II. H
Scribe lui-même à ses débuts. Les Gants jaunes y Indiana et Charlemagne, la Marquise de Pretintaille se rattachent à ce genre primitif.
G est le desipere in loco d'Horace, Ta gaillardise et la bonne humeur dilatant la rate, chassant Tennui, et rien de plus.
Les Gants jauîies nous olï'rent les mésaventures imaginaires d'un nouveau Sganarelle, moins la portée morale et philosophique de l'ancien, sous les traits d'un ci-devant capitaine de gendarmerie, M. Rémi, auquel son tricorne professionnel, bien qu'il soit en retraite, semble inspirer des visions cornues.
Indiana et Charlemagne, pièce faite en collaboration avec Dumanoir, est encore une simple pochade à deux personnages, jouée par deux acteurs incomparables, Achard et Déjazet. Nous avons parlé jadis d'une gracieuse bluette intitulée les Suites d'un bal masqué par Mme de Bawr : c'est le même sujet transformé et transporté dans un autre monde. Nous passons de la Comédie-Française au Palais-Roycd, avec la différence des tons et des conditions; de l'école de Marivaux à celle de Collé et de Désaugiers. Au lieu d'un salon de bonne compagnie, le débraillé ou le dénuement d'une chambre de grisette, d'étudiant ou d'ouvrier, à une époque où l'on chantait encore avec conviction :
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
note aussi incomprise, de nos jours, que les chansons de Déranger.
La Marquise de Pretintaille (183G), quoique dans un monde plus relevé, est encore une farce analogue. Une grande dame très entichée de ses quartier*s de
noblesse à la façon de la ci-devant comtesse d'Escarbagnas, malgré ses préjugés contre les manants, en vient à reconnaître qu'un bon gars rustique, un coq de village tel que Jean Grivet, vaut mieux encore qu un dindon aristocratjque comme le chevalier de Ghampfleury, sortant tout efflanqué et amaigri des mains de la Duché.
Parmi ces œuvres drolatiques, une des plus amusantes à coup sûr est celle qui a pour titre le Père de la débutante, faite avec Théaulon. Nous en avons parlé déjà, laissant à ce pauvre Théaulon, si maltraité de la fortune, Thonneur et le profit de ce dernier succès qui couronne sa carrière. Bayard lui-même, si bon, si généreux, et d'ailleurs si riche d'un autre côté, nous eût pardonné d'en avoir usé ainsi.
La farce semblait devoir être pour lui une mine féconde à exploiter. Cependant il avait rêvé de bonne heure un autre genre de comédie. Le champ de l'histoire l'avait tenté comme Scribe et comme tant d'autres. A l'heure où Alexandre Dumas se préparait à faire de Christine de Suède l'héroïne d'un grand drame en vers destiné d'abord au Théâtre-Français et finalement à l'Odéon, Bayard l'ofl^rait au public du Gymnase sous les traits de la Reine de seize ans (1828).
Au lieu d'une sombre tragédie, nous avons là une pastorale galante, moitié gaie, moitié sérieuse, entremêlée de politique à dose légère, avec des caractères finement tracés et une intrigue habilement conduite. Christine n'est point encore la reine désabusée des grandeurs, ayant la satiété, le dégoût du pouvoir;
correspondant avec Cromvvell, le meurtrier d'un roi; promenant à travers le monde, sous un costume masculin, jes ennuis et ses dédains philosophiques; poursuivant de sa vengeance implacable Tinfidèle Monaldeschi, et finissant par aller mourir à Rome aux pieds du Saint-Père. Mais c est déjà la fille de Gustave- Adolphe, aussi entêtée que son père, nous dit son vieux ministre le comte de Rantzoif, habituée depuis l'âge de sept ans à répéter : « Je veux ». Femme et reine toutà la fois, ayant de Tune les faiblesses, de Tautrerorgueil, débutant dans l'exercice du pouvoir et trouvant, dès le premier jour, sa passion en lutte avec de prétendus devoirs, son cœur aux prises avec sa raison. Christine, par un de ces caprices auxquels n'échappent pas toujours les reines elles-mêmes, s'est prise d'un tendre sentiment pour un jeune officier de sa garde, Frédéric de Brery, dont elle devient la protectrice mystérieuse sans qu'il sache au juste d'où lui arrive son avancement. D'un autre côté, le premier ministre, le conseil de régence, les États, la nation tout entière souhaiteraient pour leur reine un mariage politique avec le jeune prince de Danemark, gage de paix entre les deux pays.
Mais si la souveraine a fait taire le cri de son cœur pour n'écouter que la voix du patriotisme et de la raison, elle revendique, au nom de sa liberté individuelle, le droit de ne s'assujettir au joug d'aucun époux. S'adressant à ses ministres et aux membres de son conseil :
J'ai voulu, dit-elle, vous réunir autour de moi pour tous déclarer que je rejette Talliance qui m'est offerte. Je régnerai seule : quoique bien jeune encore, je prends une résolution irrévocable.... Le sceptre de mon père me restera sans partage :
Tamour et le courage des Suédois, voilà les seuls appuis que je réclame, et, avec l'aide de Dieu, ils me suffiront^.
Christine tiendra parole et mourra, sinon reine, au moins célibataire.
Cette jolie pièce de la Reine de seize ans fut le premier grand succès de Bayard au Gymnase. Après la représentation du Philosophe sans le savoir, Diderot, sautcmt au cou de Sedaine, lui disait : « Si tu étais moins vieux, je te donnerais ma fille. » Scribe, également ravi après l'éclatant triomphe de la Reine de seize ans, n'avait pas de fille, mais une nièce qu'il offrit à Bayard, comme témoignage d'estime et d'afFection pour sa personne et son talent. Le mariage, qui avait fourni l'idée de la pièce, en devint la récompense, la politique ne s'opposant pas cette fois à l'union des deux jeunes gens.
C'est encore à la comédie semi-historique et semifantaisiste que se rattachent les Premières Armes de Richelieu (1839) ; un nom et un type voués depuis longtemps à toutes les entreprises du théâtre et du roman. Quarante ans auparavant, ce héros du libertinage avait été mis en scène par Alexandre Du val dans la Jeunesse de Richelieu, On se rappelle l'histoire de Mme Michelin, cette bourgeoise naïve et sentimentale du faubourg Saint-Antoine, enlevée et trompée par le Lovelace français. Ici, le grand ravisseur et bourreau des cœurs n'est encore qu'un novice qui débute; mais,
Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître, et c'est par un coup de maître qu'il va se révéler.