Acte II, se. VIII
préventions qu'elle a tenté d'éveiller chez son mari, l'ancien ami et l'obligé du père d'Edmond, n'étaient au fond que le contre-coup d'un amour non satisfait. Aussi quand Zoé, s'emparant de la lettre désespérée ^ qu'Edmond adressait à Agathe, laisse croire à Gésa- 'rine qu'il s'agit d'elle-même dans ce cri d'un amour étouffé et contenu sous une froideur et une aversion apparentes, la passion l'emporte. Tout d'un coup, Gésarine change ses batteries, abandonne le malheureux Oscar qu'elle rend aisément suspect à son mari en éveillant sa jalousie, et charge Bernardet d'as- \ / surer le succès d'Edmond. Trop tard, elle apprend de la bouche môme du loyal jeune homme que la lettre n'était point pour elle, mais pour Agathe sa belle-fille, devenue sa rivale dans un amour qu'elle ne peut avouer.
Agathe est une bonne âme, honnête et droite, qui s'est, dès l'enfance, prise d'une tendre affection pour y ce brave Edmond dont elle aimait la franchise et le désintéressement. Get amour partagé courait grand risque de rester enseveli sous la réserve et la timidité d'Edmond, si un demi-aveu ne venait rendre l'espoir à l'amant découragé, en lui apprenant que le comte de Miremont ne serait pas éloigné de donner sa fille à un député. C'est le mot de Ghimène :
Sors vainqueur d'un combat dont Ghimène est le prix !
affaibli, amoindri, dans les tons moyens d'une passion discrète et tempérée. Mais Rodrigue a compris, et va se lancer dans l'arène électorale, ignorant encore les misères du métier de candidat. Sa modestie s'effraye bien un peu de cette audace, u Une pareille ambition demande de si grands talents ! »
&'écrie-t-il avec la naïveté d'un homme plein d'illusions, habitué à voir et h juger les choses de loin : Major è longinquo reverentia, Zoé le rassure en lui disant : « Vous n'avez donc jamais été fi la Chambre? » petite malice innocente applicable ù. tous les temps.
Néanmoins, après la rupture éclatante et lexplosion indignée d'Kdmond devant le Cénacle, tout serait perdu encore une fois, sans l'intervention de Zoé,^' l'amie de pension et la confidente d'Agathe, la bonne fée maligne qui va renverser de fond en comble l'édifice de Taltiére et toute-puissante Césarine, en l'employant elle-même h cette destruction. Étoulfant, comprimant une légère pointe de passion qu'elle a jadis ressentie pour cet Edmond, objet de trois amours ^' féminins à la fois, elle va prouver que la camaraderie des femmes l'emporte sur celle des hommes, par la franchise, la loyauté, le dévouement. Flattant Césarine dans son orgueil, elle s'extasie sur le génie de celle dont elle s'honore de suivre encore les leçons,
et qui devient sa dupe et sa victime, dans cette lutte où l'astuce féminine dépasse tout le savoir des politiciens de profession. Tandis que le docteur Bernardet-j . j)erd la tète au milieu de ces volte-faces imprévues ; que M. de Montlucar continue h ne rien comprendre, en homme profond qu'il est; que Dulillct pousse h la roue, sans trop savoir où il va; qu'Oscar Rigaut se réveille de ses rêves de grandeur, tout abasourdi de se trouver par terre ; Zoé poursuit son œuvre, répare de son mieux les imprudences et les maladresses d'Edmond, que sa franchise compromet encore une fois auprès de Césarine. Heureusement, il n'est plus temps de changer le sort et les dispositions de la bataille. La phalange, désorientée par les ordres et les
contre-ordres de Césarine, ne sait plus où elle en est. On s'accuse de trahison après la scène d*union indissoluble. On en vient aux paroles aigres, aux injures, aux menaces et presque aux coups, lorsque M. de Miremont, le prétendu malade ou moribond, apparaît comme un revenant, jetant le holà ! et annonçant à tous le succès du tils de son ami, Kdmond de Varennes. Césarine se mord les lèvres en recevant les remerciements de celui qu'elle a fait député malg-ré elle, et Zoé d'un air ironique lui dit en passant :
Ce n'est qu'une première leçon.... Je fersû peut-être mieux à la seconde '.
Quant à l'honnête et candide Edmond, il croit ne devoir qu'à son mérite un triomphe acheté et préparé par Tintrig-ue :
Je vois maintenant qu'on peut parvenir sans coteries, sans honteuses manœuvres.
— Pauvre jeune honnne !
reprend Zoé, cent fois plus forte et mieux instruite sur la matière que le futur député.
Oscar, toujours naïf et bon enfant, sans en vouloir à son remplarant, ajoute la réflexion suivante en s'adressant à Zoé :
Eh bien! vous le voyez par lui qui refusait notre secours.... On arrive quand on a des camarades.
Zoé. — Oui, monsieur... Mais on reste... quand on .a du talent.
Ce complément est-il absolument nécessaire? Certaines ^ens se permettent d'en douter.