Acte I, se. VI
marquise substitue une lettre de sa façon qu'elle remet à Richelieu : par un hasard plus heureux que vraisemblable, celui-ci ne connaît point l'écriture de Mme de Prie, malgré leur étroite intimité. D'un autre côté, pour préserver la jeune fille de toute atteinte pendant la nuit, et la tenir éloignée du rendez-vous donné en son nom, elle lui propose d'aller s'entretenir secrètement avec son père à la Bastille, de dix heures du soir à trois heures du matin, sous condition de n'en rien dire à personne tant que le duc de Bourbon sera ministre. Quand Richelieu, usant de la clef qu'il dit avoir laissée à Paris, pénètre dans l'hôtel de la marquise, au lieu de Mlle de Belle-Isle, c'est Mme de Prie qui le reçoit. La confusion n'était j)as des plus faciles à expliquer, surtout si l'on songe que Mlle Mante, l'actrice chargée de ce rôle, était ronde et grosse comme une tour, et Mlle Mars, qui représentait Mlle de Belle-lsle, encore svelte et élancée. Mais, l'imagination aidant, on acceptait la fiction di'amatique. Et d'ailleurs, suivant le mot de Scribe, rimportant en pareil cas est de ne pas laisser au public le temps de réfléchir ni de critiquer.
Le prétendu vainqueur, entré dans la place, jette par la fenêtre à d'Aubigny le billet qui annonce sa présence et sa prise de possession imaginaire. Il croit avoir gagné son pari au moment même où il est l'objet d'une mystification. Le grand trompeur est trompé à son tour : la farce est jouée, Mme de Prie vengée; mais Mlle (le Belle-Tsle n'en reste pas moins compromise et perdue aux yeux de son fiancé. Elle ignore encore l'hori'ible soupçon qui pèse sur elle en ce moment. L'iiifoi'tuné d'Aubigny, le cœur ulcéré, déchiré de «loulciii* et (Iti colère, ne comprend rien à Taccueil
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joyeux de sa fiancée, qui a juré de garder le silence sur sa visite à la Bastille, et qui ne peut lui expliquer la cause de son contentement.
L amant furieux ne songe qu'à demander raison à Richelieu de sa conduite ; mais le conseil des maréchaux, prévenu à temps, rend toute rencontre impossible, et les deux adversaires n ont d'autre ressource »iue de jouer aux dés leur propre vie. Malheureux jusqu'au bout, d'Aubigny s'apprête à se suicider pour rester fidèle à sa parole. La chute subite du premier ministre vient fort à propos délier Mlle de Belle-lsle de son serment, et lui permet de dire la vérité. Tout s'explique alors. Richeheu, un moment arrêté luimême, arrive tout poudreux, hors d'haleine, pour réparer la calomnie involontaire dont il a chargé la blanche et pure vertu de Mlle de Belle-lsle. D'Aubigny, qui a tout appris, Taccueille par un mot sanglant que le duc n'eut p6is supporté en tout autre temps :
M. le duc, vous avez menti.
Le duc. — Je le sais parbleubien quej'enavais menti,... puisque je viens de faire dix-neuf lieues à franc étrier pour vous le dire. 11 y a six heures que vous le sauriez, si je n'avais pas été arrêté comme tout le monde et conduit à Paris; mais, pai* bonheur, je n'ai eu qu'un mot à dire au roi pour me justifier, et j'arrive à temps.
D'AuBiGNY. — Qu'est-ce que cela signifie ?
Le duc. — Je dis, chevalier, que si vous ne recevez pas mes excuses, que si vous ne me pardonnez pas, je ne me consolerai j.imais de ce qui vient de m'arriver avec vous. Je dis que j'ai été joué, dupé, berné comme un sot par Mme de Prie, qui n'a pas senti elle-même Timportance de ce qu'elle faisait. Je dis, monsi(;urle chevalier, que Mlle de Belle-lsle est Tange le plus pur qui soit jamais descendu du ciel, et que je demande à être conduit à ses pieds pour m'incliner devant elle, pour obtenir mon pardon de sa bouche! Car je Tai insultée, monsieur, insultée, et je m'en repens comme d'une action lâche et honteuse. Êtes- vous content, chevalier, est-ce assez comme cela * ?