‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 49 sur 122 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

CASIMIR DELAVIGNE (Suite),

Le poète national et bourgeois sous le gouvernement de Juillet. — Retour à la comédie. — Don Juan cf Autriche (1835). — L Popularité (1838).

Au nom de Scribe nous avons associé dès le début celui d'un frère d'armes et d'un ami qui partag*e avec lui les honneurs du théâtre sous la Restauration : l'auteur des Comédiens et de l'Ecole des Vieillards,

Nous avons parlé déjà du talent moyen de Casimir Delavig-ne, de ce mélange d'audace et de timidité, de ce libéralisme littéraire et politique confiné dans les limites de la Charte et du sens commun. L'échec de la Princesse Aurélie l'avait un moment dégoûté de la comédie : il était revenu au drame historique, plus que jamais en vogue et en honneur. Deux grands événements littéraires, le Henri III d'Alexandre Dumas et VHernani de Victor Hugo avaient été pour lui un avertissement, un indice de la révolution qui s'opérait dans l'art et dans le goût public. En face de cette marée montante du romantisme, Delavigne, esprit clairvoyant, avec la résignation d'un Philinte,

Qui sait Ûéchir au temps sans obstination,

ne songea point à remonter le courant, ni à le refouler comme tentait vainement de le faire la cabale académique sous la direction d'Etienne, de Lemercier, d'Alexandre Duval, ces derniers survivants de l'École impériale. Plus jeune et fidèle à son rôle de libéral conservateur, le poète des Vêpres Siciliennes trouvait un système intermédiaire, une sorte de régime constitutionnel qui pût satisfaire à la fois les adorateurs fidèles de Corneille et de Racine et les admirateurs fanatiques de Shakespeare et de Schiller. Tel fut l'esprit dans lequel il composa son Marino Faliero (1829), son Louis XI (1832), et ses Enfants d'Edouard (1833).

L'histoire lui avait ouvert une source d'inspiration et de rajeunissement sur le terrain de la tragédie ; il en vint à songer que la comédie pourrait y puiser également. Ce fut ainsi qu'il composa son Don Juan d'Aulrichf, une des pièces les plus applaudies et les plus contestées qu'il ait données au théâtre*.

La lutte s'engage dès le premier jour entre le public et la critique : l'un remplissant la salle, couvrant l'œuvre de ses sympathies et de ses bravos ; l'autre la criblant de ses traits les plus acérés et les plus mordants. Le sévère Aristarque de la Revue des Deux Mondes^ Gustave Planche, aussi dur et parfois aussi injuste pour Casimir Delavigne qu'il l'a été pour Scribe, dénonce le Don Juan d'' Autriche comme un véritable attentat contre l'histoire. L'accusation est grave : l'auteur s'y voit traité d'ignorant et de faussaire. Il est vrai qu'il a répondu d'avance à ce reproche en donnant pour épigraphe à sa comédie ces paroles de Montesquieu : « Les histoires sont des faits faux

1. Comédie en cinq actes et en prose représentée au Théâlre- Francais le 17 octobre 1835.

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composés sur des faits vrais ou bien à l'occasion des vrais. » C'est, sous une autre forme, le mot de Fontenelle : « Les histoires sont des fables convenues. » Bayle et Voltaire ne pensent guère autrement. Notre siècle, plus sérieux, a prétendu faire de l'histoire une science exacte et positive, malgré les divergences d'interprétations et de systèmes. Nous l'en félicitons sincèrement. Mais en face de ce scepticisme historique professé par les plus graves esprits du xviii" siècle, faut-il s'étonner de voir le poète, qui n'est pas un savant, en prendre si aisément son parti ? D'ailleurs, Aristote lui-môme ne reconnaît-il pas cette distinction essentielle entre l'histoire el la poésie, que l'une a pour objet le vrai et le réel, l'autre le vraisemblable et le possible? Voltaire, de son côté, distingue la vérité historique de la vérité théâtrale, qui ne sont pas, ditil, la même chose. Corneille, cet admirable philosophe de l'histoire à certains moments, n'en use-t-il pas aussi comme d'une matière qu'il pétrit, façonne et transforme parfois à sa guise ? Dans telles de ses tragédies, Héraclius et Rodogune^ ne déclare-t-il pas qu'il n'a pris de l'histoire que les noms, et qu'il a inventé tout le reste? Racine, ce fidèle imitateur de Tacite dans Britannicus^ n'y ajoute pas moins les amours romanesques de Néron, de Britannicus et de Junie.

Casimir Delavigne, h l'exemple de Scribe, voit l'histoire avec la lorgnette de Voltaire dans VEssai sur les mœurs. Bien plus encore, Charles-Quint et Don Juan ont, avec lui, tous deux, lu Candide et Zadig^ et y ont puisé des idées de tolérance dont ils ne se sont jamais doutés de leur vivant. C'est là un des principaux griefs de Gustave Planche. Aux yeux de l'austère critique, le poète avait entre les mains un magni-

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fique bloc de marbre, et n'a su en tirer que des pantins. Tout en admettant que Tàuteur ait rapetissé les personnages, qu'il ait diminué et rétréci les horizons de l'histoire, qu'il ait eu le tort d'oublier l'état général des esprits, le Concile de Trente, la Diète de Worms, les progrès de la Réforme, les graves débats politiques et religieux du jour, il faut voir aussi ce qu'il s'est proposé, ce qu'il a voulu faire. Estce une tragédie, un drame sérieux et profondément creusé? Non, mais une comédie librement taillée sur le fond de l'histoire, accommodée aux idées, aux goûts et même aux préjugés de son public et de son temps. Une œuvre à la fois pathétique et gaie, un tableau de genre plutôt qu'une large toile historique.

Qu'il n'ait donné ni à son Philippe II la sombre énergie et la grandeur farouche que lui imprime Schiller; ni à son Don Juan tout l'éclat que comporte un pareil nom ; ni à son Charles-Quint la haute envergure et les visées sublimes que lui prête Victor Hugo dans le monologue d'Hernani^ après lavoir enfermé au début dans une armoire ; nous le voulons bien. Qu'il ait compromis tant soit peu la dignité et la gravité du sujet en y mêlant, pour l'égayer, des personnages comiques tels que Don Quexada, le nouveau Pangloss de Don Juan, et le petit moinillon Péblo, ce gavroche espiègle et révolté du couvent : n'use-t-il pas ici des droits de la comédie? Il a montré une fois de plus qu'au théâtre, ainsi que l'a fait remarquer très justement Saint-Marc Girardin, « ceux qui prétendent s'inspirer de Thistoire s'inspirent beaucoup d'eux-mêmes * ».

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