‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 74 sur 122 · juillet · texte numérisé non relu

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G est l'heure où, après la mort et le testament de Charles II, Louis XIV vient d'accepter la couronne d'Espag-ne pour son petit-fils le duc d'Anjou, un jeune prince de dix-huit ans appelé à recueillir une partie de rhéritage de Charles-Quint. A ce g^rand événement, un des plus importants de l'histoire moderne par ses conséquences et par les guerres qu'il enfanta, Dumas rattache une intrigue amoureuse de son invention : impossible, invraisemblable, mais si habilement ourdie, si joyeusement conduite, qu'on suit l'adroit prestidigitateur sans s'inquiéter de savoir où il nous mène. Grâce aux noms, aux faits, aux mots historiques rappelés çà et là, on s'imagine volontiers être toujours dans le monde de la réalité, alors qu'on est en pleine fantaisie. Dumas est un magicien bien plus qu'un observateur ou un peintre fidèle : son imagination le domine et nous domine en même temps.

Tout entier à l'idéal du xvni® siècle, tel qu'il nous l'a montré dans ses deux comédies antérieures, il le retrouve encore à la fin du xvii®. Bien que nous soyons à Saint-Cyr, dans un tout autre monde de dévotion et de collet monté, sous la férule de Mme de Maintenon et du Père Le Tellier, on y sent un avant-goût de Régence. 11 est vrai qu'au Temple les princes de Vendôme, en compagnie de La Fare et de Chaulieu, ont déjà inauguré le règne des mœurs faciles et débraillées. Néanmoins, les deux galants, précurseurs des roués, les deux ravisseurs, Saint-Hérem et Dubouloy, sont encore des apprentis, des étourneaux pris an piège qu'ils croient avoir tendu à d'innocentes pensionnaires. La victoire reste ici aux femmes, comme il arrive souvent dans le monde, aussi bien qu'iiu théâtre.

La première manche de cette partie engagée est gagnée tout d'abord par celle qu'on appelle la Vieille^ et dont on parle beaucoup sans la voir, Mme de Maintenon, une vraie sorcière en surveillance et en diplomatie. Gare aux soupirants indiscrets et maladroits ! On écrit autour de certaines propriétés, à l'adresse des visiteurs trop curieux: n Ily a des pièges à loup, » Mme de Maintenon n'a pas eu besoin de prévenir : on sait ou Ton doit savoir à quoi l'on s'expose on forçant l'enceinte sacrée, le bercail dont elle a la garde : Mariage ou Bastille^ telle est la conclusion inévitable.

Les deux héroïnes principales jetées dans ce monde historique sont des êtres de pure imagination aussi bien que leurs adorateurs et futurs maris. Charlotte de Mérian et Louise Mauclair nous représentent deux types qui ont dû se rencontrer plus d'une fois à Saint-Gyr, comme plus tard à la Légion d'honneur. L'une, fille d'un gentilhomme mort au service de la patrie, restée seule, orpheline, avec un grand nom et point de dot, sans autre espoir qu'une croix de chanoinesse dans l'avenir. L'autre, fille d'une sous-maîtresse, n'ayant ni fortune ni naissance et ne pouvant compter que sur son intelligence, son habileté, son audace, pour se faire une place dans ce monde où elle n'a pas trouvé la table mise en arrivant.

Charlotte est une beauté rêveuse, sentimentale et fière, ainsi qu'il sied à une demoiselle de bonne maison. Ce rôle, qui se développe plus tard, semble un peu eilacé au début, éclipsé et dominé par celui de Louise, qui se proclame elle-même son Mentor, en coups de tête et en folies, il est vrai, mais ayant pour deux l'énergie et la volonté. Louise est un espiègle et gentil lutin qu'on est tant soit peu étonné de rencontrer à

Saint-Gyr, d où elle espère sYchapper le plus tôt possible.

Saint-Hérem, meninel favori du duc d'Anjou, est un Don Juan en herbe, sans en avoir rétofle et la scélératesse, cherchant tout au plus à sing^er Lauzun dans SCS bonnes fortunes, heureux de braconner sur les terres de Mme de Maiiilenon, en écolier maraudeur attiré par le fruit défendu, abusant de la clef que le duc d'Anjou lui a remise pour s'introduire clandestinement à Saint-Gyr, mais en somme assez pauvre d'inventions, hésitant, craintif, ayant encore beaucoup à faire avant d'être un roué digne de ce nom, malg-ré les airs crânes et les palsambleu dont il assaisonne ses discours.

C'est h Saint-llérem que le duc d'Anjou a confié le soin délicat de retirer ses lettres des mains de Mme de Montbazon, une grande dame qui se charge de comf)léter l'éducation des jeunes princes, et qui pourrait les compromettre, surtout à la veille du mariage projeté avec une princesse de Savoie. Le futur Philippe V n'oflrait au théâtre comme à l'histoire qu'une physionomie assez terne et assez insignifiante. L'auteur dramati<:|ue a tenté de l'animer et de l'égayer un peu, au risque de contredire les témoignages de Saint-Simon et de Mme de Maintenon.

Il a un peu oublié cette gravité héréditaire, « cette ex])rcssion lente, mais juste et en bons termes », — dont parle Saint-Simon, — en lui prêtant certain ton éva|»oré, certaines locutions familières et risquées avec Sairit-llérem qu'il appelle mauvais sujets heureux co(juin, sans devenir pour cela lui-même un personnage très divertissant.

Kn revanche, le rôle de Dubouloy, un modeste con-

fident de comédie, le Pylade de Saint-Hérem, qu'il admire et copie naïvement, est une des créations les plus drolatiques et les plus vivantes que Tauteur ait mises en scène. Ce fils de bourgeois qui s'est faufilé dans la noblesse, bon garçon réjoui, s'autorisant des rentes paternelles pour se permettre les vices d'un grand seigneur et sentant toujours un peu sa roture, ollVe plus d'un trait commun avec l'Oscar Rigaut de la Camaraderie. Son père, un gros bonnet de la finance, qui vient de lui assurer 50000 livres de rente, rùvc j)0iir lui la charge de gobletier du Roi, et se réjouit do le voir entrer dans une grande famille où il fera souche de gentilshommes. Le mariage doit avoir lieu dans deux heures : les parents sont réunis, et le futur se promène en grande toilette sur la route, attendant la corbeille de noce qui n'arrive pas. C'est le moment assez inopportun que choisit Saint-Hérem pour demander fi son ami de lui servir de second, non plus dans un duel, mais dans un projet de séduction et d'enlèvement qu'il doit exécuter sur-le-champ. Il charge Dubouloy d'occuper et de courtiser Louise, tandis qu'il s'entretiendra avec Charlotte.

On dirait que l'auteur s'amuse à jouer ici avec les difficultés, à les multiplier comme à plaisir, en ne laissant aux amis que deux heures, ou plutôt une heure trois quarts, pour cette délicate opération. La véiité ri même la vraisemblance sont le moindre souci d'Alexandre Dumas, au théâtre et dans le roman. Grand conteur et grand hâbleur, il se moque volontiers de la crédulité du spectateur et du lecteur, pourvu qu'il le divertisse avec ses chasses fabuleuses ou ses promenades en corricolo. Ainsi en est-il des aventures de Dubouloy. La moindre réflexion suffirait pour vous

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enlever toute eréanoe : mais on se garde bien de la faire, etrauteur ne vous «'n laisse j>as le temps.

Dubouloy. tout en consultant sa montre, joue con- >«iencieus«.*ment son rôle de eom|H're ou de figurant amoureux, dans f-e duo où il n"apj»orte ni conviction, ni sentimt,*nt. La déclaration faite à Louise n'est f|u*une charge comique, un vieil aii* de passion simulée «|Me la fine coquette accueille en riant sans y croire beaucoup, mais étant toute prête à profiter de Toccasion pour échapper aux ennuis du couvent. Cependant les minutes s'écoulent, comme l'indique la montre de iJubouloy. Au moment où les deux amis s'apprêtent à déguerpir. Saint-Hérem entraînant Charlotte, Dubouloy songeant à rejoindie sa fiancée et à laisser en route sa nouvelle conquête, un exempt de police sr présente à la fenêtre avec une lettre de cachet, leur enjoignant de le suivre à la Bastille.

Dans l'intervalle du premier au deuxième acte, de graves événements se sont accomplis. Mlle Charlotte de Mérian est devenue Mme de Saint-Hérem et s'est vue conduite et installée à l'hôtel du vicomte, par les s(jins de MM. de Nesle et de Polignac, en compagnie de MM. d'Estrécs. et de Villarceaux, sur Tordre e\|)rés de Mme de Maintenon. Le mari, rendu à lu liberté, a])prend en lentrant chez lui que sa femme a |)iis possession de l'appai'tement. L'idée de se voir ainsi dupé, mystifié et livré à la risée de la cour Texasj)rr-e et lui fait haïr celle (|u'il était en train d'aimer.

Dubouloy arrive de son côté plus furieux encore, (l'ovanl à un mauvais toui* de son ami et venant lui (Ml dtMTïîuider raison. Pour expliquer sa colère, il rac.onh; tout au long son aventure de la Bastille, d'un \()i\ lîininnlabh^ r.\ comique à la fois. Bien que le sujet

soit quelque peu lugubre, on rit d'un bout à l'autre quand le prisonnier nous décrit les péripéties de son odyssée souterraine, ses descentes successives aux divers étages de la Bastille ; ses résistances, ses protestations, puis les défaillances de son estomac bientôt suivies de celles de sa volonté ; son émotion à l'aspect du guichetier lui présentant d'une main un poulet et une bouteille de bordeaux, de l'autre un contrat de mariage.

Je signai le contrat, j'avalai le poulet, je bus la bouteille, et je suivis le guichetier, qui me conduisit à l'église, où Mlle Louise Mauclair m'attendait et où le chapelain de la Bastille nous maria bel et bien i.

Après un pareil tour, il ne lui reste plus qu'à se couper la gorge avec l'auteur de la plaisanterie. Mais toute sa colère tombe en apprenant que son ami partage sa mésaventure, et qu'il est marié, lui aussi :

Marié !... tu es marié I

— Marié! reprend Saint-Hérem d'un air consterné. DuBOULOY. — Mon ami, je n'exige plus rien de toi. (Lui ser^ rant la main.) C'est une réparation suffisante.

Dubouloy, il est vV^ai, a de plus en perspective le compte à régler avec le père et les frères de la jeune fille qu'il devait épouser et qu'il a laissée, malgré lui, attendre en vain, au moment suprême.

Provisoirement, les deux amis, blessés dans leur »imour-propre, rageant surtout d'être tournés en ridicule, se promettent de le prendre de haut avec leurs épouses obligatoires. Saint-Hérem se charge de donner l'exemple avec Charlotte. Il exhale sa mauvaise humeur en reprochant à la jeune fille de

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