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Après le duc d'Orléans, qui a ouvert les digues, est venu le duc de Bourbon, premier ministre temporaire, qui ne songe guère à les fermer, en attendant le sage et pacifique Fleury, impuissant à ralentir la descente rapide qui entraîne les mœurs et les institutions. Tout alentour, une société frivole, sceptique, libertine, vivant au jour le jour comme son roi, substituant la galanterie à l'amour, riant volontiers des vertus bourgeoises, se jouant des sentiments, des affections les plus saintes et les plus nobles, et en faisant même au besoin un sujet de raillerie et de divertissement.
Le héros principal de ce monde est le duc de Richelieu, que nous connaissons déjà, maître souverain du libertinage élégant et aristocratique, dont la légende et le théâtre ont fait un nouveau Don Juan. Alexandre Duval nous l'a montré, aux plus beaux jours de sa jeunesse, dégoûté des grandes dames trop faciles, s'introduisant sous un faux nom dans le faubourg Saint- Antoine et ravageant le camp des bourgeoises. Bayard s'en souvenait encore dans les Premières Armes de Richelieu, Alexandre Dumas ne l'a point oublié non plus, et rappelle au début l'infortunée Mme Michelin, une des conquêtes et des victimes du terrible duc.
Mais à son tour, malgré sa finesse, son esprit, son audace, le séducteur universel va se trouver joué, dupé, par une coquette de haut parage, maîtresse en titre du premier ministre et, en fait, amie très intime de Richelieu. Dans ce monde où l'amour n'est le plus souvent qu'un caprice, une fantaisie, les engagements de cœur ne sont que des baux à courte échéance, résiliables d'un commun accord. C'est ainsi que le duc et la marquise de Prie, pour s'épargner dans l'avenir les ennuis et les orages d'une brouille et dune
rupture en règ-le, ont échangé un demi-sequin que l'on doit se renvoyer le jour où sera venue la satiété. Or le moment psychologique prévu est arrivé. En gens bien élevés, les deux amants, après un échange de propos courtois et sous forme de cadeau, Tun en remettant des tablettes où sont inscrites les armes de la marquise, l'autre en ofîrant une bourse brodée de sa main, se renvoient avec le demi-sequin le témoignage réciproque de leur commune infidélité.
Après avoir ri de la rencontre, on n'en reste pas moins bons amis, et l'on se fait des confidences. La marquise avoue qu'elle s'est éprise d'un gentilhomme breton, le chevalier d'Aubigny, dont elle a fait un lieutenant des gardes du roi, sans qu'il sache d'où cette faveur lui est arrivée*. Le duc s'est laissé prendre de son côté aux charmes d'une jeune beauté éplorée venue pour solliciter la grâce de son père et de ses deux frères enfermés à la Bastille, Mlle de Belle- Isle, la petite-fîlle de Fouquet. Mais ce qu'ils ignorent encore tous deux, c'est que les jeunes gens dont il s'agit s'aiment eux-mêmes tendrement comme on aime, non pas h Versailles ou à Chantilly, mais en Bretagne, et qu'ils vont se trouver bientôt victimes innocentes de l'étourderie d'un grand seigneur et de la vengeance d'une grande dame offensée.
Dans un quart d'heure de légèreté présomptueuse et de folle outrecuidance, Richelieu, s'entretenant avec ses amis d'Auvravet d'Aumont, des roués écervelés et désœuvrés à son exemple, offre de parier mille louis qu'il obtiendra dans les vingt-quatre heures un rendez-
1. Toujours la protection mystérieuse que nous avons trouvée chez Bayard dans la Reine de seize ans^ et plus tard dans /e Verre d'eau de Scribe.
VOUS de la première femme qui se .présentera à leur vue. La première est Mme de Prie : mais RBîhelieu, en beau joueur, trop scrupuleux pour gagner à si bon marché, s'écrie : « Ah! celle-ci ne compte pas, messieurs: je vous volerais votre argent*. » La seconde est Mlle de Belle-Isle, une conquête plus difficile. Visiblement gêné, l'irrésistible duc, par amour-propre, maintient son pari, qu'il prétend gagner encore. Mais une voix s'élève tout à coup, celle de d'Aubigny, réclamant pour lui l'honneur de la gageure: « J'en ai le droit, dit-il, j'épouse dans trois jours celle que M. le duc de Richelieu doit déshonorer dans les vingt-quatre heures ^. »
La toile tombe sur ce mot qui termine le premier acte : l'action est vivement lancée, avec une certaine crânerie qui met le feu aux poudres et tient le public en suspens, sans grand souci de la vraisemblance.
La partie s'engage alors réellement, non pas entre Richelieu et d'Aubigny, mais entre le duc et la marquise, qui luttent de ruse et d'invention, l'une pour se venger, l'autre pour échapper aux périls d'une embûche qu'il n'évitera pas. Nous sommes en pleine comédie d'intrigue. La trame ourdie par Mme de Prie est savamment conduite : à la mine creusée par Richelieu, elle oppose une contre-mine qui doit faire échouer tous les projets du séducteur. Elle installe dans son hôtel Mlle de Belle-Isle, qu'elle prend sous sa protection et dont elle va faire un instrument inconscient de sa vengeance. A la lettre de la jeune fille implorant l'appui du tout-puissant duc en faveur de son père et de ses deux frères prisonniers, l'adroite