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Du même coup il écrit une double déclaration et donne un double rendez-vous à Mlle de Noce, la fille d'honneur courtisée par Matignon, et à la baronne de BeUechasse, qui toutes deux ne manqueront pas de répondre à son appel. D'autre part, il échange un double défi et un double pari avec Matignon, le sceptique railleur et vaniteux, et avec le baron, grand flandrin, crédule et niais. Il leur fait voir bientôt, à l'un sa maîtresse, à l'autre sa femme prises au filet. Le tout se termine par un double duel où le petit duc blesse ses adversaires et met les rieurs de son côté. La superbe Diane, piquée de jalousie en se voyant tant de rivales, et prise d'une admiration subite pour le courage de son mari, vient elle-même le trouver dans son appartement et implorer son pardon.
L'inévitable belle-mère, la duchesse de Noailles, plus furieuse que jamais, en est pour ses frais de Bastille. A la lettre de cachet qu'elle a obtenue du ministre, Richelieu triomphaat^ oppose un brevet signé du roi qui le nomme colonel et l'envoie au camp de Villars, où il prendra bientôt sa part de la victoire de Denain. Se non è vero è bene trovato, dit le proverbe. Telle est en effet l'impression que nous lîiisse cette comédie si vive, si gaie, si entraînante, d'inspirations et de combinaisons si diverses et si habilement agencées.
Le succès fut tel que l'auteur crut pouvoir reprendre le même sujet, sous un autre nom, deux ans plus tard : le Vicomte de Létonères n'est qu'un second exemplaire de Richelieu, auquel Déjazet prête encore une fois sa verve endiablée.
no LA COMÉDIB EN FRANCE AU XIX* SIÈCLE.
Malgré les succès très réels et très persistants de Bavard sur les théâtres secondaires tels que le Palais-Royal, le Vaudeville, les Variétés, c'est le Gymnase qui reste toujours son domaine privilégié. C'est là qu'il donne un libre cours à cette sensibilité mùlée de rire, de franchise et de belle humeur qui constitue un nouveau genre de comédie larmoyante avec le Gamin de Paris^ les Enfants de troupe^ la Fille de r Avare ^ etc. Nul peut-être n'a su mieux que lui approprier ses pièces au talent des acteurs qu'il a sous la main : au Palais-Royal, Déjazet ; au Gymnase, Bouffé. Il est vrai que, ces acteurs une fois disparus, l'héritage devient difficile pour ceux qui les remplacent, et que l'œuvre elle-même participe un peu de la mortalité des interprètes.
A tout seigneur tout honneur : c'est au Gamin de Paris que revient, sinon par la date (1835), au moins par l'importance, le premier rang dans cette galerie du Gymnase renouvelée après 1830. Secondée par l'admirable jeu de Bouffé, la pièce enleva, électrisa le public parisien surtout, durant plus de 200 représentations. En dehors du talent de l'artiste, à quoi tint cette vogue immense? Fût-ce à la nouveauté, à l'originalité du sujet, à la puissance de l'action dramatique? Au fond, l'histoire d'Amédée, un fils de général et pair de France se déguisant en artiste pauvre pour séduire une honnête ouvrière et lui promettant de Tépouser, n'offre rien de précisément très neuf: c'est lo cas de Saint-Albin dans le Père de famille de Didorol. Ajoulons même que le vieux général Morin,
BAYARD. ni
philanthrope, Hbéral et patriote, ressemble tant soit peu à M. d'Orbesson; enfin la baronne de Morin, sa belle-sœur, rappelle les hauteurs et les prétentions aristocratiques du commandant d'Auvilé. Élisa ne diffère guère de Sophie, et la grand'mère Meunier ne fait que joindre son petit ruisseau de larmes aux attendrissements de l'ancien drame bourgeois.
Gomment donc cette œuvre, assez maussade et ennuyeuse chez Diderot, s'est-elle transformée en comédie-vaudeville attrayante et populaire avec Bayard? Par l'intervention d'un personnage nouveau qui a fait la fortune de la pièce et qui lui a prêté son nom : le Gamin de Paris. Un nom qui a eu ses vicissitudes, ses grandeurs et ses misères, avec tant d'autres dans l'histoire et dans le roman. Après la révolution de 1830, comme le garde national et rélève de l'École polytechnique, le Gamin de Paris a son heure de vogue et de célébrité. Associé à la victoire des trois journées, il se verra inscrit sur la colonne de Juillet, place de la Bastille. Plus tard, il reparaît sous le costume du petit mobile ou moblot^ sorte de garde enfantine qui forme les pupilles de la démocratie en 1848. Sa vaillante et loyale conduite aux journées de Juin le compromet aux yeux des masses populaires, d'où il est sorti. La plume haineuse de Veuillot achève de lui enlever son prestige en lui donnant l'aspect du gavroche moderne, avec sa précocité vicieuse, son teint blême, son geste indécent, sa démarche traînante et sa voix poissarde, tel qu'il l'a peint et tant soit peu défiguré dans ses Odeurs de Paris : vil résidu de la plèbe et des blouses blanches au temps du second Empire. Depuis, il s'est transformé et dédoublé, pour ainsi dire : le meilleur
a suivi les cours d'adultes et gagné son certificat d'études, après avoir paradé dans les bataillons scolaires : le pire s'est enrôlé dans l'armée des camelots et des entrepreneurs d'émeutes ou d'ovations.
Bayard l'a recueilli tout neuf encore sur le boulevard du Temple, aux alentours des Funambules et du Petit Lazari, dans sa candeur et sa gaminerie native, espiègle et bon enfant, malin comme un singe et vaillant comme un héros, riant volontiers des mauvais tours qu'il joue à M. Bizot, l'éternel grondeur, et lui jetant son gros sou, voire sa toupie dans les mollets; donnant un croc-en-jambe au municipal qui essaye de l'arrêter, mais se découvrant avec respect devant le vieux général Morin ; pleurant et s'attendrissant aux reproches de sa grand'mère et au souvenir de son père, un brave sergent décoré à Wagram, puis mort capitaine aux Invalides. Habile filiation qui rattache ainsi le héros de la pièce, l'enfant chéri de la démocratie, aux souvenirs alors si populaires du premier l^]mpire. Le faubourg Saint- Antoine et les Invalides fraternisent à cette époque. Ils ont un peu divorcé depuis.
Joseph (car il s'appelle Joseph et ne porte pas encore un de ces noms de passe dont il s'est affublé depuis), Joseph donc, jeune apprenti imprimeur, intelligent, nerveux, prompt à s'exalter, a tous les bons et les mauvais instincts de sa race : mais les bons l'emportent. Hâbleur et flâneur comme l'ouvrier de Paris, qui chôme volontiers le lundi, il ne sait guère résister a l'attrait d'une partie de bouchon; mais il l'abandonne au besoin pour se jeter à l'eau et sauver un enfant qu'une bonne maladroite a laissé tomber dans le canal Saint -Martin. Il rentre h la maison tout grelottant et demande à changer de Hnge, sans
songer seulement à raconter la belle action qui lui a valu les applaudissements de la foule. Or il se trouve que cet enfant ainsi sauvé est le petit-fîls de Taltière baronne de Morin, la grande dame dédaigneuse qui ferait jeter volontiers par la fenêtre cet ouvrier en casquette, cet intrus assez mal appris pour forcer la porte du général, malgré les valets qu'il bouscule devant lui, en abusant un peu du croc-enjambe. Ce petit bonhomme intrépide et avisé vient défendre l'honneur de sa sœur Élisa, une jeune ouvrière qui a pu, à titre de fille d'officier, être élevée dans une des maisons de la Légion d'honneur. Avec tout le flair et la finesse d'un diplomate, il est arrivé à faire jaser le groom d'Amédée, l'amant mystérieux d'Élisa : c'est ainsi qu'il est parvenu à découvrir son origine, son adresse, celle de son père, un vieux de l'Empire, un bon^ disait-on alors. Tout aussitôt, son parti est pris. En dépit de tous les obstacles, il tombe à la façon d'une bombe dans le salon du général Morin, atteint de la goutte, suivant l'usage traditionnel des officiers supérieurs en retraite. Il lui expose les faits avec tant d'éloquence et d'émotion sincère, en mêlant tour à tour la colère, les menaces, les larmes et l'indignation d'un cœur honnête, en dénonçant Amédée comme un lâche et un traître, que le vieux général, tout bouleversé et tout ému, s'écrie en se tournant vers la baronne :
Voyez-vous, mon fils ne vaut pas ce garçon-là.
Sur quoi, Mme de Morin se récrie en reprochant au général ses préférences pour tout ce qui est peuple.
Le général. — Eh ! le peuple, le peuple ! qu'est-ce que je suis donc? D'où suis-je donc sorti; et votre mari?
Mme de Morin. — Général!...
Le général. — Eh! oui... Votre mari.... Nous étions comme celui-là des enfants de Paris,... non pas des imprimeurs, mais deux fils de charron ; mais, comme celui-là aussi, nous avions du cœur.... Nous voulions faire notre chemin,... et nous serions peut-être restés en route... sans l'Empereur qui s'est trouvé là, qui nousa emportés dans son tourbillon.... La chance était tout.... Celui-là était tué, l'autre devenait duc, maréchal, que sais-je? Cest comme ça que votre mari a été fait baron, et moi comte de l'Empire.... Voilà notre noblesse, madame,... nobles nouveaux!... ce qui ne nous empoche pas quelquefois d'être fiers comme les anciens... dont nous nous moquons... et d'oublier comme eux que nous sommes sortis du peuple, voyez-vous? Eh! mon Dieu! moi le premier.... Quand je me vois avec mon grand cordon, mes ordres et mon habit brodé, assis à la Chambre à côté de quelques vieux noms, et que l'on donne du M. le comte à ma vanité,... je me surprends quelquefois à être aussi ridicule que vous... lorsque vous ajoutez un de à votre nom de Morin... et que vous allez vous pavaner dans le salon de quelque famille princière ou dans un cercle de la Cour, . . . vous, la fille du bonhomme Vacherot,...un marchand de laines d'Arpajon, qui ne vous avait, ma foi, pas créée et mise au monde pour être une duchesse *.
Veut-on savoir d'où vient en grande partie le succès (ie la pièce? Il est là, dans cette tirade, dans cette profession de foi déniocratique qui flatte Tesprit égalitaire du temps et de la nation, volontiers jalouse el vaniteuse, aimant les distinctions et les panaches autant que les aimaient nos ancêtres g-aulois, mais voulant que tout le monde puisse y arriver.
Bonapartistes, républicains, libéraux, s'unissaient pour applaudir à outrance cette apostrophe du brave général Morin, si dignement couronnée par cette fin de couplet :
Quel cœur d'orgueil ne battrait pas, Quand arrivé si haut, on se rappelle, Qu'on était parti de si bas.