II
cesse des Ursins et opposer l'amour à l'amour, autre invraisemblance plus grande encore, mais dont le public ne s'aperçoit guère. La princesse des Ursins avait alors plus de soixante ans, et le nouveau roi dix-huit. On juge quel amour pouvait exister entre eux.
Si la vérité historique laisse ici à désirer en ce qui concerne les faits et les personnes, l'intérêt dramatique ne languit pas, et, à défaut d'un tableau fidèle, nous avons là deux ou trois jolies scènes très habilement conduites : notamment celle où les deux dames étrangères cachées sous le masque passent de la société du Roi au bras, l'une de Saint-Hérem, l'autre de Dubouloy. Par une métamorphose assez piquante, Charlotte, prenant le ton gai, plaisant, ironique, s'amuse à intriguer Dubouloy, son cavalier, en lui parlant de son double mariage en France, auquel il semble vouloir en ajouter un troisième en Espagne. Louise, au contraire, jouant la femme mélancolique et sentimentale, reproche à Saint-Hérem de n'aimer que les femmes légères, de n'avoir pas compris ce qu'il y avait de tendre, de pur, d'élevé dans Charlotte, et finit par lui arracher l'aveu d'une sympathie qui ressemble presque à de l'amour.
Un coup de théâtre subit met fin à cette scène de colin-maillard. Après avoir donné leur adresse, les deux amies, déguisées sous les pseudonymes de Mme de Saint-Réal et de Mme de Florville, sont I)riécs de vouloir bien abaisser leurs masques. Elles y consentent et disparaissent après avoir eu le temps d'être reconnues, Charlotte par Dubouloy, et Louise par Saint-Hérem. La passion subite du Roi pour ces aimables visiteuses ajoute encore à rembarras des
maris menacés d'avoir le souverain pour rival. Le Roi est amoureux, mais de laquelle ?
DcBOULOY. — Est-ce de ma femme?
RooEK. — Est-ce de la mienne ?
DuBouLOY. — Tu verras, mon ami, que nous avons assez de bonheur pour que ce soit de toutes les deux:*.
Par un revirement bizarre, Tamour-propre et la jalousie vont opérer chez ces deux maris, si peu soucieux de leurs femmes, un eff'et que ni le remords, ni la pitié, ni raffection n'ont pu produire jusque-là.
Au milieu de ces nouvelles complications, c est encore une fois l'habileté féminine qui triomphe, ainsi qu a la fin du premier acte : l'honneur du dénouement revient cette fois à Charlotte. La timide et credntive pensionnaire s'est singulièrement aguerrie au contact du monde, où l'a retenue Mme de Maintenon pour en faire un instrument utile à la politique du roi. Veuve d'un mari vivant qu'elle aime toujours malgré son abandon, il lui reste h reconquérir un cœur qui lui est échappé. Un petit mensonge innocent, comme on s'en permettait quelquefois, même à Saint-Cyr, va préparer ce miracle. Quand Roger de Saint-Hérem, sautorisant de son titre d'époux, vient demander compte à la nouvelle Mme de Saint-Réal de son voyage et de sa])résence àMadrid, celle-ci lui apprend, à son grand étonnement, que, sur les instances de Mme de Mainlonon et ])ar l'entremise de notre ambassadeur', un bref du Pa])e a cassé leur mariage non consommé ; (qu'elle est par conséquent redevenue libres d'aller, de venir et d'agir à son g;r6. Du moment on il la perd, le vicomte se prend à l'aimer, par un de