et à son talent, ayant conquis tout ce que peut donner la faveur publique en bravos et en arg-ent. Aussi son théâtre est-il la plus vivante et la plus complète expression de Tépoque contemporaine, par ses bons comme par ses mauvais côtés, par son amour du bien-être, par son quiétisme indifférent, par son libéralisme platonique mêlé de prudence et d'égoïsme, par une certaine étroitesse de vues qui l'empêche de prévoir Tavenir et d'y pourvoir. Sous la Restauration, Scribe, sans être un homme de parti, tout en ayant un couplet aimable pour Louis XVIll, tout en s'attirant par une comédie de cour la bienveillance de Madame^ appartient, par ses sympathies et par l'esprit général de son théâtre, à la nuance libérale. Le lendemain de la révolution de Juillet, heureux de saluer dans la branche
cadette l'idéal du g-ouvernement constitutionnel qu'il pouvait souhaiter, en face des conspirations républicaines ou bonapartistes qui menacent de troubler la paix publique, il se range du côté de la résistance, et apporte au parti conservateur le précieux concours de son influence dramatique, de son bon sens positif, de son scepticisme railleur et de sa morale accommodante, celle d'un sage du jusie milieu.
Sentant l'ambition littéraire croître en lui avec sa fortune, l'auteur de Michel et Christine aspire à de plus hautes destinées, et rêve des conceptions plus élevées. Il se trouve à l'étroit dans ce petit théâtre du Gymnase, dont il est devenu le véritable roi, et songe à entrer dans la maison de Molière, dont on le proclame déjà l'héritier. De là au seuil de l'Académie française, le chemin était tout tracé. Le succès de Valévie, une pièce en trois actes que Mlle Mars avait rehaussée, comme tant d'autres, par son incomparable prestige, lui avait ouvert déjà les portes du Théâtre- Français. Le froid accueil fait au Mariage d'argent avait un peu ralenti son ardeur ou ses espérances de ce côté, et l'avait ramené au Gymnase, où il remportait avec Rougemont l'éclatant triomphe d'Avant, Pendant et Après, Néanmoins, le fantôme de la haute comédie l'obsédait. Pour ces œuvres maîtresses qu'il méditait, il allait renoncer à la collaboration, qui tient une si large place au dgbut et à la fin de sa carrière. Cette fois, il s'enfermait seul dans son cabinet, voulant tenterl'épreuve de ses forces personnelles,abandonnant le travail en commun qui était pour lui un stimulant et un appel aux inventions prime-sautières de son esprit, si prompt à s'assimiler et à féconder les idées d'autrui.
Ce fut par une comédie poHtique, Bertrand et
Raton, qu'il débuta dans cette nouvelle évolution de son génie dramatique. La comédie politique en France n'était apparue qu'à de rares et lointains intervalles, sous forme, d'à-propos, de revues, de vaudevilles, sans arriver jamais à la dignité d'un genre littéraire proprement dit*. Aristophane n'avait pas trouvé chez nous d'imitateurs ou d'héritiers dignes de lui. Aussi les théâtres inférieurs étaient-ils restés presque seuls en possession de ce qu'on appelle « les pièces de circonstance ». Le vaudeville avait gardé le privilège de dire son mot sur tout en se contentant d'égratigner les travers, les ridicules, les partis et les puissances du temps, sans creuser ni fouiller profondément. Pour s'implanter parmi nous, la comédie politique avait eu toujours à lutter contre les défiances du pouvoir ou contre les susceptibilités d'un public aussi peu disposé à se voir contrarié dans ses sympathies ou ses aversions. En général, chaque parti vainqueur use volontiers du théâtre pour écraser ses adversaires, mais ne supporte guère les leçons ou les critiques qu'on prétend lui adresser. Rappelons quelles tempêtes souleva, de nos jours, la représentation de Itabagas. La plupart des j)ièces de circonstance ont été, chez nous, l'occasion de rixes et de troubles passionnés. Après la révolution de Juillet, les agitations de la rue et des clubs se reproduisent sur la scène en vaudevilles et en drames, qui s'allument et s'éteignent comme des feux de paille, sans laisser de traces. Scribe vise à mieux. Mais, en homme prudent, il attend que les premières effervescences soient calmées, que l'opinion publique ait eu te temps
1. Voir à ce sujet la Comédie en France au xviii® siècle^ chap. xzx.
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de se rasseoir, de revenir sur ces folies d'un moment, avant de lancer sa bravade. Il choisit l'heure propice. C'est au lendemain des émeutes de Paris et de Lvon, quand la bourgeoisie a pu entrevoir le péril, qu'il se décide à l'égayer de ce qui l'a fait trembler un instant, en donnant Bertrand et Raton^ ou lArt de conspirer : un art qui conservait encore ses fanatiques, ses exploiteurs et ses badauds.
Ce thème. dramatique, tiré d'une fable de La Fontaine, avait été déjà traité par Picard quelques années auparavant. Scribe, qui ne s'était pas g-èné pour emprunter à son prédécesseur le plan de sa trilogie d' Avant ^ Pendant et Après, n'hésita pas davantage cette fois. Procédé commun, d'ailleurs, aux auteurs de notre époque et à ceux du temps passé. La pièce de Scribe éveillait encore d'autres souvenirs que ceux de La Fontaine et de Picard; elle rappelait : 1° le Pinto deLemercier, qui avait été jadis un événement au théâtre, et qui restait le modèle des conspirateurs ; 2" le S tr uens é e û\We\dindv a Duval, repris depuis par un poète allemand, Charles Béer, et ag-rémenté de la musique de son frère Meyerbeer; 3" le Bourgeois gentilhomme de Molière, qui fournit en partie le personnage de Raton Burkenstaff et celui de sa femme Marthe, une sœur cadette de Mnie Jourdain. De tous ces éléments réunis. Scribe a su tirer une œuvre qui a sa date dans l'histoire littéraire et politique, quoi qu'en ait pu dire l'esprit de parti ligué contre elle dès sa naissance, impuissant cependant h en arrêter rirrésistible succès. Sans doute, on pourrait souhaiter
un peu plus de profondeur et d'élévation, moins de brio et plus de pensée, moins de vaudeville et plus de haute comédie. Parmi ces conspirateurs pour rire, songeant à faire leurs affaires plutôt que celles du pays, on regrette de ne point rencontrer une bonne âme généreuse, candide et pure, se sacrifiant pour une idée, même chimérique, comme il en existait al ors dans le parti républicain ou saint-simonien . Sous ce rapport, on peut dire que Tauteur a manqué de justice envers ses adversaires, et c'est surtout ce qu'on lui a reproché. Négligeant de prendre la question par les hauts côtés, il a dû amoindrir, rabaisser les mobiles et les personnages de la conspiration : il a voulu surtout faire rire de ce qui effrayait et troublait l'esprit de bien des gens, enlever à l'émeute son prestige, en jetant le doute sur la sincérité et le désintéressement de ses apôtres et de ses héros.
Scribe, transportant l'action en Danemark, a évité les crudités d'un rapprochement trop direct avec des contemporains en vue, bien que l'allusion soit facile à saisir. D'un autre côté, craignant de se trouver aux prises avec l'histoire, il a omis de mettre en scène Struensée et la reine Mathilde, dont il est beaucoup parlé sans qu'on les aperçoive. C'étaient là deux caractères dramatiques qui auraient exigé une forte étude et dont la passion sérieuse eût été un obstacle pour le comique de l'ensemble.
Cette pièce, avec son scepticisme indifférent, son persiflage ironique, tombait comme une douche glaciale sur les convictions ardentes, sur les enthousiasmes naïfs, prompts à s'enflammer au premier coup de tocsin ou de tambour. Elle avait le tort ou le mérite, aux yeux de certaines gens, de rappeler un peu trop le
procédé du maréchal Lobau, convoquant les pompiers pour éteindre, sous un innocent déluge d'eau, l'échauffourée de la place Vendôme. Les hommes de cœur et de foi, prêts à se faire^tuer pour une idée, auraient préféré la mitraille à ce baptême ridicule, qui semblait réduire Témeute aux proportions d'une farce. Elle n'est pas autre chose dans la comédie de Scribe. Aussi blessa-t-elle les amours-propres plus encore que les opinions de ceux qu'elle attaquait.
Pour les principes politiques, il n'en est g-uère question. L'auteur incline-t-il vers la Monarchie ou vers la République ? Il ne le dit point, et s'en soucie médiocrement, bien qu'il serve au fond les intérêts de la dynastie nouvelle et du régime conservateur. Entre les deux partis qui se trouvent en présence, celui du mouvement et celui de la résistance, il tient évidemment pour ce dernier. Mais il se garde bien de prêcher, d'affirmer quoi que ce soit. Gomme son héros principal, Bertrand de Rantzau, il se contente de rire intérieurement et de faire rire aux dépens des factions qu'il met en scène. Cette indifférence gouailleuse du Démocrite bourgeois gardant son sang-froid et son bon sens au milieu de l'embrasement, de la panique ou du délire général, tirant de l'émeute ellemême une recette lucrative en la parodiant, devait irriter profondément les convictions sincères.
Si la politique n'est qu'une illusion et une duperie, à quoi servent l'éloquence, le courage, le dévouement d'un Armand Garrel, d'un Godefroy Gavaignac, d'un Lagrange, s'exposant à l'exil, à la prison, à la mort, pour la défense d'une noble cause ? A quoi bon remuer les pavés, interrompre la marche des affaires, exposer les ouvriers au chômage, entraîner les gens
(uiiÎH .sur les barricades, si tous ces rêveurs, ces héros fd ces martyrs devaient être rangés dans la classe des charlatans ou des badauds ? Un journaliste républicain, qui devait mourir ministre de Napoléon III, flippolyte PV^rtoul, fit entendre à ce sujet une protestation indignée. Scribe n'avait voulu offenser ni blesser personne, mais donner une petite leçon de sagesse au [oublie en l'amusant.
f jC comte Bertrand de Rantzau, meml>re du conseil sous Struensée, est le principal moteur, le Méphislophélès de Taction: avec ses allures de grand seigneur sceptique et railleur, se moquant des passions qu'il exploite à son profit, jouant Tindifférence et ririaction tout en conduisant los— maEiûJinaUe.s humaintîs dont il tient les fils dans la coulisse ; spéculant sur la sottise et la vanité des uns, sur la jeunesse et lu candeur des autres, s'élevant au-dessus des pré- Jugés (1(1 race, pactisant avec la Révolution qu'il fait l.'i (',()m\t\'\(U) (](î s(îs vues ambitieuses; dupant la cour (jiril a Tair de servir, les ministres ses collègues qui le rcîdoutent et le détestent; restant à la fin maître du champ rl(î bataille, sans avoir en apparence livré de combat. Il n'a sans doute, comme conspirateur, ni l'élan, ni lu vcjrve, ni l'essor patriotique de Pinto risquant résolument sa tête : mais il a le don de la froi- (liMir et de la réticence calculée, des insinuations hal)iles, dos coups de main furtifs, l'art de s'effacer sans cesser d'agir ou de faire agir les autres. On a cru reconnaître en lui Talleyrand, ce grand maître (le lu Ibui'berie et de la duplicité politiques, qui fut successivement évéque excommunié, collaborateur du (loncordut, prince de Bénévent, négociateur de la Krunci» au Congrès de Vienne, agent officiel ou secret
de la République, de l'Empire et de la Restauration, qu'il sut tour à tour servir et tromper.
Ce Bertrand de Rantzau est un des rares caractères "^-^ que Scribe ait pris la peine de dessiner et de creuser à fond. Le langage qu'il lui prête est plus étudié, plus cherché, plus ciselé, que ne l'est d'ordinaire son style, généralement assez nég-lig-é. Il éclate en traits, en saillies, en apophteg-mes politiques incisifs et mordants. Samson, l'acteur du Théâtre-Français, si habile dans l'art de souligner les mots, excellait dans ce rôle plein dïntentions. Le vieux renard diplomate crible de ses épigrammes le jeune et présormptueux politicien baron de Gœlher, qui aspire à le remplacer. Il déconcerte par son mutisme calculé l'ambiguïté mala- > droite du colonel Koller, indécis de savoir à qui vendre son épée. Peut-être le coup d'adresse par lequel il enferme dans sa propre cave le naïf Raton, pour faire croire à son enlèvement par ordre du pouvoir, est-il plus digne d'un Scapin que d'un véritable homme d'État et plus voisin de la farce que de la haute comédie : mais le tour est si bien joué, si plaisant, qu'on le lui pardonne. On éclate de rire quand il reparaît tenant la clef du caveau et disant : « C'est un trésor qu'un homme pareil, et les trésors... il faut les mettre sous clef^ » Il s'amuse et nous amuse de cette innocente supercherie, qui ne fait courir au marchand aucun danger et le dérobe pour un moment aux périls et aux ivresses du triomphe. Son dernier mot au jeune Éric, venant déclarer ingénument qu'il n'a jamais conspiré, au moment même où la conspiration réussit, est un trait malin