‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 76 sur 122 · Acte lli se. XIV · texte numérisé non relu

Acte lli se. XIV

ces effets de choc en retour dont le théâtre et la vie réelle offrent plus d'un exemple. Cette passion latente, assoupie si long-temps sous le voile de Tindifférence, se rallume tout à coup et devient si impérieuse, si ardente, cfu'elle Fentraîne jusqu'à braver et presque jusqu a défier le Roi.

Dans la pièce primitive, Dumas, toujours obsédé par ses souvenirs historiques et le goût des rapprochements, montrait le Roi brisant sa canne et Saint- Hérem son épée, en mémoire de la fameuse scène où Louis XIV jetait sa canne par la fenêtre, afin de n'en point frapper Lauzun, qui l'avait bien mérité par ses incartades et ses impertinences galantes envers la duchesse d'Orléans. Depuis, l'auteur comprit que c'était dépasser la mesure, et s'en tint à cette autre bravade assez forte déjà. Quand le prince offensé dit au vicomte d'un ton impérieux, en lui montrant la porte : « Sortez! » Saint-Hérem réplique avec plus de crànerie que de convenance : « Sire, votre aïeul Henri IV aurait dit : Sortons ! » Grave erreur: Henri IV, si brave qu'il fut, n'aurait pas ainsi croisé le fer avec un simple gentilhomme do sa cour pour une amourette. Il avait le sentiment de sa valeur et de la dignité royale.

Charlotte, heureuse de se voir aimée, ne songe phis qu'à sauver son mari de ses propres imprudences et à se préserver elle-même des assiduités du monarque. A force d'éloquence, de dévouement, elle arrache à Philippe V un pardon généreux, et rassure Saint-Hérem en lui apprenant que leur mariage n'a jamais été rompu. Dubouloy obtient, grâce à Louise, un titre de baron qui flatte sa vanité et doit le réconcilier avec son père. Chacun finit par trouver son

compte. Le seul personnag-e sacrifié est ce pauvre Philippe V, auquel l'auteur essaye de prêter vainement des allures et des passions qu'il n a jamais eues, et dont il ne peut arriver à faire un héros tant soit peu intéressant. Sort commun du reste à la plupart des rois de tragédie et de comédie, rôle ingrat au théâtre comme il Test trop souvent dans la réalité. Malgré les critiques et les réserves que nous avons dû faire, malgré les invraisemblances et les inexactitudes historiques que nous avons signalées, les Demoiselles de Saint'Cyr n'en demeurent pas moins une des meilleures comédies d'Alexandre Dumas, une des plus amusantes et des plus applaudies dans le répertoire du ThéAtre-Francais,

La bonne fortune de l'auteur ne l'a cependant pas tjOujours aussi bien servi. Parmi ces pièces si librement taillées sur le terrain de l'histoire, il en est une dont le titre nous avait attiré, mais dont la lecture a été pour nous une déception : nous voulons parler de la Jeunesse de Louis XIV ^. Tout en est faux, le fond, la forme, les idées, les personnages, le style surtout, malgré l'encombrement des souvenirs et des mots historiques accumulés. Jamais la Folle du logis ne s'est permis plus d'extravagances dans le domaine de la réalité. On est tenté de se demander comment Tauti^ur de Mademoiselle de Belle-Isle et dUn mariage sous Louis XV, si vif, si gai, si spirituel, si habile à reproduire le brio extérieui* et parfois même le lan-

t. 20 janvier 1854;

gage du xviiie siècle, est ainsi tombé avec Louis XIV dans le pathos et le galimatias. S'est-il cru obligé de faire grand en face du grand Roi et de sa cour? Ou plutôt n'est-ce pas que son œuvre, composée et jouée à Bruxelles sur le théâtre du Vaudeville pendant ces mois d'exil que l'auteur voulut partager avec d'illustres proscrits, ne fut qu'une hâtive improvisation ?

Cette prétendue comédie en cinq actes est moins un drame régulièrement construit qu'une galerie de marionnettes historiques mises en mouvement et en action. Figurez- vous le musée Tussaud de Londres, ou le musée Grévin de Paris, dont les mannequins, subitement frappés par la baguette d'un magicien, se lèveraient avec des gestes et une voix articulée, lécitant des tirades plus ou moins incohérentes : vous aurez une idée de l'effet produit par l'évocation d'Alexandre Dumas. Les plus hauts personnages du siècle vont répondre à l'appel du poète nécromant. C'est d'abord Louis XIV en personne se révélant dans ses premières amours avec Marie Mancini, et dans son premier jour de royauté sous les traits d'un jeune despote tendre et passionné, plus aimable l)Our les femmes que pour le Parlement, où il vient d'entrer en costume de chasse, le fouet à la main, disant : « Je veux ».

Après lui, sa mère, Anne d'Autriche, cherchant vainement à retenir sous sa main le jouvenceau, qui lui échappe. Puis le duc d'Anjou, Monsieur, frère du Roi, un garçonnet féminin, tant soit peu fade, raffolant des bijoux, des dentelles et des parfums; le premier ministre Mazarin, le factotum de la Monarchie, mêlant le dévouement à legoïsme, aussi avide d'ar-

gent que de pouvoir ; puis Charles Stuart, un pauvre roi sans royaume, quémandeur et besogneux, recevant de Louis XIV un million pour acheter Monk, un général à vendre ; puis sa sœur, la princesse Henriette, la douce et mélancolique fille de Charles P% déjà ravie d'admiration silencieuse en face du jeune Roi; une autre beauté plus ambitieuse et plus entreprenante, Marie Mancini, la nièce du cardinal, une Italienne qui a pu rôver un jour d'ôtre reine de France ; enfin Mlle Lamotte, la première en date et en oubli dans le cœur du souverain.

Joignez à ces noms une interminable liste de comparses empruntés à l'histoire d'alors. Toute la gentilhommerie attachée à la cour, et Guitaut, le capitaine des gardes, ne demandant qu'à arrêter les gens, comme il l'a fait jadis pour Broussel et Condé ; et Bouchavanes, le mousquetaire, qui se trouve si à propos pour échanger sa faction avec le Roi; et le comte de Guiche, le maladroit amant de Marie, et le marquis de Montglas, le grand maître des cérémonies, à cheval sur l'étiquette ; et le comte de Dang^eau, le scrupuleux historiographe qui se garderait bien d'omettre sur ses tablettes môme un éternuement du Roi ; et les ducs de Grammont, de Villeroi, de Villequier, etLyonne etLeTcllier, et le surintendant Fouquet, et l'ambassadeur d'Espagne, chargé de négocier le mariage de Louis XIV avec l'infante; et Guénaud, le médecin que Mazarin envoie près de Condé afin de prolonger sa convalescence ou de faire durer sa maladie à Bruxelles,... et d'autres encore.

Au-dessus de tous ces noms illustres par leur naissance ou par leur rôle dans l'histoire, apparaît un nom bourgeois qui les éclipse et les domine tous : celui de

Molière, devenu, par la grâce d'Alexandre Dumas, confident, agent secret et conseiller intime de Louis XTV, auquel il donne des leçons de politique, au moment même où le vieux Poquelin, tapissier du Roi, sollicite une lettre de cachet pour faire enfermer à la Bastille son mauvais garnement de fils, qui déshonore sa famille en devenant poète et comédien. Il est impossible d'imaginer un travestissement plus complet du monde et du style historique en mascarade, non pas bouffonne, mais solennelle et prétentieuse, sous le titre de comédie.

L'année, le mois même* où il exposait sur la scène de Bruxelles cette grande fantasmagorie de la Jeunesse de Louis XIV, Dumas offrait au public du Théâtre- Français une bluette charmante en un acte, un simple lever de rideau, intitulé Romulus» Qu'on se rassure, la pièce n'a de romain que le nom. Qu'est-ce donc que liomulusl Une fantaisie humoristique et très originale, un peu dans le goût de Marivaux, d'Alfred de Musset et de Mérimée, qui nous transporte en Westphalic et nous présente un petit tableau d'intérieur bourgeois, comme ceux de Van Ostade et de Quentin Metzis. Peut-être le séjour de l'auteur en Belgique et dans les Flandres a-t-il contribué à lui en inspirer l'idée.

Une chose nous frappe d'abord (jui contraste avec la pièce précédente : la simplicité de l'action, le calme d'une maison studieuse, et le petit nombre

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