I. Acte H, se. viii
Allez à Tétranger, et vous n'entendrez rien de pareil ni à Vienne, ni à Berlin. Qu'en penserait l'étatmajor prussien ou autrichien, et tous ces hobereaux si fiers de leur naissance et de leur épée? Il n'y a que la France qui ait mis dans la g-iberne de chaque soldat un bâton de maréchal. Voilà pourquoi elle inquiète encore tant de gens par ses idées bien plus que par ses armes. Et le théâtre n'a pas été son moindre moyen d'action.
Les sujets, comme les personnages, s'engendrent et se transforment chez Bayard par une sorte de filiation naturelle. Nous avons vu renaître Richelieu sous le nom du vicomte de Létorières ; le Gamin de Paris va se retrouver à son tour dans les Enfants de troupe avec Trim, le loustic du régiment, l'enfant abandonné, sans père ni mère, gouailleur et bambocheur, mal vu de son capitaine auquel il fait des pieds de nez par derrière, coutumier de la salle de police, où il vient encore dépasser trois jours pour une nouvelle escapade, affaire de rire et de ne pas se gâter le teint au soleil. Ce titi militaire en capote et en bonnet de police, aussi démodé aujourd'hui que le titi parisien, est, autant que Joseph, un garçon de cœur, d'intelligence et de résolution, sentimental à ses heures, s'attendrissant jusqu'aux larmes à la pensée du grand homme, l'Empereur, qu'il n'a jamais vu, mais dont il a entendu parler beaucoup par les anciens, surtout vers 1840, l'année du retour des cendres.
Grâce à ses espiègleries, Trim ne s'est pas élevé audessus du grade de simple soldat : sans ambition et
sans envie, il se console en voyant grandir son camarade, un enfant de troupe comme lui, le sous-lieutenant Louis, dans lequel il adore un frère et une gloire du régiment. Le petit pioupiou infime va devenir, de môme que le Gamin de Paris, le principal moteur de l'action, le confident des amours de Louis et de la fille du colonel. A force d'habileté, de dévouement, de malice et d'éloquence, il finit par évincer un rival importun, le capitaine, objet de son aversion, par gagner la confiance de Mlle Nadèje en lui parlant de M. Louis, et sauve la vie du sous-lieutenant traduit devant un conseil de guerre pour avoir provoqué en duel son supérieur. Il joue un dernier bon tour au capitaine en lui arrachant un acte de générosité involontaire. A la fin, l'honnête et dévoué Trim est récompensé de sa belle conduite en retrouvant sa véritable mère dans la femme du colonel. Tout cela est-il bien naturel, bien vraisemblable ? Nous n'oserions en répondre. Mais qu'importe ! disait Scribe ; on est ému, entraîné, sans avoir le temps de réfléchir ni de critiquer. Après avoir glorifié le Gamin de Paris, Bayard consacrait le type du troupier français, non plus le vieux de la vieille, non plus le grognard de la République ou de l'Empire, mais le petit fantassin qui allait faire les guerres d'Afrique et chanter la Casquette du père Bugeaud,
Bien que le Gymnase soit resté le champ préféré et ce que nous avons nommé la vice-royauté de Bayard, plus d'un succès lui était réservé sur la scène du premier et du deuxième Théâtre-Français.
L'Odéon^ ce foyer hospitalier où s'allumaient tant de jeunes talents, accueillïdt ses preipiers essais en vers : Molière au théâtre ^ le Roman à vendre ; puis une pièce en prose, VOncle Philibert^ un héritage de Picard repris en commun avec Gustave de Wailly ; bientôt, avec le même. Ma Place et ma Femme, bonne et franche comédie pleine d'entrain et de gaieté. Enfin le théâtre de la rue Richelieu lui ouvrit ses portes, digne couronnement de ce long et brillant noviciat dramatique. Avec un autre de Wailly, Jules, un ancien camarade de collège, il donnait le Man à la campagne (1844J, une des pièces les plus vives, les plus spirituelles et les plus amusantes du répertoire moderne.
Ce Mari à la campagne^ par ses fugues et ses escapades, semble un cousin du Jeune Mari de Mazères , mais placé dans de tout autres conditions. Ferdinand Golombet est un bon garçon, un bon vivant, joyeux compagnon autrefois, mais discipliné, maté, jouant en apparence du moins le bon apôtre, docile et résigné dans son ménage, depuis que le mariage l'a précipité, pour ses péchés, dans une famille dévote où l'on a pris à tâche de Vencapuciner en faisant de lui un membre du conseil de fabrique, un marguillier, un auxiliaire de la Propagation de la foi et des bonnes œuvres catholiques, toutes choses dont il se soucie médiocrement. Soit faiblesse, soit paresse d'esprit et de volonté, ami du repos et de la paix à tout prix, ayant horreur de la lutte et de la résistance, il se prête à tout ce que l'on veut, même à écrire, sous la dictée de M. Mathieu, la circulaire de la pieuse association, quitte h s'endormir au milieu de ce monde où l'on s'ennuie.
i78 LA COMÉDIE EN FRANCE AU XIX' SIÈCLE.
Heureusement, il a trouvé une porte de sortie, une échappatoire : c'est de s'en aller à la campagne ; sa belle-mère et sa femme Tv envoient volontiers, de môme qu'on met un cheval au vert, et encouragent ses goûts agrestes, qui doivent le préserver des périls de la ville et du monde où l'on s'amuse. Or cette prétendue campagne est tout simplement le salon d'une belle veuve mondaine et coquette, Mme de Nohan, ù laquelle Colombe t fait la cour, et dont il semble briguer la main en se donnant pour garçon, et n'étant connu dans la maison que sous son petit nom de Ferdinand. Là, Ferdinand est le boute-en-train de toutes les fêles, l'organisateur des dîners, des bals et des soupers fins, le chef et le roi de la jeunesse, sablant le Champagne et conduisant les cotillons.
Pendant ce temps, sa femme Ursule et sa bellemère, Mme d'Aigueperse, se préparent à faire leur tournée de charité. Ursule est une ingénue à qui le mariage n a rien appris, bonne petite femme jeune et jolie, capable d'avoir de l'esprit et même de la volonté, si elle osait et si sa mère le permettait. Grâce h riiidiiférence ou à la mollesse de son mari, grâce aussi à la pression de l'autorité maternelle, elle est restée jusqu'alors la pensionnaire du couvent, élevée dans une sainte horreur des pompes et des fêtes mondaines, des bals, des concerts, des spectacles, toutes inventions de Satan ; ne connaissant guère d'autres distractions, depuis son catéchisme de persévérance, que les solennités religieuses, les quêtes, les sermons, les visites de charité, les conversations édifiantes ou acrimonieuses de M. Mathieu, les assemblées de bienfaisance et le jeu du reversi, presque aussi amusant (jue le loto. C'est une tleur qui ne s'est pas
encore ouverte, mais tout au contraire resserrée et comprimée dans ce milieu réfrigérant où elle a été élevée. Vienne un rayon de soleil et d^amour, et vous la verrez bientôt s'épanouir.
Mais sa mère, sa terrible mère est là pour retarder Téclosion. Mme d'Aigueperse, une aristocrate, une grande dame dévote, hautaine et gourmée, est une des plus désagréables variétés de la belle-mère. Moins vive, moins pétulante, moins verte en paroles que Mme Pernelle dans le Tartufe^ elle a une superbe diabolique qui ne s'accorde guère avec l'humilité chrétienne. Si elle fait la charité, c'est surtout au profit de son orgueil, pour avoir le plaisir de figurer en tête de la liste des dames patnonnesses. Véritable Agrippine de salon et de sacristie, elle aspire à régner avec l'appui et le concours de M. Mathieu, son premier ministre.
Si elle domine sa fille et son gendre, elle est à son tour dominée par M. Mathieu. Personnage ambigu, affilié à l'Église et au monde tout à la fois, chef de division au ministère et président du comité de bienfaisance et de propagande catholique, fonctionnaire d'un gouvernement qu'il déteste au fond, ennemi de l'Université et du déplorable enseignement qu'elle répand comme un venin, M. Mathieu est un Jésuite de robe courte, rappelant en même temps le Rodin d'Eugène Sue et le Tartufe.
Certes, il n'a point cette large envergure ni le vaste appétit de l'imposteur de Molière, buvant, à son déjeuner, quatre grands coups de vin, et dévorant pieusement à dîner :
Deux perdrix Avec une moitié de gigot en hachis.
M. Mathieu, plus sobre, se contente de quelques verres d'eau sucrée et de quelques biscuits pour alimenter sa présidence. Tl ne songe point à séduire ni à courtiser Mme d'Aigueperse ; d ailleurs, il a passé IVige des ardeurs indiscrètes, et se borne à rechercher la main de Mlle Pauline, sœur de Golombet, pour son neveu, un jeune homme bien pensant et bien vu de la congrégation, préférable de tous points à un certain soupirant Piklmond, petit étourdi élevé dans les principes de l'Université.
L'acteur Provost avait fait de ce rôle de M. Mathieu une création vraiment originale. Le type, quoiqu'il soit de tous les temps, a sa date et appartient spécialement à la période de 1830 à 1848. C'est bien là le vieux chef de division légitimiste, grondeur et boudeur en dessous, maudissant le gouvernement libéral et voltairien dont il accepte 15000 francs j)ar an.
L'intrigue jésuitique semble assez habilement ourdie pour assurer le triomphe de M. Mathieu, quand survient un trouble-féte, ou plutôt un sauveur inattendu : César Poligny, un ancien camarade de Golombet, un brave officier de marine, dont la parole franche, brusque et mordante, éclate comme un clairon au milieu de ce monde confit en dévotion, en chuchotements et en hypocrisie. Étonné, stupéfait de trouver son ami Golombet, le joyeux viveur d'autrefois» embéguiné de la sorte sous la tutelle d'une belle-mère et d'un directeur laïque, hésitant, balbutiant, osant î'i peine le recevoir chez lui, et dissimulant avec l'embarras dun écolier pris en défaut : il a du premier coup deviné l'ennemi. Il le reconnaît dans la personne de rim[)érieuse belle-mère lui laissant comprendre
qu'il fera bien de cherchera l'hôtel un logement ; dans le vieux cafard Mathieu accourant tout essoufflé pour annoncer, avec des tremblements dans la voix, une grande victoire, la nomination de Colombet élu marguillier à l'unanimité.
Le soir, il rencontre le susdit marguillier et fabricien transformé en mondain et en valseur efTréné chez Mme de Nohan, une belle dédaigneuse qu'il a lui-même aimée et courtisée autrefois, et dont il reste toujours épris. César s'est dit alors qu'il y avait là, pour lui, marin, une œuvre de sauvetage multiple à entreprendre et des victimes à repêcher; qu'il lui fallait préserver Mme de Nohan de ses imprudences et de ses folies, en la reconquérant pour lui-même; ramener Colombet à son ménage, à cette malheureuse petite femme dont il a pitié et qui, par inexpérience, s'est exposée à des périls qu'elle ignore et qu'elle connaîtra bientôt. Une visite de charité, faite dans le quartier avec sa mère, la met en présence de Mme de Nohan, son ancienne camarade de pension, qu'elle est tout étonnée de retrouver, et bientôt en face de son propre mari, dont la vue la surprend davantage encore. La scène est des plus comiques. A l'étonnement d'Ursule s'ajoutent les exclamations de Mme d'Aigueperse revenant de l'étage supérieur, où une vieille marquise s'est chargée de la renseigner déjà sur les mœurs de la maison ; indignée, scandalisée de voir son gendre, qu'elle croyait à la campagne, et qu'elle rencontre en compagnie de César et d'Edmond, deux mauvais sujets, au milieu des préparatifs d'un bal, en plein carême, comble de l'abomination !
Ursule, qui a commencé à réfléchir, éclairée par les
sa^^es avis de César, arrive à comprendre que son mari soit allé chercher ailleurs le plaisir qu'il ne trouvait pas chez lui. Pour lutter contre ces voix de sirènes qui l'appellent au dehors, elle se décide à donner elle-même un bal dans sa maison, à l'insu de sa mère et au grand scandale de M. Mathieu. Colombet s'aperçoit enfin que sa femme est charmante; Edmond épouse Pauline, et, grâce à Tintervention de César, l'amour conjugal l'emporte : le jésuitisme est réduit à s'avouer vaincu.
Sur cette même scène du Théâtre-Français si vaillamment conquise, Bayard donnait successivement, bien qu'avec un moindre succès, deux œuvres qui ne sont pas sans valeur, deux comédies en vers : Un ménage parisien (1844), étude de mœurs contemporaines, et le Château de caries (1847), petite satire contre la manie des places, un mal endémique dont il s'était déjà moqué avec Scribe.
Vers la fin de sa carrière si brusquement rompue, un dernier grand succès attendait Bayard au Gymnase. Un fils de famille (1852), vaudeville en trois actes, nous ramène aux Enfants de troupe avec de nouveaux types empruntés cette fois à la cavalerie, à ce corps des lanciers supprimé depuis, et qui a laissé dans notre histoire militaire tant de brillants souvenirs. Aujourd'hui, la pièce de Bayard reste un mémento ; ses couplets sont probablement la dernière fanfare poétique qu'on ait fait entendre en l'honneur des ci-devant lanciers.
Par la variété de ses œuvres touchant un peu à toutes les classes, Bayard a donc été, comme Scribe, non seulement un des grands amuseurs, mais un des peintres de la société contemporaine, sous ses formes
changeantes et multiples, avec ses préoccupations diverses, ses travers, ses goûts et ses passions du jour. Esprit aimable et facile, n'aspirant au titre ni de moraliste, ni d'écrivain, ni de penseur profond, il représente, en se jouant, les silhouettes éphémères qu'il a vues passer dans l'histoire, dans le roman, dans la vie réelle : le grand seigneur, le bourgeois, le soldat, le gavroche, la grande dame, l'ouvrière, sans arriver à ces créations durables qui demeurent l'expression éternelle et le fond commun de l'humanité.