CHAPITRE XXV
SCRIBE {Suite et fin).
Le Verre (Veau, ou les Effets et les Causes (1840). — Une Chaîne (1841),
Le Puff (\SAH) .
Le Verre d'eau, comme l'indique le sous-titre, les Effets et les Causes, est le développement d'une théorie que nous avons déjà signalée chez Scribe, grand partisan du hasard dans les choses humaines. Du reste, il n'en est point l'inventeur. Nous l'avons rencontrée chez Picard, appliquée aux accidents de la vie privée, dans les Ricochets et les Marionnettes, Avant lui Voltaire, reprenant le mot de Pascal sur le grain de sable dans la vessie de Cromw^ell, et s'inspirant des paradoxes sceptiques de Bayle, en faisÉiit sortir toute une philosophie de l'histoire, qu'il développait dans son Essai sur les Mœurs et dans son Dictionnaire philosophique. C'est là que Scribe l'a puisée pour nous expliquer, par la chute d'un verre d'eau, celle d'un ministère. Au chapitre xxii du Siècle de Louis XIV, Voltaire, après avoir rappelé les rapports intimes qui unissaient la duchesse de Marlborough et la reine Anne, puis la fatigue et le dégoût dont celle-ci fut saisie, ajoute :
« 11 fallait une favorite à la reine Anne ; elle se tourna du côté de Milady Masham, sa dame d'atour. II. 8
éducation, leur passion même, doivent rendre insensibles à toutes ces belles considérations. Essayez donc de parler de l'équilibre européen ù Roijcigue et à Chimène, à Roméo et à Juliette, voire même à Marianne et à Valère : vous verrez s'ils vous écouteront. Franchement, est-ce bien Bolingbroke,ivn homme sérieux, que nous entendons s'adressant à Mfss Abigail, une simple fille de mag'asin, toute cousine qu'elle est de Lord Churchill, et lui expHquant son système des grands effets produits par les petites causes ? Le professeur nous semble aussi ingénu que ses élèves.
Cette longue instruction préliminaire se termine enfin ])ar une rencontre et une partie d'escrime oratoire, où l'action s'engage entre Bolingbroke et la duchesse de Marlborough : deux fortes parties luttant de malice et d'esprit dans un duel qui rappelle celui de Célimène et d'Arsinoë. De part et d'autre on démasque ses batteries pour tenir en respect l'adversaire : Bolingbroke a son journal l'Examinateur^ une redoutable machine de guerre, où l'on pourra lire le lendemain l'histoire de Miss Abigail Churchill, cousine du duc de Marlborough : la duchesse, non moins prévoyante, lient en main les nombreux billets souscrits ])ar Bolingbroke à ses créanciers, billets qu'elle a rachetés à vil prix, et qui lui permettent d'user de la contrainte par corps envers son débiteur, h la lin de la session parlementaire.
Le talent de Scribe a été de transformer la leçon d'histoiie, qui pouvait devenir ennuyeuse, en imbroglio très vif, très animé et très finement conduit. Le duc de Marlborough, chef du cabinet, n'a pas besoin de paraître : sa femme suffit pour faire tète h l'orage et maintenir sous le joug la reine Anne,
qui essaye bien de se dérober à ce dévouement accablant. Humble échantillon d'une rovauté constitutionnelle qui règne et ne gouverne ï>as. Cependant un jour vient où sa patience se lasse. Et pour cela que faut-il? Une pointe de jalousie amoureuse entre ces deux femmes qui arrivent h se haïr cordialement.
Ici Scribe, usant d'un droit qu'ont largement exercé Corneille et Racine, ne craint pas d'associer, aux réalités de l'histoire, les tictions du roman, en prêtant à la duchesse et à la Reine une passion commune pour un jeune officier des gardes, passion inavouée et mystérieuse, qui se mêle chez l'une aux ardeurs de l'ambition, chez l'autre î'i la froideur apparente d'un célibat prolongé. C'est ainsi que Masham, protégé [)ar une main invisible, celle de la duchesse, a reçu, sans savoir d où ni comment, son brevet de lieutenant, puis de capitaine aux gardes, avec de riches ferrets en diamants, et la promesse d'un avancement plus brillant encore, àcon«:lition de ne point se marier. En même temps, l'heureux officier a été remarqué l»ar sa souveraine et devient l'objet d'une double, ou plutôt dune triple passion, en comptant celle de la pauvre Abigail. etlrayée bientôt des faveurs qui tombent surdon rimant et des rivales qu'elle entrevoit.
Masham ft Abigail sont des personnages tout imaginaires, n'ayant rien de commun avec l'histoire, mais jouant dans la pièce un r«Me dfr^ com[»ai*ses très utiles. La [»etite Abigail est une imitation ï»robable • le la Jerinv, «.ou si ne du duc de Rochesler, dans la Jfunes^'^ f/^ li^^nri l'par Alexauilre Duviil. C'est elle qui rt.« Mil liait dans la du«hess*.* la grande danu* venue au m i-asi[i [uLir a«;heter le^? ferrets t'rivov*''S à Masham.
Une fois en possession du secret, Bolingbroke va en faire un terrible usage : il a lu ce qui se passe dans le ' cœur de la duchesse, et lui impose ses conditions sous peine de tout révéler à son mari et au Parlement : double scandale qui éveillerait la violente jalousie du général et le contrôle des Chambres sur les places ainsi données, sur les grades et les honneurs devenus le [)rix de Tintrigue et de la faveur. Sa première condition est l'entrée d'Abigail au service de la Reine : il l'emporte sur ce point, et s'assure une amie dans la place si bien gardée jusque-là par la vigilance de la duchesse.
Bientôt, grâce aux révélations d'Abigail devenue la lectrice et la confidente de la Reine, le rusé Bolingbroke a deviné la passion secrète que la souveraine n'ose encore s'avouer à elle-même. Il a trouvé l'étincelle qu'il cherchait pour mettre le feu aux poudres : il attise la jalousie dans le cœur des deux femmes devenues rivales àl'insu l'une de l'autre: il révèle à ' la Reine la passion de la duchesse pour Masham, l'avancement rapide du jeune officier, l'envoi des ferrets, le rendez-vous assigné pour le soir. En môme temps il jette le désespoir dans le cœur de la duchesse, en lui apprenant qu'elle a pour rivale une grande dame de la cour dont il lui laisse ignorer le nom : il lui indique rheure du rendez-vous, i)récisément celle qu'elle a choisie elle-même, enfin le signal convenu où la grande dame doit se faire connaître en demandant à Masham un verre d'eau, quand le cercle de la Reine sera réuni. Cet incident du verre d'eau fourni par l'histoire est un ressort dramatique dont Scribe a voulu utiliser et préparer l'emploi.
Au moment où la Reine, entourée de sa cour et se
plaig"nant de la chaleur, demande à Masham de lui apporter un verre d'eau, la duchesse, éperdue, allblée, réclame pour une dame de service le privilège de présenter le plateau. Mise en demeure de remplir ellemême cet office inférieur, sur Tinvitation expresse delà Reine, l'aug-uste surintendante du Palais, tremblante de colère, présente le verre d'eau qui g-lisse et tombe y sur la robe de la souveraine. De là explosion, rupture, démission donnée et acceptée, qu'on essaye vainement de retirer ensuite.
La pièce, qui a commencé par une leçon d'histoire, se termine de la même façon. Nous y apprenons à la fois la victoire des Français à Denain, le triomphe du parti de la paix à la Chambre des Communes et dans l'opinion publique, la réunion prochaine des plénipotentiaires à Utrccht pour la signature d'un nouveau traité. Le comte de Torcy, dont le rôle n'a rien de flatteur pour notre amour-propre national, est enfin admis à présenter ses lettres de créance à la Reine. Bolingbroke résume la morale de la comédie dans cette apostrophe victorieuse :
Eh bien, Abigail,... mon système n'a-t-il pas raison?... Lord Marlborough renversé, l'Europe pacifiée....
Masham {hd remcUant les papiers que la reine a signés). — Bolingbroke ministre !
BoLiNGBRoKE. — Et tout Cela grâce à un verre d'eau!
Nous avons déjà parlé du prodigieux talent de Scribe comme organisateur ou prestidigitateur dramatique. Nulle part peul-otre ce don merveilleux de Fauteur Jouant avec les difficultés, les situations les plus critiques et les i)lus impossibles, les complications
les plus inouïes, n'éclate mieux que dans la pièce '^ intitulée Une Chaîne. Cette fois, nous sortons de la comédie politique et historique pour entrer dans le simple jeu du drame, mais à pleine volée.
Rappelons-nous les exercices du Chevalier Blondin sur la corde tendue, avec ses tours de force et d'adresse, ses cabrioles, ses chutes simulées, à deux ou trois cents pieds en Tair, qui nous donnaient le frisson. Les coups V- de scène accumulés par Scribe dans Une Chaîne produisent un effet analogue. A chaque instant on tremble de voir l'action brusquement rompue, on est épouvanté de l'audace de l'auteur, de l'impasse où semblent pris les personnages, du péril qui va toujours croissant ; et au moment où l'on croit tout perdu, où l'on s'attend à un dénouement tragique et sanglant, on est étonné de trouver une porte de sortie pacifique et honorable pour tous. La pièce menace de tourner au mélodrame. Mais l'ami Ballandard, l'avoué providentiel, est là pour ramener le rire et la belle humeur, pour sauver à la fois la fortune et le héros de la comédie. Un jeune homme d'avenir et de cœur, enchaîné \ dans les fers d'une grande dame qui s'est éprise de son talent et de sa personne, et n'osant rompre un lien dont la reconnaissance et le point d'honneur paraissent lui faire un devoir, n'était pas à vrai dire un sujet neuf au théâtre ni dans la vie réelle. L'exemple de ces unions clandestines en partie double, où le célibat vit greffé sur l'adultère, est un thème dont nos romanciers et nos poètes comiques ont largement usé. Ce serait une histoire assez longue et assez intéressante que celle de l'adultère au théâtre et des formes qu'il a revêtues, en partant de VAgamemnon
d'Eschyle et de VHippohjte d'Euripide, du George Dandin de Molière et de la Phèdre de Racine, pour arriver à VAntony d'Alexandre Dumas père, à la Femme de Claude d'Alexandre Dumas fils, ou à la Renée de M. Zola. Ici nous retrouvons Scribe gardant sa position du juste milieu, dramaturge puissant et moraliste tempéré, se tenant à égale distance des hautes passions délirantes, de l'exaltation mystique et du sensualisme effréné comme des bouffonneries grotesques et des farces du Mardi Gras. Malgré la sympathie traditionnelle que l'amant rencontre généralement sur le théâtre aux dépens du mari si longtemps sacrifié, l'homme qui apporte le déshonneur dans une maison ne saurait prétendre à notre estime, surtout quand cette maison est celle d'un bienfaiteur et d'un ami. Et pourtant, cette estime. Scribe la réclame et lobtient pour celui dont il a fait, non point un séducteur, mais une victime de la malheureuse passion qu'il a éveillée et partagée un moment, en luttant contre le cri de sa conscience et de son cœur déchiré.
Emmeric d'Albret, un jeune compositeur rebuté par les difficultés qu'il rencontre à l'entrée de sa carrière, a trouvé sur son chemin une femme du monde jeune, belle, avenante, adorée et courtisée de tous, qui l'a encouragé, soutenu contre ses propres défaillances, qui lui a procuré un libretto, un théâtre pour y faire briller son talent inconnu jusque-là. Depuis que cette bonne fée a étendu sur lui sa main protectrice, le succès est venu, et Louise elle-même, la grande dame fière et insensible aux hommages de tant d'autres, s'est enivrée de ces bravos et de ces triomphes qu'elle a provoqués : à force d'applaudir et d'aimer l'œuvre, elle a fini par aimer l'auteur; et
rafîection, la reconnaissance ont fait d'Emmeric un . amant docile et dévoué, prêt à sacrifier sa vie, son bonheur, pour celle à laquelle il doit tout. Cependant un scrupule Tinquiète : le mari de cette femme est en même temps son bienfaiteur, lancien ami de son père, qui le traite en fils et qui, ne soupçonnant pas le danger, s'efforce de l'attirer chez lui, en reprochant à Louise sa froideur à l'égard d'Emmeric.
A côté de cet amour coupable, dont celui-ci s'accuse et rougit, il est une autre affection pure, honnête, virginale, qu'il a conçue dès l'enfance pour sa cousine Aline, la fille d'un riche négociant de Bordeaux, M. Clérambeau, qui pensait laisser à son neveu sa maison, mais qui a du renoncer à ce projet et à l'union rêvée, en voyant le jeune homme se lancer dans la vie aventureuse d'artiste, avec toutes ses conséquences peu rassurantes aux yeux d'un honnête bourgeois. Aline aime toujours son cousin, qui l'aime aussi et sent renaître, avec les souvenirs d'autrefois, sa première passion endormie au fond du cœur. L'amour pour sa bienfaitrice n'était qu'une lièvre passagère, l'affection d'enfance a survécu.
Louise, d'ailleurs, n'est point une de ces coquettes insidieuses ou de ces femmes impudiques que l'attrait du vice, du plaisir ou du fruit défendu entraîne à l'infidélité. C'est un noble cœur blessé, froissé dans sa dignité et ses affections. Mariée toute jeune à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, négligée, délaissée pour d'indignes rivales , elle a cherché et trouvé ailleurs, d'abord dans les plaisirs et les vanités du monde, plus tard dans l'amour d'un cœur primitif et neuf comme le sien, une consolation et une revanche de ses déceptions. Elle s'est attachée à ce jeune artiste dont elle a
partagé la gloire. Après luiavoir tout donné, son cœur, son honneur, elle s'indigne, elle éclate en reproches, en menaces, lorsqu'elle le voit prêt à labandonner, lorsqu'elle apprend surtout qu'elle a pour rivale une petite fille. Trahie, sacrifiée par son amant, ainsi qu'elle Ta été jadis par son mari, elle se laisse aller à ' toutes les fureurs du désespoir et de la jalousie. Puis à la fin, vaincue, désarmée par la dernière preuve d'alï'ection que lui a donnée Emmeric se sacrifiant luimême et s'apprôtant à partir avec elle pour la dérober à la juste vengeance d'un époux outragé, elle triomphe de sa propre passion et se déclare prête à suivre son mari à la Martinique, où l'appellent des intérêts de famille.
Ce mari, M. de Saint-Géran, contre-amiral et pair de France, n'est point de la famille de George Dandin, bien qu'il en partage le sort: il n'a rien de plaisant ni de ridicule, et nul ne serait tenté de s'égayer à ses dépens. Sans être ni un matamore ni un pourfendeur, avec le ton le plus calme, le plus pacifique et le plus mesuré de l'homme du monde, il n'en a pas moins la réputation d'un terrible duelliste prêt à loger une balle dans la tête de l'homme qui s'aviserait de l'offenser. Sa vie de marin et ses propres légèretés, qu'il déplore, l'ont tenu trop longtemps éloigné de la jeune femme dont il est redevenu plus que jamais amoureux, depuis qu'il la voit entourée d'adorateurs, et ([ue certains bruits déplaisants sont arrivés à son oreille. La petite leçon donnée au vicomte, assez imprudent pour adresser à Louise une lettre galante, ' doit servir d'exemple aux autres. Instruit par sa propre expérience, connaissant les périls du monde autant que ceux de la mer où il a longtemps navigué, il voudrait
préserver son jeune ami et pupille Emmeric dé ces liaisons dangereuses où Ton engage parfois son cœur et son avenir.. Il a conçu Tidée d'assurer son bonheur et sa fortune en le, mariant à sa filleule Aline. Dans son duel avec le vicomte, c'est Emmeric qu'il choisit pour témoin et gardien de son honneur.
Ce redoutable Saint-Géran, qui fait trembler tout le monde sans le savoir, à la seule pensée de ce qui pourrait arriver s'il venait à découvrir la vérité, l'ignore jusqu'au bout. Sa femme, son pupille Emmeric, son ami Clérambeau, et surtout le malheureux Ballandard, sont dans les transes et les angoisses les plus horribles, tandis que lui, le principal intéressé, ne se doute de rien, travaille paisiblement au mariage des deux jeunes gens qu'il aime comme ses enfants, et sauve à la fois son repos, son honneur et celui de sa femme en l'emmenant avec lui au delà des mers.
Le papa Clérambeau ne peut qu'applaudir de tout cœur à cet heureux départ, surtout après la révélation dont il est devenu le témoin involontaire dans l'appartement d'Emmeric. Ce gros négociant de Bordeaux, très fier de ses capitaux et de ses affaires, est dans son genre un type d'aristocrate bourgeois qui appartient bien au règne de Louis-Philippe et de la ploutocratie : dédaignant volontiers les arts et les artistes, dont l'utilité lui paraît contestable et la moraUté douteuse, estimant peu le talent et les triomphes de son neveu, et mettant toute sa gloire musicale fort au-dessous de l'honneur d'écrire en tôte de ses lettres et de ses factures : Maison Clérambeau junior. Que sont auprès de cela les noms de Boïeldieu, d'Hérold ou d'Auber inscrits au bas de la Dame Blanche^ du Pré aux Clercs ou de la Muette de Porticil Quelle valeur commerciale
peuvent-ils avoir sur la place? Scribe, s'il partage sur plus d'un point Tesprit positif de son temps, sait aussi en montrer quelquefois les pettts côtés.
Bien qu élevée dans un milieu bourgeois et marchand, Aline est une nature plus délicate, plus affinée, comme le sont volontiers les femmes. Sans avoir pris son brevet, qu'on ne prenait guère alors, tout en conservant la simplicité d'une jeune fille qui deviendra une femme d'intérieur, telle qu'on l'est encore dans la famille des Clérambeau, elle sait parfaitement apprécier, chez Emmeric, le compagnon de son enfance au cœur droit et généreux, et l'artiste dont le talent doit illustrer le nom.
Parmi les personnages de la pièce, il en est un qui, tout en jouant le simple rôle de comparse, peut être appelé h juste titre une haute utilité: c'est Hector Ballandard, l'illustre Ballandard! l'avoué jovial, spirituel et badaud tout à la fois; retors en affaires et naïf en sentiments; ayant vécu jusqu'alors dans son étude, sur ses dossiers ; ignorant le monde, ou tout au m'oins ce qu'il appelle le beau monde: celui des duchesses, des artistes et des actrices, où il est si heureux d'entrer sous les auspices de son ami, de son ancien camarade Emmeric d'Albrct. Avec l'enthousiasme candide d'un homme que ses occupations condamnent à la prose, épris, ébloui de tout ce qui brille et fait du bruit, il est fier de pouvoir se proclamer l'ami d'un grand compositeur, dune illustration contemporaine dont l'éclat rejailHt sur lui et sur son étude. En fait de passion, il est neuf encore et n'a pas eu le temps de s'instruire et de se cuirasser, comme un vieil avoué môle de longue date aux scandales des procès de divorce et de séparation. Garçon, il n'a guère connu
d'autres amours que celles des grisettes, auxquelles suffisait une partie d'ânes à Montmorency : il envie à rheureux Emmeric ses succès auprès des g-randes dames qui le courtisent, et ne se doute pas de quel prix se payent de telles faveurs. Il ne comprend rien à cette chaîne fatale qui étreint le cœur et la volonté de son ami, à cette impossibilité de rompre, lui qui, avec les beautés faciles et résignées qu'il a connues dans sa vie d'étudiant, en était quitte pour s'écrier : « Je sais tout.... J'ai tout appris,... vous ne me re verrez plus.... » et était toujours compris.
Or il arrive que Ballandard, h, son grand effroi, sans qu'il ait cependant trop à s'en plaindre, va se trouver un moment chargé de tous les péchés d'Israël. Tour à tour transformé en séducteur, en bretteur, en héros d'aventures romanesques à son insu, il devient un véritable MaUre Jacques qui ne fait rien et auquel on attribue tout. Recevant à titre d'intermédiaire la correspondance galante d'Emmeric, c'est à lui que revient l'honneur d'une bonne fortune avec une grande dame qu'il n'a jamais vue : et, chose plaisante, loin de le compromettre, cette réputation de Lovelacc du Palais le relève aux veux de sa future, Mlle Vietorine Giraut, une jeune bourgeoise flattée d'avoir pour rivale une duchesse. C'est sur lui que retombe encore la responsabilité du duel et de la blessure du vicomte de Langeac dans une rencontre où il a montré, dit-on, une bravoure que personne ne soupçonnait en lui : nouveau titre à l'admiration de sa fiancée. Enfin, c'est h lui que Mme de Saint-Géran attribue sa détermination subite de partir avec son mari, pour des intérêts sérieux qui rendent sa présence nécessaire. Émerveillé des efl'ets qu'il produit
sans le vouloir : « Toujours moi î s'écrie-t-il. Je suis Thomme d'aflaires de tout le monde ^ »
Cet universel Ballandard est là fort à propos avec sa face réjouie, ses étonnements, ses naïvetés et ses terreurs, pour ramener le rire dans les circonstances les plus tristes et les plus accablantes. Il est le gracioso bourg-eois d'une comédie qui, sans lui, tomberaitdans le drame sérieux et larmoyant.
Maintenant, ainsi que nous l'avons dit au début, le succès de la comédie tient moins encore à la peinture des personnages et des caractères qu'à l'habile conduite de l'action, aux péripéties et aux coups de théâtre dont elle est remplie. Quelques-unes des scènes en sont restées fameuses, comme adresse et comme audace, parmi les dramaturges les plus experts.
M. Vacquerie, dans ses Profils et Grimaces^ explique d'une façon assez originale ce prodigieux succès. La pièce eut, selon lui, la bonne fortune d'être mal comprise des acteurs et du public.
« La représentation d^Une Chaîne^ dit-il, offre un spectacle singulièrement curieux : la révolte d'une pièce contre son auteur.... On aurait sifflé sans ce contre-sens des acteurs. Représentation bizarre! La pièce ne réussit que parce qu'elle fut mal jouée. »
Décidément, il n'y a que Scribe pour avoir de ces bonheurs-là.
TIl
S'il a été par excellence le souverain maître des imbroglios, Scribe aspire aussi à la gloire de l'observateur et du moraliste. C'est dans cette vue qu'il com-