‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 51 sur 122 · Le vrai Don Juan ne Tétait pat plus que Philippe Jl · texte numérisé non relu

Le vrai Don Juan ne Tétait pat plus que Philippe Jl

croyances, capable d'aimer môme une Juive, se souciant peu de rinquisition, détestant toutes les servitudes et surtout celles du couvent, il n'en reste pas moins parfait hidalgo, docile à la voix du grand homme dans lequel il a retrouvé son père, fidèle et respectueux envers le monarque arrogant qu'il a insulté et défié avant de le connaître. Quand Charles-Quint lui a remis en main l'épée de François P'', son prisonnier, il jure de la consacrer uniquement au service de l'Espagne et du roi, pour ne plus songer qu a la guerre et à la gloire. Héros de roman plus que d'histoire, mais sympathique et entraînant, surtout quand il a la chance de rencontrer un acteur comme Firmin pour le représenter.

Reste, il est vrai, Charles-Quint : c'est là qu'est ki pierre d'achoppement, la profanation, a-t-on dit. La métamorphose du grand Empereur en Frère Arsène semble, à certaines gens scandalisées, un délit histo- , rique bien autrement grave. Le vainqueur de Pavie et de Mulhberg, l'arbitre de l'Europe, le mmtre de deux mondes, effacé, amoindri sous sa robe de moine, obhgé de se plier à la discipline du couvent, d'obéir à un prieur bourru et désagréable, conspirant avec son ancien conseiller Don Quexada et le novice Peblo, dépensant, ])our se faire nommer prieur, autant de ruse, d'intrigue et de génie qu'il lui en a fallu jadis pour disputer l'Empire à François 1" ou à l'Electeur de Saxe : n'est-ce pas là une fable ridicule, invraisemblable ? — Mais celte fable, Charles-Quint n'avait-il pas contribué lui-même à l'accréditer en jouant son rôle de trappiste goutteux, en prononçant quelquefois des mots calculés, des sentences philosophiques ou religieuses qui donnent le change à la

crédulité publique? Gomme Auguste, il est resté un habile comédien jusqu'au bout.

Pouvons-nous reprocher à Casimir Delavigne de n'avoir pas connu les Archives de Simancas, découvertes quinze ou vingt ans plus tard, et qui ont révélé à M. Mignet, à M. Amédée Pichol, à M. Gachard, un Gharles-Quint tout autre dans sa retraite de Saint- Just, un Gharles-Quint dont Sadoval et Robertson n'avaient point l'idée ? Au lieu du religieux confiné dans sa cellule, du simple Frère Arsène servi par un novice et passant sa vie à réciter ses patenôtres, à mettre les horloges d'accord et à brouiller les moines entre eux, elles nous ont montré l'Empereur installé dans une belle maison de plaisance construite sur ses propres plans, au milieu d'un jardin planté d'orangers et de citronniers qui embaumaient sa solitude; ayant une cinquantaine de serviteurs autour de lui, entouré, non pas seulement d'horloges, mais de télescopes, de sphères, de cartes; suivant de l'œil ce qui se passe sur tous les coins du globe, observant et dirigeant encore les affaires de l'Empire, envoyant ses instructions aux ministres de Philippe II, avec cette suscription significative : « Par ordre de Sa Majesté. »

Casimir Delavigne ignorait tout cela comme nous l'ignorions nous-mêmes avant la découverte des fameuses archives. Ne soyons donc pas trop fiers d'une science qui nous est venue si tard et à si bon marché. Le poète s'en est tenu tout simplement au témoignage de Voltaire. Une page de V Essai sur 1rs mœurs lui a fourni son personnage et une bonne part de sa comédie. Nous la rappellerons ici. Parlant de Charles-Quint, de son abdication et de sa retraite, Voltaire dit :

« Enfin lassé de tant de secousses, vieilli avant le temps, détrompé de tout parce qu'il avait tout épr^ouvé, il renonce à ses couronnes et aux honneurs, à Tage de cinquante-six ans, c'est-à-dire à l'âge où l'ambition des autres hommes est dans toute sa force et où tant de rois subalternes nommés ministres ont commencé la carrière de leur grandeur.

« On prétend que son esprit se dérangea dans sa solitude de Saint-Just. En effet, passer la journée à démonter des pendules et à tourmenter des novices ; se donner dans l'église la comédie de son propre enterrement*, se mettre dans un cercueil et chanter son De profundis : ce ne sont pas là des traits d'un cerveau bien organisé. Celui qui avait fait trembler l'Europe et l'Afrique, et repoussé le vainqueur de la Perse, mourut donc en démence. Tout montre dans sa famille l'excès de la faiblesse humaine. Son grandpère Maximilien veut être pape, Jeanne sa mère est folle et enfermée, et Charles-Quint s'enferme chez les moines, et y meurt ayant l'esprit aussi troublé que sa mère. »

Voilà le thème sur lequel l'auteur a bâti son drame, en y ajoutant tout un roman de son invention, le double amour de Philippe II et de Don Juan se disputant le cœur d'une belle Juive, DonaFlorinde. Après avoir lu cette page de Voltaire, pouvait-il croire qu'on l'accuserait d'avoir altéré et falsifié l'histoire de Charles-Quint? Loin de l'avoir amoindri, peut-être se flattait-il de l'avoir relevé en lui rendant une part de son génie assoupi plutôt qu'éteint; en réveillant chez

1. Cette comédie des funérailles racontée par les moines de Saint-Just est regardée comme une fable, aucun des biographes et des familiers de Charles-Quint n'en ayant parlé.

CASIMIR DELAVIGNE. 14i

lui le souvenir des luttes anciennes, en le faisant apparaître à la fîn comme le Deus ex machina sur le seuil du palais, entouré de tout le prestige de sa gloire el de sa grandeur passée, éclipsant son morne et terne successeur, et venant arracher aux vengeances sanguinaires de Philippe II le fils de son cœur, son glorieux bâtard Don Juan, et la fille du vieux banquier juif qui Ta jadis aidé de son argent, Dona Florinde. Sans doute le libéralisme, la tolérance qu'il prête à Charles-Quint ne s'accordent guère avec l'orthodoxie du prince catholique, implacable pour l'hérésie. Mais il fallait gagner au vieil Empereur les sympathies du parterre français.

Don Quexada, le fidèle majordome et conseiller intime de Charles-Quint, le compagnon de ses aventures et de ses intrigues, est encore un personnage emprunté à l'histoire. C'était à sa femme, Dona Magdalena, de l'illustre famille d'Ulloa, que Charles-Quint avait confié le soin d'élever ce fils naturel, connu d'abord sous le nom du Petit Geronimo, et devenu plus tard le fameux Don Juan. S'il revenait au monde, le véritable Don Quexada, ou plutôt Quijada, selon les Chroniques de Simancas, se plaindrait vivement d'avoir été transformé en vieux politique trembleur el cauteleux, lui qui fui toute sa vie un vaillant soldai et qui, malgré son âge, mourut quelques années plus lard en combattant les Morisques. Mais que voulezvous? Le théâtre a ses exigences et ses libertés. Le poète avait besoin d'un rôle comique pour égayer le sérieux du drame. Racine s'était bien permis de mettre au compte de Narcisse l'empoisonnement de Brîtannicus, quoique cet affranchi fut mort depuis deux ans déjà à cette époque.

Quant au petit moinillon Peblo, il n'est à coup sûr ni de son temps, ni de son pays. Par la liberté de ses saillies et la précocité de son esprit frondeur et malin, il rappelle h la fois le Chérubin de Beaumarchais et le Gamin de Paris de Bayard. Jamais couvent d'Espagne n'a vu pareil novice. Mais ce rôle est si vif, si gai, si gentil, surtout quand il est joué par une charmante actrice comme Tétait Mile Anaïs, qu'on lui pardonne volontiers son invraisemblance.

Une autre création imaginaire, mais touchante et dramatique , celle de Dona Florinde, a soulevé plus d'une critique. « Dame Florinde, dit ironiquement Gustave Planche, est une Juive qui jure par Jésus. Est-elle convertie? Mais elle n'en dit rien. Elle fréquente les églises catholiques. Quel docteur de la synagogue lui a permis pareille équipée ?» — Dona Florinde, n'en déplaise au critique, personnifie une classe assez nombreuse en Espagne, celle des Juifs convertis en apparence, dont l'Inquisition surveille la conduite et qu'elle réclame sur le moindre soupçon pour le bûcher.

Le représentant de cette justice sommaire et expéditive. Don Ferdinand de Valdés, est un personnage historique dont l'auteur a fait un gracioso sinistre, comique et lugubre à la fois, portant envie au bienheureux Torquemada, son prédécesseur, « qui, en onze ans d'exercice, fit le procès à cent mille personnes, dont six mille furent brûlées vives ». Il regrette en même temps que la nouvelle reine Isabelle n'arrive point assez tôt « pour jouir de l'édifiant spectacle d'un autodafé ou acte de foi qui sera célébré le lendemain, sur la grande place de Tolède, pour le châtiment des crimes de quelques-uns et la

rémission des péchés de tous* ». Ce réjouissant bourreau nous fait songer à Thomas Diafoirus olïrant a Angélique de lui faire voir « un de ces jours, pour la divertir, la dissection d'une femme, sur quoi il doit raisonner ».

Si contestée qu'elle ait été, la pièce de Don Juan d'Autriche n'en obtint pas moins un succès éclatant, qui s'est renouvelé depuis. Ce succès, elle le dut à des causes multiples :

1° Au mouvement, au brio, à l'habileté scénique dont 1 auteur a fait preuve ;

2o Aux réflexions libérales, aux traits mordants, lancés contre l'Inquisition et la vie monastique, toutes choses étrangères et presque contraires à la vérité historique, mais qui répondaient au goût d'un parterre bourgeois plus ou moins libre penseur ;

3<> A certains coups de théâtre d'un elfet saisissant, comme la scène où Dona Florinde fait reculer d'épouvante le Roi en lui jetant ce mot terrible : « Je suis une Juive ! » ; comme la rencontre de Philippe II et de Don Juan; comme l'apparition finale du grand Empereur, dont l'auguste fantôme rappelle celui du Commandeur dans le Don Juan de Molière ;

4*» Enfin, aux mérites intrinsèques de l'œuvre, ajoutez la bonne fortune d'une interprétation telle qu'il serait difficile de la retrouver aujourd'hui ; une réunion d'acteurs incomparablement groupés : Ligier jouant Charles-Quint, Firmin Don Juan, Gelfroy Philippe II, Samson Don Quexada, Mme Volnys Dona Florinde, Mlle Anaïs Peblo. Quand on a vu cette troupe dans ses beaux jours, on en garde

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