‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 72 sur 122 · Acte 1, se. V · texte numérisé non relu

Acte 1, se. V

g-ny, instruite par une vieille tante sur les devoirs du mariage, en est toujours au conte de Barbe-Bleue^ à la légende de l'époux despote, brutal, jaloux, et s'étonne de découvrir chez M. de Gandale un galant homme, franc, ouvert, plein de réserve et de discrétion, ne songeant point à user de son autorité, même pour entrer dans la chambre de sa femme. Le comte, de son côlé, s'attendait à rencontrer dans cette fiancée obligatoire une poupée de couvent, une petite pensionnaire guindée, mijaurée, faisant des mines et des façons, jouant la sauvagerie et Telfroi : il n'est pas moins surpris de voir en elle une jeune fille simi)le, naturelle, jolie, tout au moins aussi aimable, aussi spirituelle que sa marquise.

La scène des confidences, où les deux époux s'avouent réciproquement leurs défauts et leurs liaisons antérieures, l'une avec le chevalier, l'autre avec la marquise, est une des situations les plus neuves et les plus hardies qui soient au théâtre. Chacun d'eux semble prendre à tache de se noircir pour se rendre insupportable. Mais il arrive que, loin de les désunir, ces aveux échangés finissent par les rapprocher :

J^A COMTESSE. — Oh ! comoie c'est étrange que nous ayons les mômes défauts I

Le comte. — Comtesse, c'est de la sympathie... ou je ne m'y connais pas.

Peut-être arriverait-on à s'entendre , si l'amourpropre, si les préventions et les engagements pris n'étaient pas autant d'obstacles.

Les personnages d'Alexandre Dumas ont ici le mérite de rester honnêtes et sincères au mifieu de leurs frasques et de leurs étourderies. Ils partagent les vices de leur siècle plus encore qu'ils ne sont

vicieux eux-mêmes. Mlle de Torig-ny demeure une ingénue comme on pouvait l'être alors, bien entendu, avec ses amours de pensionnaire pour le chevalier, même en lui écrivant, même en réclamant son bras pour aller au bal de l'Opéra, où son mari a refusé de la conduire. Elle n'a rien qui ressemble à l'impudence d'Angélique dans George Dandin, ni à celle d'Agathe dans les Folies amoureuses. Après ces jjetits coups de tête, où il entre plus de légèreté et de vanité féminine que de véritable passion, elle sentira naître en elle un amour sérieux, sincère, pour l'homme de cœur et d'honneur qui lui a donné son nom, et qui revendique le droit de la défendre au péril de sa vie, en prenant la place du chevalier dans le duel avec le capitaine de Saillant. Confuse, désespérée des suites de son imprudence, attendant, la mort dans Tame, l'issue de cette rencontre, elle se jette dans les bras de son mari en poussant le cri dQ Ahl plus éloquent que toutes les déclarations.

Le comte de Gandale est ce que l'on appelle alors un roué, de nom plus encore que de fait, jouant la dépravation plus qu'il ne la pratique, par amourpropre et par bravade, cédant aux préjugés d'un monde où il est de bon ton de ne point aimer sa femme et ridicule d'en être jaloux : passe encore s'il s'agissait de la. femme d'autrui ! C'est par genre et par habitude qu'il continue à courtiser la marquise ; c'est par forfanterie qu'il abandonne ou du moins confie sa femme au chevalier, tout en connaissant les liens qui existent entre eux. Situation bizarre, plus embarrassante pour les amants que pour le mari qui sait tout, le déclare, et s'en rapporte à la loyauté de sa femme et de son ami. Ceux-ci restent muets, inter-

dits, ne sachant que faire de cette liberté qu'on leur laisse et désarmés par cette confiance qui les accable.

De son côté, le comte a beau alfecter Findillërence : lamour entre chez lui, quoi qu'il fasse, devant les beaux yeux de cette pensionnaire devenue sa compagne, dont il semblait ig-norer et dont il comprend mieux les charmes depuis qu'il a pour rival son ancien ami le chevalier. La jalousie, cette terrible passion dont Racine a tiré de si grands ellets, exerce ici son empire en sourdine et devient un auxiliaire, un stimulant de lamour. C'est elle qui pique Caudale au cœur et le pousse à provoquer en duel cet ami Valclos, auquel il confiait tout ti l'heure sa femme. C'est elle qui inspire à la comtesse l'idée de demander à son mari une voiture et une livrée semblables à celles de la marquise. En forçant la note, nous arriverions vite au drame orageux et violent. L'auteur s'arrête à temps pour rester dans le ton de la comédie. Mais il fallait allumer le feu dans les âmes indifïérentes au début, et il n'a pas trouvé de meilleure étincelle que la jalousie.

Le chevalier, l'amant de la première heure, est le personnage sacrifié. Ami du mari qu'il a précédé dans le cœur de sa femme, accepté et placé par lui comme Mentor ou Sigisbée auprès de la comtesse, chargé des missions les plus délicates, notamment de lui faire entendre raison sur la livrée argent et azur qui est celle de la marquise, le malheureux chevalier se voit réduit aux humbles fonctions d'amant honoraire, sans exercice et sans profit réel. Il a même la douleur de constater que ses chances diminuent à mesure que celles du mari augmentent. Réduit au rôle de simple utilité pour le bal de l'Opéra, il en rapporte de

nouveaux déboires. Deux duels en espérance, l'un avec le comte, son ami, Tautre avec de Saillant, un bretteur émérite, semblent lui fournir du moins un dédommagement. Mais la mauvaise fortune lui ravit encore cette double fiche de consolation. Le comte lui fait des excuses, avant reconnu en lui un rival inolfensif : en même temps il lui dérobe, à titre de mari, Thonneur de la rencontre avec Saillant. Tout compte fait, le chevalier a perdu lamour de sa maîtresse, l'occasion de croiser le fer pour elle, et il recueille à la fin la prison de la Bastille, où, par suite d'une méprise, il va prendre généreusement la place de son ami, tandis que Caudale, i)lus heureux, fuyant avec sa jeune femme, échappe aux poursuites des maréchaux.

L'auteur d^Antony et d'Arigèle^ après avoir ouvert une si large brèche sur le mariage, lui devait bien une réparation. 11 la lui ofire ici sous une forme aimable et enjouée, où le rire et l'esprit tiennent plus de place que les sermons. On a dit de Mademoiselle de Belle-lsle que c'était un drame moderne accolé à une comédie de la Régence. On ne saurait dire la même chose d'Un mariage sous Louis XV. Bien que le sentiment y ait sa part, l'élément comique domine sans être étoulfé par l'émotion. Peut-être cette pièce est-elle, sinon la plus amusante, au moins la plus habilement conduite et la plus finement écrite des comédies d'Alexandre Dumas. Parmi ses créations si nombreuses et si variées, elle nous produit reflet d'un jofi trumeau dramatique dans le style du xviii° siècle.

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