Acte I, se. II
pour Tégoïsme et rincrédulité, qui va nous l'expliquer : « Le puff, ou pouff, comme disent nos voisins d outre-mer,... est l'art de semer et de faire éclore à son profit la chose qui n'est pas.... Toutes les vanteries, jongleries, sensibleries, de nos poètes, de nos orateurs et de nos hommes d'État, autant de puffs î La femme à la mode qui a la migraine pour qu'on lui donne des diamants, c'est un puff. Le poète délivrant des brevets de grands hommes à tout le monde, pour que tout le monde lui en décerne, c'est un pufî. Et les dames patronnesses,et les chemins de fer, et les promesses d'action,... des puffs. Et les caresses qu'on fait aux électeurs, et les engagements du député, avant, et ses discours après! et l'industriel qui dit : Prenez mon ours! le marchand qui parle de ses cachemires, le ministre qui parle de sa démission ! des puffs, encore des pulls.... Le puff est à l'usage de tous les états, de tous les rangs, de toutes les classes, en reconnaissant que les avocats, les journalistes et les médecins en font la consommation la plus habituelle et la plus forte. »
Le scepticisme railleur et gouailleur de Scribe ne faisait qu'égratigner en riant des procédés et des abus dont il semble prendre trop aisément son parti. Les vertueuses protestations d'Albert d'Angremont n'étaient qu'une mince satisfaction accordée à la conscience révoltée des honnêtes gens. Le sage ou TAriste de la nouvelle comédie, Desgaudets, est un pince-maille ironique et froid, s'accommodant volontiers de la sottise et de la crédulité publiques qui s'achai'ncnt à faire de lui un niillionnairc, bien qu'il s'en défende. Sa vie économe, ses habitudes modestes le font taxer d'avarice par sa propre fille, et ajoutent
encore à sa réputation de riche et richissime capitaliste. Son nom seul, placé en tête d'une entreprise, suffit à faire monter Jes actions. Il recueille ainsi les bénéfices d'un puff^ celui de l'opulence et de l'avarice, sans en être l'auteur. Observateur impartial et résigné d'uu monde dont il a sondé depuis longtemps les misères et les bassesses, se fiant peu aux apparences, ne croyant guère au désintéressement ni à la sincérité des gens, il répète avec Fontenelle, le grand maître des égoïstes prudents :
J'aurais la main pleine de vérités que je ne l'ouvrirais pas.
— Et pourquoi?
— C'est que, de nos jours, il est plus facile de réussir par le mensonge que par la vérité : celle-ci ne mène à rien et l'autre conduit à tout.
A l'appui de son dire, nous verrons en effet le mensonge ou la fausse nouvelle du prochain mariage d'Albert avec Mlle Corinne Desgaudets, valoir à celuici le grade de chef d'escadron, auquel il avait droit depuis longtemps sans l'obtenir.
Le fameux ouvrage du comte de Marignan sur l'Algérie, acheté 300 francs parle libraire Bouvard à la veuve du général de Saint- Avold et vendu 20 000 francs au noble écrivain trop heureux de s'approprier le travail d'autrui; ce livre si admiré de ceux qui ne l'ont pas lu, a déjà ouvert à son acquéreur la porte de deux académies, sans préjudice de l'Académie française, la seule qui compte, dit-il, et où il espère bientôt entrer. Au fond, cette prétendue histoire de l'Algérie n'est qu'un roman d'aventures composé par Albert lui-même, dans ses heures de désœuvrement, et laissé par lui aux mains de son général. Les contes fantastiques dont elle est remplie, tout indignes U. 9
qu'ils soient de fig-upcr dans une histoire sérieuse, n'en contribueront pas moins à la gloire du comte de Marignan, et vaudront au général de Saint- Avold l'honneur d'une statue. Le mensong-e heureux conduit ainsi l'historien et le héros à l'immortalité.
Au contraire, la vérité, rétablie par le consciencieux Albert, lui attire toute espèce de désagréments avec le libraire Bouvard dont il lèse les intérêts, avec le comte de Marig'nan dont il compromet la gloire par ses révélations indiscrètes, tant la vérité est dangereuse dans le monde où nous vivons ! Son règne absolu aurait pour ellet la discorde, la lutte des intérêts, des amours-propres blessés. On ne s'entend qu'à condition de se tromper un peu mutuellement et d'un commun accord. Tel est le singulier thème développé par Scribe dans sa comédie.
La vérité en ce monde linit par devenir aussi rare que la vertu. C'est le côté décourageant, amer de la comédie, qui tue du même coup toutes les illusions. La poésie elle-même n'y échappe pas. Desgaudets, consolant sa fille sur les déclarations poétiques et mensongères du comte de Marignan, lui dit :
Ma pauvre fille! comment aussi vas-tu croire à des vers... toi qui en fais'.... Ne sais-tu pas que ladivine poésie est l'ennemienée de la vérité.... C'est le ;)?/^ descendu de TOlympe*.
Aussi Théophile Gautier, un fidèle, un croyant de la poésie, la seule divinité qu'il ait adorée dans sa vie, sort-il du théâtre indigné, protestant contre cette insolence du prosaïsme bourgeois.
Au lendemain do 18'i8, Scribe, avec le sens et le tact
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d'un homme pratique qui ne se fa.it pas illusion, comprit que son règ^nc était passé comme celui de la monarchie et de la société bourgeoise, dont il avait partagé les splendeurs. Une génération nouvelle venait de poindre à l'horizon. Emile Augier, Ponsard, . Alexandre Dumas fils, Labiche, commençaient à se révéler avec le double prestige du talent et de la jeunesse.
Toujours actif et infatigable, en calculateur prudent qui songe à tirer parti de ses ressources et de son expérience, l'auteur de Michel et Christine revint à la collaboration pour raviver et rajeunir son vieux fonds théâtral. Sans oublier ses anciens camarades : Germain Delavigne, Dupin, Duvcrgier, etc., il s'était de bonne heure associé comme lieutenant un écrivain de race, Bavard, qu'il faisait entrer dans sa famille, et qui devint sous sa direction le vice-roi du Gymnase. Il ouvrait en même temps la porte du Théâtre-Français à son jeune ami Legouvé, qui lui fournissait un de ses plus actifs et de ses plus brillants auxiliaires, avant d'être son biographe et son avocat devant le tribunal de la postérité.