‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 52 sur 122 · Acte V, se. iTi · texte numérisé non relu

Acte V, se. iTi

r»^ U CJjHtME EX FRA.XCe AU XIX* SIÈCLE-

une irApression ineffa^rahle. Et à distance, tout en re/:onnaîcsant ce qu'il y a d'artificiel, de convenu, de faux rncine dans certaines parties, il est difGcile de rithiriif'.v au charme des souvenirs. Une œuvre qui vous a remué, transporté de la sorte, n'est pas tant à mépriser.

Avec la Popularité \ nous allons nous trouver en face d'une pièce offrant un caractère tout différent. Le Ùon Juan d'Autriche, ce scénario brillant brodé sur riiistoirc, gagne surtout à la représentation et court risque de \)ev(\re à la lecture. La Popularité, au contraire, (roulement accueillie par le public, malgré des qualités littéraires supérieures, est plutôt un drame de cabinet. L'auteur, qui travaille lentement, comme le f«it remarquer malignement Gustave Planche, dans sa vie paisible et retirée, étranger au tumulte de Vafjora, n'est point assez l'homme de l'impromptu et de l'â-propos pour aborder la comédie politique à la r«ron d'Aristophane. Sheridan ou Beaumarchais, iin'lés aux agitations et aux intrigues de leur temps, étaient mieux placés que lui pour ce genre de criti(ju(;. Néanmoins, en dépit de la malveillance qu'elle nîficofitra, on peut dire que la Popularité est une des crén lions les plus sérieuses, les plus fortement pensées (ît l(;s plus vigoureusement écrites de Casimir Delavigne, celle à laquelle il a consacré le plus de temps et d étude, celle qui lui fait peut-être le plus d'honncMir. Il y a mis non seulement son talent d'écrivain, mais sa conscience d'honnête homme.

1 . CiOiiKidie en cinq actes et en vers représentée sur le Théâtre' Français le ler déceujbre 18:38.

La popularité! mot terrible et séduisant à la fois, qui inspirait à Auguste Barbier un dig-ne pendant de sa Curée et de son Idole ^ un de ces tableaux é tin celants qu'éclaire le soleil de 1830:

La popularité ! c'est la grande impudique Qui tient dans ses bras l'Univers !

C'est de cette idée que Delavigne a tiré un sujet, non pas de drame, mais de comédie. Indépendamment des ïambes enflammés du poète, son expérience personnelle eût suffi pour l'y pousser. L'auteur, qui a été si long-temps le Benjamin de l'opinion, qui en a connu toutes les caresses tant qu'il est resté dans les rangs de l'opposition, a vu la faveur du public s'attiédir et se retirer de lui à mesure que celle du Roi s'est accrue pour l'écrivain, devenu plus que jamais l'ami des Tuileries, sans s'abaisser au rôle de courtisan. Nature délicate et fière, Delavigne a souffert de ces exigences et de ces retours de l'esprit de parti, auquel il refuse de sacrifier sa conscience et ses affections. Homme de juste milieu par tempérament, par conviction, en politique comme en littérature, il laisse crier les violents, et ne craint pas de s'attaquer aux flagorneurs et aux corrupteurs de la popularité. Il sent trop à quel prix elle s'achète parfois, et n'hésite pas à le rappeler aux politiciens, aux journalistes, à toute cette clientèle qui exploite et caresse les passions de la foule, au lieu de chercher à la modérer et à l'éclairer. Aussi sa pièce, remplie de vérités désagréables, lui valut-elle un accueil glacial ou hostile chez ceux qu'elle atteignait visiblement.

Il l'a dédiée à son fils^ avec Une sorte de mélan- IL 10

colie, en song-eant a l'avenir de cet enfant qui essayera peut-être un jour de mordre à ce fruit trompeur et doré de la popularité. Celui-ci ne vécut point assez pour tenter les hasards d'une fortune politique où il eût pu ne trouver, comme tant d'autres, que déceptions et dégoûts.

Parmi les nations de l'Europe, TAngleterre a, la première, otl'ert le spectacle du régime parlementaire et constitutionnel ; la première elle a donne l'exemple de ces forces nouvelles qui s'appellent la souveraineté populaire, les élections, les meetings, la presse, l'opinion, la réclame. Aussi est-elle devenue le champ préféré de la comédie politique. C'est là qu'Alexandre Duval a placé jadis son Orateur parlementaire^ là que Scribe a découvert son Ambitieux avec Walpole, là que Casimir Delavigne va mettre en scène le héros et la victime de la Popularité,

Bien que les noms et les personnages soient Anglais, il n'y a point cependant à s'y tromper. C'est de la société française qu'il s'agit, des opinions et des partis qui la divisent au lendemain de 1830, avec toutes les rancunes, les déceptions, les espérances, les intrigues avouées ou secrètes, les germes de guerre et de révolution qu'elle porte dans son sein. Légitimistes, bonapartistes, républicains, libéraux et conservateurs pourront tous s'y reconnaître, et sauront peu de gré à l'auteur do les avoir si fidèlement dépeints. Premier écueil pour la réussite.

Il en est d'autres encore à signaler. Sans doute nous trouvons là un talent d'observation incontestable, de lines et malignes critiques, de spirituels portraits, des élans généreux, de beaux vers d'une allure libre et fière, mais tout cela ne saurait racheter la froideur

CASIMIR DELAVIGiNE. U7

native qu'apporte avec elle la politique prise au sérieux, et le manque d'action dramatique.

Un mince rayon d'amour vient se mêler aux passions des partis qui Tétouflent bientôt. Risquer une comédie sans femmes sur notre théâtre était une entreprise hasardée. Or lady Strafford, la seule femme de la pièce, est moins une amante enfiévrée qu'une habile et ardente conductrice d'intrigues et de complots, qui sacrifie son amour à la cause de ses princes et de son parti, comme Edouard, lui aussi, sacrifiera sa maîtresse aux devoirs de l'homme d'État.

Edouard Lindsey est unjeune orateur politique dans tout l'éclat et dans toute l'ivresse de sa popularité, qu'il se flatte de maintenir intacte et pure jusqu'au bout, sans rien abdiquer de ses principes, sans concessions ni compromis. Chef de l'opposition libérale, dont il est loracle et l'idole, acclamé, applaudi par la foule dès qu'il ouvre la bouche, il se croit maître de l'opinion au moment même où il va en devenir l'esclave. Jaloux et fier de son indépendance, il a compté sans les exigences des partis, sans les caprices et la sottise de ses électeurs, sans la double pression de son ami Mortins, un républicain, etdeson amante lady Strafl'ord, unejacobite, qui viendront ébranler sa volonté. Une première fois, il cède pour l'élection du lord-maire, où il oublie la promesse faite à son père, Sir Gilbert Lindsey, de voter pour l'honnête Nolbroun, un bon citoyen quoique candidat du ministère ; il appuie de son vote un ami des Stuarts, lord Derby, le candidat de la coalition*,

1. La pièce était représentée au moment où la coalition de MM. Thiers, Guizot, Odilon Barrot, amenait la chute du ministère Mole.

et Toncle de celle qu'il aime. 11 succombe, non sans lutter contre les remords de sa conscience, en se prêtant à un accord qui réunit dans la même urne les votes des jacobites et ceux des républicains. Première défaillance dont il rougit déjà tout en cherchant à la justifier.

Une nouvelle épreuve lattend. Londres se prépare à célébrer les funérailles d'un grand citoyen, Nevil, et les partis se sont donné rendez -vous pour faire de cette manifestation publique une occasion de renverser le ministère et le gouvernement. On compte sur Edouard, sur son éloquence pour tout enflammer. Mais sa droiture se révolte à Tidée de profaner une tombe en la choisissant pour champ de bataille. Allusion évidente aux funérailles du général Lamarque, qui avaient ensanglanté les rues de Paris quelques années auparavant^ Casimir Delavigne, attristé dans son cœur de citoyen par de tels spectacles, a le courage de les blAmer et de les flétrir au nom du patriotisme, par la bouche d'Edouard s'écriant :

Eh quoi ! sur un cercueil des paroles de haine 2 1

A certaines heures, il est dangereux, pour un écrivain comme pour un homme politique, d'avoir trop raison contre ses contemporains. Ce fut le tort de Casimir Delavigne et de sa comédie trop véridique et trop sincère. Il faut souvent plus de courage pour rester modéré que pour se montrer violent. Tel est le genre d'héroïsme que l'auteur prête à son personnage principal. Les instances i)rcssantes de Mortins,

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